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Des footballeuses perdent volontairement tous leurs matches pour alerter la fédé
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Les Coqs rouges féminines lors de la rencontre face à l'équipe de Bazas.
Les Coqs rouges féminines lors de la rencontre face à l'équipe de Bazas.

Des footballeuses perdent volontairement tous leurs matches pour alerter la fédé

L’équipe féminine des Coqs rouges de Bordeaux est contrainte de saboter ses matches pour éviter de payer une amende. Une trentaine de nouvelles arrivantes chamboule tout. L’équipe doit faire face au règlement sur les joueuses mutées dans les clubs amateurs. Mouv’ t’explique en quoi cela consiste.

« Le règlement sur les mutation a un effet régulateur, il évite le pillage, mais il concerne surtout les grandes équipes ! » Samia Dahmouni, latérale gauche, a 33 ans et joue chez les Coqs rouges depuis deux ans. La situation à laquelle elle doit faire face avec ses amies joueuses mérite d’être éclairée. D’un côté, des règles instaurées par la FFF interdisent de faire jouer plus de six joueuses mutées en compétition. Cela a pour but d’éviter le pillage, c’est-à-dire de permettre à des coaches de partir avec un bon nombre de joueurs ou de joueuses dans un autre club et de laisser la section en péril. De l’autre, les Coqs rouges viennent de se restructurer après une saison difficile où mésententes et mauvais résultats ont sabré l’équipe. Les joueuses n’étaient plus qu’au nombre de deux à la fin de la saison dernière. 

« Le règlement n’est pas incompréhensible, au contraire », pointe Guillaume Bogvad, vice-président de l’association et responsable de la section féminine du club girondin. Seul hic : ce système bloque les petits clubs qui tentent de reformer des équipes en accueillant plus de six nouvelles arrivantes. « On nous incite à redonner de l’impulsion dans les petits clubs mais il y a des règles contradictoires comme celle-ci qui bloque le développement du football féminin amateur… »

Le club savait pourtant qu’il devrait faire face à ce genre de difficultés au moment où il a recruté les joueuses. Il a joué la carte de la totale transparence. Samia se souvient bien de la phase de recrutement.  « Après le match d’essai, les coaches ont demandé aux joueuses leurs premiers ressentis. Ils ont directement embrayé sur le problème auquel on devait faire face. Soit on doit perdre nos matches, soit on joue des matches amicaux. » Anaïs Benac, capitaine de l’équipe âgée de 26 ans, savait qu’elle allait faire une saison blanche. « On savait qu’on n’allait pas gagner les matches de manière officielle. »

Les 30 joueuses n’ont pas raccroché les crampons pour autant et ont accepté le défi.  « C’est le coq spirit ! », explique passionnément Samia. Selon elle ainsi que son coach et d’autres joueuses, des valeurs familiales, sociales et de solidarité règnent au sein du club. C’est ce qui fait son identité et sa force. « Pendant l’entraînement d’essai, les coaches ont beaucoup observé l’état d’esprit des joueuses. » Certaines étaient douées d’un point de vue technique mais n’avaient pas forcément les mêmes valeurs. « Celles-ci n’ont pas été retenues. »

Pour Guillaume Bogvad, le fait de recréer une atmosphère détendue est primordial. « Je pense que si les filles sont restées, c’est parce qu’on tient à cœur d’instaurer un climat paisible où les joueuses se sentent dans une bulle loin des tracas quotidiens. »

« Au moment de marquer contre notre camp, il y a un très gros pincement… »

Une bulle loin des soucis personnels parfois percée par le pincement au cœur. Anaïs raconte son expérience lors des matches sabotés. « L’entraîneur nous a expliqué qu’on allait jouer 85 minutes et que pour les cinq minutes restantes, lorsqu’il lancerait « Bonsoir Clara ! »,  on marquerait contre notre camp pour éviter de gagner. » Elle ajoute que le coach a insisté pour que les footballeuses donnent tout ce qu’elles avaient, qu’elles jouent réellement pour être sûr que ça soit le poste approprié pour elles. C’est ce qu’il s’est passé lors de la rencontre avec Bazas où l’équipe girondine menait 4-0 jusqu’à la 85e minute.

Même si elles y sont préparées, les joueuses franchissent le pas à contrecœur. « Au moment de marquer contre son camp, il y a un très gros pincement… On évolue avec le dicton « Que le meilleur gagne » et ont fait le contraire. » Anaïs Benac soupire. « En cinq minutes, on fait basculer tous nos efforts. » Un effort nécessaire pour éviter une amende de 600 € par match. Pour elle, ce n’est pas normal qu’un club qui sauve une section soit pénalisé.

