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Timothée Adolphe : "Je me suis retrouvé à faire des courses de haies sans les voir"
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Timothée Adolphe en plein effort lors d'un 200m à Londres en juillet 2015
Timothée Adolphe en plein effort lors d'un 200m à Londres en juillet 2015 ©AFP

Timothée Adolphe : "Je me suis retrouvé à faire des courses de haies sans les voir"

Les mondiaux d’athlétisme handisport débutent le 7 novembre et Timothée Adolphe sera l’une des principales chances de médaille. Favori du sprint sur 100m et 400m, il devra mettre un temps ses vies de MC et de comédien entre parenthèses pour atteindre son objectif à Dubaï (Emirats Arabes Unis).

Un "couteau suisse." C’est comme cela qu’il se qualifie lui-même. "En athlétisme je suis considéré comme tel car j’opère sur 100m, 200m, 400m et 800m." Lui, c’est Timothée Adolphe, aka le « guépard blanc ». Le natif de Versailles dans les Yvelines est surnommé ainsi pour ses performances sur les pistes. Il faut dire qu’une fois les pointes aux pieds, nul ne peut arrêter le recordman d'Europe du 100m (11''09) et du 200m (22''66). Et si vous ignoriez son nom, c’est sans doute parce que Timothée Adolphe est un athlète T11. Comprenez non-voyant dans le jargon handisport. "J__e perds très rapidement l’usage de mon œil droit à l’âge de trois ans ou quatre ans. C’était celui avec lequel je voyais le mieux. Seulement un vingtième de mon œil gauche était fonctionnel", confie-t-il d’une des nombreuses salles de l’INSEP (Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance) d’où Timothée s’entraîne tous les jours à Vincennes, près de Paris. 

Mais du genre hyperactif, la cécité n’aura pas raison de sa motivation. Bien au contraire. Gamin, il teste la natation mais ça ne lui plaît pas. Le basket ? Trop compliqué pour un aveugle. "C’était une déception pour le fan de NBA que je suis. Heureusement au street basket personne ne peut rien te dire." Le judo ? Oui, à condition que le club de sa ville de l’époque (Guyancourt, Yvelines) joue le jeu, ce qu’il ne fera pas. C’est alors que Timothée se tourne vers l’athlétisme après avoir vu des courses de démonstration avec des déficients visuels lors des Jeux olympiques de Sydney en 2000. "De là je me suis retrouvé à faire des courses de haies sans les voir et de la hauteur sans savoir où est la barre... Mais on s’en foutait. Ma chance c’est d’avoir rencontré quelqu’un qui avait envie de se creuser la tête et d’adapter les choses pour moi." Et si Timothée Adolphe parle de chance c’est parce qu’il n’est pas toujours aussi simple de pratiquer son sport comme on l’entend lorsqu’on est athlète handicapé. 

Dans son cas, l’ancien programmateur informatique se souvient encore, bouleversé de l’époque où il rejoignait la ville d’Angers pour poursuivre ses études. "Là-bas j’avais repéré un club avec une section handisport où j’ai été très mal reçu. Devant tout le monde le coach m’a balancé en pleine gueule ‘je n’ai pas de temps à perdre avec un aveugle’.__" Contraint et forcé Timothée trouve un peu de réconfort dans le Torball, un sport pour aveugles et mal voyant qui se joue entre deux équipes de trois joueurs et dont l’objectif est de marquer un but à l’équipe adverse en lançant un ballon sonore avec la main en le faisant passer sous trois cordes tendues en travers du terrain. Jusqu’à ce soir de janvier 2011 où il retrouve le sourire après sa rencontre avec Arthémon Hatungimana, toujours son entraîneur aujourd’hui, au stade Charléty à Paris. 

