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Corentin Moutet : "Guizmo m’a donné envie de me lancer dans le rap"
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Corentin Moutet (photo TF-Images )
Corentin Moutet (photo TF-Images ) ©Getty

Corentin Moutet : "Guizmo m’a donné envie de me lancer dans le rap"

Comme Dinor, certains sportifs professionnels partagent leur vie entre le studio d’enregistrement et les terrains avec plus ou moins de succès. Parmi eux, le tennisman Français Corentin Moutet (72ème joueur mondial), 21 ans, a sorti son premier EP "Écorché" le 2 octobre 2020. Rencontre.

C’est une histoire dont vous avez probablement déjà entendu parler. Celle du défenseur central Français Noor Arabat. Son nom ne vous dit rien mais il est plus connu sous l’appellation Dinor RDT ou "Ronaldinor", du nom de son deuxième opus sorti le 22 janvier. 

Le rappeur-footballeur de Sassuolo en Italie est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt. Comme lui, ils sont une poignée de sportifs professionnels à partager leur vie entre musique et sport de haut niveau. C’est le cas du tennisman Français Corentin Moutet, 72ème joueur mondial. Alors qu’il avait déjà quelques sons en stock, ce dernier décide de sortir de l’ombre lors du premier confinement par le biais de quelques freestyles. Pour lui le rap game est loin d’être un jeu. Au point de passer tout son temps libre à écrire ou à enregistrer au studio du Grand Paris. D’ailleurs, lorsque nous le rencontrons courant février, il est en pleine semaine d’enregistrement quelques jours seulement après sa défaite (7-6, 6-1, 6-1, 6-4) au deuxième tour de l’Open d’Australie face au Canadien Milos Raonic, 14ème joueur mondial. 

Comment mène-t-il cette double vie ? Quelle place prend le rap dans son quotidien ? Privilégie-t-il une carrière plus qu’une autre ? L’intéressé revient pour Mouv’ sur son début de carrière et ses objectifs… dans la musique. 

Mouv' : Comment est-ce que tu as commencé à te prendre de passion pour le rap ?

Corentin Moutet : Pour être honnête, mes parents n’écoutaient pas particulièrement de musique. Du coup j’ai découvert le rap et la musique en général vers l’âge de 12-13 ans. A l’époque je quittais le nid familial pour un CREPS (Centre de Ressources, d’Expertise et de Performance Sportive) à Saint-Raphaël (Var). C’est vraiment à ce moment-là que je me suis pris de passion pour le rap, ses textes recherchés et tous ses styles différents. Je me souviens encore de l’ambiance de groupe en internat avec les sons de la Sexion d’Assaut et de Booba qui tournaient tout le temps. 

Tu passes rapidement de l’écoute à l’écriture…

J’avais du temps à tuer. J’ai grandi seul, loin de mes parents. Je ressentais le besoin de me livrer sur plein de choses. À l’âge de 16 ans c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour m’exprimer. Je prenais un peu ça comme une thérapie. Surtout au début. Puis au fil du temps j’ai commencé à apprécier la richesse de la langue française, à travailler davantage mes textes, à jouer avec les rimes… 

À ce moment-là tu écrivais seul ?

Oui. Une fois revenu à Paris, un peu après mes 16 ans, je me suis mis à écrire et à enregistrer avec un pote à moi qui rappait déjà dans les soirées. On allait en studio ensemble, on se faisait lire nos textes. On avait envie de faire mieux l’un que l’autre. C’est à cette période que le rap est devenu plus sérieux. On appelait carrément les studios au hasard savoir s’ils avaient des places de dispo. On s’y prenait la veille (rires). Mais mon pote a fini par lâcher le rap, alors j’ai continué en solo parce que j’aime trop ça. Quand tu mets le doigt dedans tu as envie de creuser, de toujours plus en écouter, de te perfectionner !

Outre Damien Saez, Jacques Brel mais aussi Barbara que tu cites souvent, quelles sont tes influences dans le rap ?