Une fois le match terminé, les Coqs rouges tiennent cependant à fêter leur « victoire ». Pour la capitaine de l’équipe, c’est important de rester digne et de garder la tête haute. C’est pour cela qu’elles fêtent leur succès officieux dans les vestiaires. « Après le match, on rejoint les joueuses adverses pour partager une collation et nous leur expliquons pourquoi nous avons fait ça, elles comprennent et nous soutiennent », précise Samia Dahmouni.

En face, les joueuses adverses ne sont pas au courant de la manœuvre pendant la rencontre sportive. Le coach adverse, par contre, sait ce qu’il va se passer. « En général je le préviens toujours quelques jours avant mais il n’informe pas ses joueuses pour éviter qu’elles se reposent sur leurs lauriers », raconte Guillaume Bogvad. Du côté des joueuses girondines, l’intention n’est pas de ridiculiser l’équipe en face. « Je tiens à dire que nous ne faisons pas ça dans l’irrespect de l’autre équipe, vraiment ! », souligne la capitaine.

Les Coqs Rouges lors du match de brassage contre FC Gradignan.
Les Coqs Rouges lors du match de brassage contre FC Gradignan.

« On le fait pour quelque chose de grand et de plus important que nous »

Marquer contre son camp pourrait nourrir un sentiment de rancune mais ici, il en est autrement. Ni colère ni rancœur n’agite l’esprit de Samia. « Mais on aimerait bien jouer correctement. » Au fond, lorsque Anaïs et Samia ont commencé le football, les conditions étaient encore plus dures. « Je me souviens, quand tu jouais au foot et que t’étais une fille t’étais considérée comme un garçon manqué », raconte Anaïs. 

Aujourd’hui, Samia est éducatrice auprès des filles de 10 ans. Elle leur apprend les rudiments du ballon rond. « J’aimerais que la situation change pour elles ! » Elle est consciente que de grands progrès ont été apportés pour les femmes dans cette discipline. La 8e et dernière Coupe du monde féminine en date en témoigne, forte de son succès. 

« Mais d’un côté, on nous impose un règlement propre au football masculin qui existe depuis 100 ans. On nous demande de nous caler sur cet exemple alors que notre pratique n’est pas encore assez développée », rumine Anaïs. A travers son action, elle se bat pour les générations futures. « Je n’ai pas envie que notre situation arrive aux petites qui commencent le foot aujourd’hui. » Les joueuses en amateurs représentent 125 000 licences quand les contrats professionnels n’englobent que 300 contrats.

Guillaume Bogvad ne connaissait pas en profondeur le football féminin avant de s’être penché sur la question il y a moins de deux ans. Le vice-président des Coqs Rouges s’est intéressé de près au cas de la Gironde et a noté qu’il y avait peu d’équipe féminine, beaucoup de matches forfaits et des équipes à 9 ou 10. « Il y a une vraie difficulté à structurer les équipes dans le football amateur féminin. » Aujourd’hui, il ne demande qu’à trouver des solutions et de s’asseoir autour d’une table avec les acteurs concernés.

«  Nos matches sabotés représentent un appel à l’aide à la FFF qui établis les règlements. » Anaïs est déterminée à faire bouger les choses. « On le fait pour quelque chose de grand et plus important que nous. »

Les Coqs rouges lors du match de brassage contre FC Gradignan.
Les Coqs rouges lors du match de brassage contre FC Gradignan.

Un dysfonctionnement présent sur tout le territoire français

La réglementation concernant les joueuses mutées n’est pas un cas propre aux Coqs Rouges. C’est un sujet national. Les caméras sont braquées sur l’équipe girondine mais dissimulent un couac plus vaste. « L’équipe en régional 1 des Girondines de Bordeaux ont eu des problèmes concernant les mutation aussi », explique Anaïs. 

Alexandre Chanet, ancien coach à Paris 14e, témoigne d’un écœurement concernant ces règles ultra strictes qui handicapent les clubs amateurs. « Ce genre de difficultés est aussi visibles dans les clubs masculin de dernière division », pointe-t-il avant de poursuivre, « de toute façon la FFF n’hésite pas à sanctionner les petits clubs ». Selon lui, garder cette règle serait une véritable incohérence. L’ancien entraîneur a passé 15 ans auprès des équipes féminines. C’est un homme de terrain.  « Dans les clubs amateurs, on a régulièrement des soucis d’effectifs et le protocole de la FFF n’est pas suffisamment souple et adapté à nos réalités. »

Selon Alexandre Chanet, la droiture n’est pas toujours bienfaitrice. « Il n’y a qu’à voir les Coqs rouges, ils ont été francs en prévenant de la situation dès le début… Ça ne paye quasiment jamais d’être honnête avec la FFF. » L’ancien coach qui a raccroché cette année se dit désabusé face à la situation. « Ce genre de règle démotive et décourage, clairement. » Contactée par nos soins, la FFF n’a pas souhaité répondre à nos questions.