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Football : les clubs de Ligue 1 peuvent-ils faire faillite ?
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Ligue 1 - match Strasbourg VS Amiens (Patrick Hertzog)
Ligue 1 - match Strasbourg VS Amiens (Patrick Hertzog) ©AFP

Football : les clubs de Ligue 1 peuvent-ils faire faillite ?

Le football français se prépare à une crise économique sans précédent à cause de l’épidémie de Covid-19 mais les clubs professionnels français peuvent-ils faire faillite ?

Arrêt des championnats et de toutes compétitions, absence de recettes de billetterie, réticences des diffuseurs et de certains sponsors à effectuer leurs versements, mercato chamboulé… La situation pour le football français est complexe. Tentons de savoir si les clubs professionnelles peuvent faire faillite, ou non. Éléments de réponse.

L’annonce est tombée le 13 mars dernier : l’arrêt "jusqu’à nouvel ordre" des championnats de Ligue 1 et Ligue 2. Et si la mesure avait été prise dans un premier temps "en attendant", il semblerait que la fin de cette saison 2019-2020 soit de plus en plus compromise. Si la possibilité d’une reprise était largement évoquée il y a quelques semaines, celle-ci semble de moins en moins d’actualité. Certains présidents, comme celui du Stade Brestois Denis le Saint, n’hésitent plus à évoquer le fait que la saison ne "pouvait pas reprendre." Si l’aspect sportif est évidemment au cœur de toutes les attentions, c’est bien l’aspect économique qui aujourd’hui fait peur à la plupart des dirigeants du foot français. Bernard Caiazzo, président de l’AS Saint Etienne et de Première Ligue, le syndicat des clubs de Ligue 1, s’en alarmait dès le début de la crise dans des propos relayés par Eurosport.

"Ce serait une catastrophe économique de ne pas finir le championnat. Ce serait un secteur d'activité complètement sinistré. On ne peut pas se passer de ces ressources pendant trois ou quatre mois. Soyons très clairs, des problèmes importants de droits télés pourraient mettre à mal un tiers des clubs professionnels français et les envoyer en faillite. Nous sommes lotis de la même manière que des PME. Cette situation créerait des dégâts majeurs dans le tissu économique français."

Des recettes à 0

De façon totalement pragmatique, plus de matchs, cela veut tout simplement dire plus aucune recette de billetterie, de buvette, de produits dérivés vendus durant le match. Un manque à gagner pour la plupart des clubs français même si ce poste de recettes ne représente qu’en moyenne 9% du budget des clubs. Une bascule qui s’est opérée au début des années 2000 pour Pierre Rondeau, expert en économie du sport et co-directeur de l’Observatoire du Sport. "Avant les années 2000, billetterie, sponsoring et subventions constituaient la majeure partie des budgets des clubs pros. Avec la bataille entre diffuseurs et l’explosion des droits télé, la billetterie ne représente plus grand chose. Avec en moyenne 500 000 euros de recettes par match et environ 5 matchs restants à jouer à domicile pour cette saison, cela représente en gros 2,5 millions d’euros. Pour des clubs aux budgets compris entre 30 et 600 millions d’euros, cela n’est pas grand chose finalement. Contrairement aux droits TV. C’est pour cela que beaucoup réclament une reprise de la saison à huis clos." 

Des droits TV non payés ?

Parce que oui, le véritable manque à gagner pour les clubs réside dans les droits TV. Alors que cette saison Canal + et Be In Sports se répartissent les matchs de Ligue 1 et de Ligue 2 contre 726,5 millions d’euros, ceux-ci rechignent à payer ce qu’ils doivent à la LFP au vu de l’arrêt des compétitions. Les deux diffuseurs refusent de régler leurs derniers versements, à savoir 110 millions d’euros pour Canal + et 42 millions d’euros pour BeIn. Maxime Saada, le PDG du groupe Canal + a d’ailleurs été très clair sur Europe 1.

C’est simple. Quand on n’est pas livré, on ne paie pas. On n’est pas une banque.

Simple. Basique. Mais destructeur pour des clubs dont les droits TV représentaient en moyenne 36% de leur budget global la saison dernière, 50% pour certains clubs comme Dijon ou Amiens par exemple. Du coup les clubs s’organisent et une cellule de crise de 8 présidents de Ligue 1 (PSG, Lyon, Marseille, Lille, Rennes, Saint Etienne, Toulouse et Nice) représentant 85% du chiffre d’affaires des clubs français de Ligue 1, s’est même constituée pour négocier directement avec les diffuseurs (Canal et BeIn pour les versements dûs mais aussi Mediapro pour ceux à venir) et même chercher un crédit auprès d’un fonds d’investissement étranger. Ce comité de sauvegarde fait chauffer les téléphones tous les jours, sans la tutelle de la LFP, pour trouver les meilleures solutions afin de gérer une crise évaluée à 200 à 250 M € de manque à gagner pour les clubs. Parce que même si la saison reprend et arrive à son terme, le tout est de savoir quand. "Mediapro qui a remporté l’appel d’offres pour les nouveaux droits de la Ligue 1 va dépenser 800 millions d’euros pour une saison qui doit normalement commencer début août avec un lancement de sa chaine dédiée en juillet. Mais si le championnat ne peut pas reprendre avant septembre, octobre ou novembre, que va décider Mediapro ? se demande Pierre Rondeau. Cela remet totalement en cause tout son business plan. Elle pourra décider de différer ses paiements, renégocier le contrat ou même demander un dédommagement, ce qui représenterait des pertes sèches pour des clubs qui ont déjà calculé leur budget 2020-2021 en prenant en compte cette nouvelle manne."