« Je suis un babtou, je n’ai pas le sens du rythme à la base »

Après une série de désillusions sportives, les mondiaux paralympiques de Dubaï sont d’une importance capitale pour Timothée. On se souvient qu’aux Jeux Olympiques de Rio (2016), le sprinteur avait été disqualifié pour avoir mordu sur la ligne intérieure de son couloir. En 2017, aux mondiaux de Londres, il avait également été disqualifié, cette fois-ci pour franchissement de la ligne d’arrivée après son guide, tandis qu’en 2018, lors du championnat d’Europe handisport à Berlin, il franchit la ligne d’arrivée du 200m largement en tête avant que les juges ne remarquent l’absence de dossard sur sa poitrine... "Ça fait mal surtout que derrière, tu te demandes si tu n’es pas en train de gâcher les meilleures années de ta carrière." Alors cette année, pour y arriver et confirmer sa réputation de guépard blanc, Timothée Adolphe pourra compter sur une autre grande passion pour le motiver : la musique. Mais à la différence des autres sprinteurs, lui pourra écouter ses propres sons. Eh oui, le "guépard blanc" est aussi MC. D’ailleurs, dans Olympe, son morceau de rap (clipé), sorti au mois d’octobre, il met en avant son goût pour le sport et le rap. 

"J’ai commencé à écrire à l’âge de 13 ans. Au départ c’était plus des textes slam que rap. Je me suis tourné naturellement vers le rap parce que ma sœur en écoutait un peu, et mon cousin en faisait du côté d’Annecy. C’est vrai que ce côté contestataire m’a rapidement plu", confie Timothée. Parmi ses influences dans le rap, Mc Solaar, Arsenik, ou encore Sully Sefil. "Plus tard j’ai découvert Assassin, puis comme tout le monde j’ai eu ma période Sniper, Psy4, Sinik et Diams, Keny Arkana, Youssoupha, et Disiz dont j’apprécie énormément l’univers qu’il a réussi à créer. Je suis encore très old school j’avoue", s’amuse Timothée pour qui le rap est pourtant loin d’être un jeu. A tel point que l’athlète-artiste écrit lui-même ses textes et les enregistres en studio comme un véritable rappeur. "Il a fallu bosser pour ça. N’oublions pas que je suis un babtou, je n’ai pas le sens du rythme à la base", s’esclaffe-t-il. 

Timothée Adolphe en plein enregistrement studio
Timothée Adolphe en plein enregistrement studio

Olympe n’est que le début d’un long projet que Timothée espère sortir courant 2020. "On ne sait pas encore si on va faire un album long ou pas. Ce qui est sûr c’est qu’on veut de la qualité." En attendant, il devrait sortir un single sur un beat reggaeton d’ici fin novembre début décembre, intitulé Garde le smile. "J’aime bien explorer des nouveaux terrains. C’est un challenge pour moi de garder un message de fond dans mes textes tout en proposant autre chose qu’une instru piano guitare des années 1990-2000. Sans me comparer à lui, Sopra (Soprano) n’a plus l’étiquette de rappeur aujourd’hui, et je trouve ça super fort. Il a le mérite d’y être arrivé même si ça ne plaît pas forcément aux puristes." 

Un one man show en vue en 2020

Quand Timothée faisait de la musique dans l’anonymat, il avait un groupe du nom de TMRIT (prononcé Témérité), avec comme devise tenace et déterminé. C’est encore sa personnalité aujourd’hui. Entre le sport de haut niveau, le rap et les interventions dans les entreprises et établissements scolaires, le voici qu’il prépare un one-man-show sur sa vie pour 2020. Le 14 octobre dernier il a pu s’essayer pour la première fois à la scène lors d’une opération caritative au Grand Point-Virgule à Paris. Avec la scène, il espère faire rire tout en faisant passer un message positif sur son handicap. "Par exemple, en 2015, quand j’ai dû refaire mes prothèses oculaires j’ai demandé aux médecins de me faire des yeux de guépard en référence à mon surnom. Je les porte en compétition. C’était une manière de montrer que je sais faire preuve d’autodérision. Alors même que le félin à l’œil vif et moi je ne vois rien", rigole-t-il à gorge déployée. Mais n’allez pas lui parler de percer. Peu importe ce qu’il entreprend, Timothée préfère parler de challenges. Et sur sa longue liste de choses à faire le plus grand des challenges sera probablement de trouver pour son fils qui vient de naître. Pas de quoi effrayer non plus la détermination du touche-à tout.