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Earvin Ngapeth : "Je me définis d’abord comme un rappeur devenu volleyeur"
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Earvin Ngapeth sous le maillot de son équipe russe du Zenit Kazan (photo :  picture alliance)
Earvin Ngapeth sous le maillot de son équipe russe du Zenit Kazan (photo : picture alliance) ©Getty

Earvin Ngapeth : "Je me définis d’abord comme un rappeur devenu volleyeur"

Comme Dinor, certains sportifs professionnels partagent leur vie entre le studio d’enregistrement et les terrains avec plus ou moins de succès. Parmi eux ,le volleyeur de l’équipe de France Earvin Ngapeth (30 ans) faisait déjà du rap bien avant de faire carrière dans le volley.

Comme tous les sportifs de sa génération, Earvin Ngapeth, 30 ans, est fan de rap. Mais celui qui vient d’être éliminé aux portes de la finale de la Ligue des champions avec son club du Zenit Kazan en Russie, ne se contente pas d’en écouter. Cela fait même 18 ans qu’il pratique. Parmi ses influences Booba, Rohff, ou encore Gazo aujourd’hui. Au début, il écrit avec ses potes à Poitiers, sa ville d’origine, et se rend à des Open Mic entre quelques matchs de foot. De là à prendre le micro… Et pourtant. Avec ses amis ils aménagent un home studio pour délirer entre eux. Puis d’année en année le rap a pris de plus en plus de place. Quand il décide de se mettre au volleyball à l’âge de 15-16 ans, Ngapeth, issu d’une famille de volleyeur de par son père, perce rapidement. A 19 ans il quitte le Tours VB pour le Piemonte volley en Italie, laissant au passage derrière lui son noyau dur et sa passion de toujours : le rap. A l’époque il est d’ailleurs tellement en manque qu’il lui arrive de faire une heure de route jusqu’à Turin pour enregistrer des morceaux. A l’entendre, un mot caractérise le réceptionneur-attaquant (l’un des 3 meilleurs joueurs de volley au monde) : la discipline. Si aujourd’hui Ngapeth est plus grand qu’Earvin, il espère un jour qu’Earvin deviendra aussi grand que Ngapeth. Entretien. 

Quand et pourquoi as-tu eu envie de faire ton coming out artistique ? 

A partir du moment où j’ai sorti mon premier clip, « ma vie n’a aucun prix ». Avant ça, je n’assumais pas d’être sportif de haut niveau et rappeur. Pour moi c’était quelque chose qui ne collait pas trop car j’étais jeune et que je ne savais pas comment faire pour gérer les deux. J’avais peur vis-à-vis de mon club aussi (le Piemonte Volley à cette période). Mais comme je jouais à l’étranger les gens ne comprenaient pas forcément (rires). 

A l’époque tu utilises le nom Klima, pourquoi ? 

Je suis incapable de répondre à cette question (rires). Mes potes m’appelaient comme ça et c’est resté. Mais comme le gens ne comprenaient pas, et que la question revenait régulièrement, j’ai finalement pris le nom d’Earvin. Tout simplement. 

Tes premiers morceaux sont une ode à la Team Yavbou. Avec ton coéquipier Mory Sidibé vous vous serviez de vos bons résultats en Bleus pour rapper sur l’équipe de France, et susciter par la même occasion l’intérêt des médias qui ne vous accordaient pas assez d’attention selon vous… 

C’est exactement ça. Et finalement ça a eu un impact qu’on n’imaginait pas nous même. Il faut savoir qu’on a fait ça dans les chambres d’hôtel. C’était un délire qu’on a poussé en allant en studio enregistrer. Et pour la petite histoire, les images du clip viennent de France 2 et de BeIN Sports qui nous suivaient à cette époque. 

Puis ton rap évolue. Outre le volley, tu te mets à parler un peu plus de toi, à dévoiler ton intimité, tes doutes, ton amour pour Poitiers. Pourquoi ce revirement ? 

J’écrivais déjà beaucoup, et j’avais plein de sons d’enregistrés. Partant du principe que la musique me prend vachement de temps, et sachant que les gens étaient maintenant au courant de ma double casquette, j’ai décidé de penser à moi et de sortir mes trucs. J’avais cette envie de me dévoiler, tout en respectant l’art. Je me souviens que parfois, à peine sorti de l’entraînement, j’allais au studio. Je travaillais tellement que j’avais envie que les gens voient mon travail. Et mon travail, c’est aussi des titres comme "Bouteille vide." 

Parlons de "Bouteille vide" justement, un des titres de ton EP Manière. Tu vas loin dans la confession en confiant que tu fumes des joints et bois à l’occasion pour dissiper ton mal-être… 

Ce son je l’ai écrit et il me plaisait. J’avoue que par rapport à mon sport, aux journalistes, et à mon public j’ai hésité à le sortir. Mais ça me tenait tellement à cœur que j’ai pensé à moi. J’ai aussi la chance de jouer à l’étranger donc ils ne comprennent pas toujours les paroles. Puis c’est un son qu’il faut replacer dans un contexte rap aussi. Il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre.