Des sponsors qui attendent une reprise du championnat

En plus des diffuseurs qui se refusent à honorer leurs derniers versements, les sponsors, eux aussi rechignent à tenir leur engagements. Sans matchs à la télé, pas de visibilité et différentes marques se refusent donc à payer dans le vide. C’est le cas d’Accor via sa filiale All, sponsor maillot du PSG, qui s’est exprimé sur BFM via son président Sébastien Bazin.

Nos versements sont réalisés en deux fois. Donc autant vous dire que le 1er janvier, ça a été payé. Pour le 1er juillet, il faut une reprise du championnat autrement il ne sera probablement pas versé.

Avec 50 à 80 millions d’euros versés par an par All au PSG, ce serait donc entre 25 et 40 millions d’euros qui manqueraient dans les caisses du club de la capitale si le championnat ne reprenait pas. Un sacré manque à gagner là aussi. Même son de cloche du côté de Samsic, principal sponsor du Stade Rennais, où l’on se pose la question des paiements si le championnat ne reprenait pas. Christian Roulleau, le président de Samsic, s’est exprimé dans les colonnes de l’Equipe.

On a décidé de payer ce que l'on doit si le championnat se termine. Mais s'il ne va pas à son terme, il faudra que l'on discute. On est aussi dans une difficulté, ce ne sont pas des moments simples à passer.

Avec un contrat à 2,5 millions d’euros par an jusqu’en 2024, les discussions risquent d’être houleuses. Pareil chez les Girondins de Bordeaux où Bistrot Régent, le principal sponsor, a suspendu son contrat de sponsoring.

Un chômage partiel sans beaucoup d’incidence

Oui les clubs français ont besoin d’argent car en plus d’en gagner beaucoup moins, les charges elles sont toujours aussi importantes, et notamment le paiement des salaires qui représente 54% des dépenses. La plupart des clubs sont aujourd’hui passés en chômage technique ou partiel. Concrètement, chaque club paie ses salariés (secrétaires, jardiniers, médecins, mais aussi joueurs) à hauteur de 70% de leur rémunération brute (environ 84% du salaire net). Puis c’est l’Etat qui rembourse ensuite le club à hauteur de 4850 euros par salarié. Si le gain est direct, comme pour chaque entreprise, pour le personnel non sportif, cela ne représente qu’une goutte d’eau lorsque l’on évoque le paiement des salaires des joueurs. Avec un salaire brut moyen de 94 000 euros par mois cette saison en Ligue 1, les clubs devront toujours payer. Et ça fait encore plus mal quand on doit payer un Neymar 3 060 000 euros bruts par mois…

Un mercato chamboulé

L’autre secteur qui va beaucoup faire mal aux clubs est celui du mercato et du transfert de joueurs. Le trading étant la 2ème source de revenus d’un club professionnel (environ 25% de son budget global), beaucoup de clubs misent là dessus pour ne pas voir ses comptes tomber dans le rouge et cette période qui doit normalement durer tout l’été risque d’être très mouvementée cette année. Un plan de sauvegarde de la FIFA a déjà décidé de décaler la période de transferts et de la rallonger. 

Mais pour faire quoi ? Sans liquidités du fait de la crise, peu de clubs vont se risquer à acheter. Et qui dit moins d’acheteurs dit aussi plus de joueurs sur le marché et des prix qui risquent donc de chuter. Difficile aussi de se faire une idée d’un joueur qui, par la force des choses, ne joue pas, est forcément en manque de forme et a … vieilli. Selon le dernier rapport du CIES (Centre International d’Etude du Sport), la valeur de TOUS les joueurs des 5 grands championnats européens a baissé de 28%. Par exemple, toujours selon le CIES, la valeur de Paul Pogba a été divisée par 2, simplement à cause de la crise du coronavirus. Et le club qui serait le plus touché en Europe par cette baisse serait… français. Avec une valeur de transfert des joueurs en recul de 38%, ce serait une perte de 97 millions d'euros pour l’Olympique de Marseille. Les gros transferts comme on a pu les connaître ces derniers temps risquent de se faire très rares cet été pour Pierre Rondeau. "La crise touche tout le monde, petits et gros clubs. Tout le monde a beaucoup moins d’argent et l’on ira plutôt vers une économie de troc, un joueur contre un joueur. Des transferts comme Neymar au PSG pour 222 millions d’euros me semblent extrêmement improbables."

L’avenir semble donc très sombre pour le football français et mondial. Reprise du championnat ? A huis clos ? Saison blanche ? Décaler la saison suivante ? Tous les scénarios sont évidemment étudiés par tous les acteurs du secteur mais aucun ne ressort pour l’instant au vue de cette crise du coronavirus qui évolue elle aussi chaque jour. Il y aura forcément des pertes, plus ou moins importantes, pour tous les clubs. De là à faire faillite ? "Oui c’est possible, estime Pierre Rondeau. Tout est fait pour éviter ça mais mécaniquement, comme toute entreprise sans activité, sans éléments lucratifs, il y a un risque de faillite." Une situation qui va en tout cas donner du grain à moudre aux défenseurs de l’idée de Super Ligue Européenne voulue par l’UEFA. Une ligue fermée sur le modèle de la NBA censée pérenniser économiquement les clubs, les rendre plus forts et moins tributaires de ce genre de situation. Alors vaut-il mieux un système à l’américaine basé sur l’économie au détriment de notre cher système européen de promotion/relégation basé sur le mérite ? Vous avez 4 heures…