Tu as commis des erreurs, et on a l’impression que la musique te sert d’introspection. Je pense à ton titre "Mon frère", posté sur YouTube le 11 février dernier. Tu dirais que le rap t’aide à te sentir mieux ?

Je pense que chaque sportif a son truc pour s’évader, trouver un équilibre. C’est important… En Russie je suis seul. A part le ballon et la maison je n’ai rien d’autre. Le fait d’aller au studio m’aide à tenir c’est vrai. C’est d’ailleurs le premier truc que j’ai regardé en arrivant en Russie (en 2018). La chance que j’aie, c’est qu’il y a plusieurs étrangers dans l’équipe. Le club (Zenit Kazan) a l’habitude d’avoir certaines demandes. Pour ma part, j’ai demandé s’il était possible d’avoir un studio. Le club m’en a trouvé un à 5 minutes de chez moi ! A chaque jour de repos je suis là-bas. 

Côté sport, tu seras un des hommes forts des Bleus aux JO, comment est-ce que le rap t’aide dans ta préparation ? 

Dans notre génération on est tous des mordus de rap. En équipe de France il y a de la musique toute la journée. A tel point que dans les reportages où on nous suit, on voit le coach qui subit presque notre musique sans rien dire (rires). C’est une source de motivation incroyable. 

Tu écris toi-même. Comment est-ce que tu trouves l’inspiration ? 

En Russie, on est en voyage tout le temps. Tous les 3-4 jours je suis en déplacement deux jours minimum avant les matchs. Je me retrouve souvent seul à l’hôtel. J’utilise ces moments pour écrire et écouter les prods que je reçois. Quand je suis en Russie je fais plutôt des sons mélancoliques. Une fois en France, à Poitiers notamment, je suis dans un autre mood. A tel point que quand j’envoie mes enregistrements à l’ingé son il sait direct si je suis en Russie ou en France (rires). 

Earvin Ngapeth en studio (photo : droits réservés)
Earvin Ngapeth en studio (photo : droits réservés) ©Radio France

Et niveau temps ? Parce que tu restes avant tout un sportif de haut niveau… 

Le rap ça me prend facilement 3 heures par jour. Après c’est une moyenne. Je peux très bien passer quatre jours à rien faire comme une semaine où je vais charbonner non-stop. 

Dirais-tu que le rappeur Earvin est comme le volleyeur Ngapeth ?

Pour moi ce sont les mêmes. Après je pense que suis plus à l’aise sur le terrain. Le rap c’est une soupape de liberté, et j’ai besoin de me sentir libre. Sur le terrain le coach me donne rarement des plans de jeu strict car il sait que je suis comme ça. J’aime dire ce que je veux et faire ce que je veux. Pour revenir à « Bouteille vide » c’est vraiment un son qui me caractérise. Après, encore une fois, ça reste dans le cadre d’un morceau de rap et tout ce qui va avec… Mais ça me ressemble plutôt bien.  

De ce qu’on comprend, le rap a toujours fait partie de ta vie. Avant même le volley. Tu te définirais comme un rappeur devenu volleyeur ou comme un volleyeur qui fait du rap ? 

Je me définis d’abord comme un rappeur devenu volleyeur. Le volley c’est une histoire de famille. Mon père a été entraîneur, il a longtemps joué. Je n’ai pas fait du volley tout de suite car je baignais trop dedans. Quand mon père entraînait, je le suivais partout.  Du coup j’ai commencé qu’à l’âge de 16 ans. Dès la première année je suis rentré en équipe de France jeunes. En fait le volley c’est la stabilité. C’est mon métier, c’est ce qui met de la bouffe dans le frigo. Le rap c’est plus incertain. Franchement je me sens bien comme ça. A aucun moment j’ai des regrets. Exploser jeune dans le rap aurait été compliqué. Aujourd’hui, j’ai 30 ans et une carrière qui me permet d’assouvir ma passion.  

Dirais-tu que tu mènes une double carrière ? 

Quand je vois à quel point le rap me prend du temps, je peux clairement dire que je suis dans une double carrière. A partir du moment où je m’implique autant que dans le volley … Mais actuellement je suis plus investi dans le volley quand même. Encore une fois, c’est mon métier. La saison doit se terminer dans quelques jours. Je vais avoir un mois et demi de repos qui m’attend avant la préparation pour les JO de Tokyo (du 23 juillet au 8 août). A ce moment-là je serai à fond dans le rap. 

Quid d’une carrière après ta retraite sportive ? 

Je me vois mal kicker à 40 ans. Je le ferai toujours par passion, mais de là à sortir des trucs… En revanche, pourquoi pas faire une carrière dans la musique. Outre le rap j’écoute beaucoup de musiques africaines. Je pense à des artistes comme Lady Ponce par exemple, et bien d’autres dans le style ndombolo. 

Quelles sont tes prochaines échéances justement ? 

Le titre « Mamacita » vient de sortir.On va sortir des singles aussi. On a pas mal tourné l’été dernier, mais là va falloir refaire des images. On verra aussi si on sort un gros projet. Généralement mes passages en France sont chargés car il faut s’occuper de tout ce que je ne peux pas faire en Russie comme les clips. 

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Beaucoup de streams (son titre « Manière » a dépassé les 100 000 écoutes sur Spotify) et une médaille aux jeux.