Même si je n’aime pas forcément ce terme, je suis plus dans un délire de rap "puriste." J’écoute beaucoup Nekfeu et Guizmo. Surtout Guizmo. Je le trouve hyper sincère. C’est lui qui m’a donné envie de faire du rap. 

Tu parlais d’écriture comme thérapie. Comment tu as vécu cette absence de compétitions ? Est-ce que le rap t’a aidé à tenir pendant le premier confinement ?

Bizarrement j’ai trouvé ça plutôt cool. Ça m’a permis de dégager du temps pour faire autre chose. Ces deux mois et demi de trou m’ont donné l’occasion de me lancer officiellement. En fait j’ai toujours voulu le faire, mais je ne savais pas trop comment m’y prendre. J’écrivais déjà depuis longtemps. J’avais même des morceaux enregistrés. Il fallait simplement trouver le bon timing. Puis est arrivé le confinement pendant lequel je sortais un freestyle par jour sur Instagram. A force je me suis retrouvé avec tellement de morceaux que je me suis dit que j’allais faire un EP. Ce premier projet c’est clairement une thérapie. Le confinement m’a permis de montrer le Corentin Moutet hors des terrains. Ce que je suis dans mon métier n’est pas forcément ce que je suis dans la vie. 

Il y aurait donc deux Corentin Moutet ?

Non. Je dirais que ce sont les mêmes. Simplement les gens ont tendance à coller des étiquettes. Sauf qu’ils oublient un peu qu’en dehors de notre métier on est comme tout le monde, avec parfois les mêmes problèmes et les mêmes doutes. C’est ce que j’ai voulu montrer avec « Écorché ». 

C’est ce qui t’a motivé à sortir de l’ombre pile pendant le confinement ?

Le premier son que j’ai sorti sur YouTube c’était une reprise d’« Écorché vif » de Diam’s. Voir les retours positifs des gens m’a donné envie d’aller plus loin. Pourtant c’était la première fois que j’utilisais un vrai micro et Logic (logiciel d’enregistrement studio). Pour les instrus je bosse avec YouTube (rires) et les fameux "type beat." 

Franchement j’ai beaucoup appris pendant ce confinement. Un freestyle par jour ça demande d’écrire dans la journée, d’enregistrer puis de partager. C’était la première fois que je mettais autant la main à la patte. Voilà qui m’a permis d’avancer sur mon projet en parallèle. 

Tu savais dès le confinement que tu allais sortir un projet en octobre ?

Oui. A la base je voulais le sortir à la fin du confinement mais j’ai manqué de temps. 

Revenons sur ton projet "Écorché." Pourquoi l’avoir appelé ainsi ?

C’est le titre de mon premier freestyle. C’est aussi un mot que j’aime bien et qui apparemment me ressemblerait. Mes parents m’ont toujours dit que j’étais un écorché vif qui a une blessure intérieure sans trop savoir quoi. C’est donc le premier mot qui m’est venu au moment de sortir l’EP. C’est également celui qui donne du liant au projet. Je suis vraiment content car mes morceaux favoris ont bien fonctionné. Je pense à "Rêve" et "Au pays des étoiles" notamment. 

Dans ton EP mais aussi dans d’autres sons comme ici dans ton freestyle BBB#1, on remarque que tu as des textes plutôt engagés, voire sombres... 

Tous les soirs c'est le même délire, solo dans mon salon, j'écris des rimes en espérant que ma vie s'allonge (...) Au sol un corps est condamné, éclairé par la lune, non il ne fera pas la une, mort sous les coups des policiers. Au sol un corps est condamné, il ne reverra pas sa fille, sous le dernier coup d'un flic, ses battements de coeur ont cessé.

Pourquoi ce parti-pris ? 

Je ne sais pas l’expliquer. Tout ce que je peux dire c’est que l’inspi me vient avec des instrus type mélodie piano. Et sur ce genre de prod la logique veut que tu te livres, et c’est ça qui me plaît. C’était logique pour moi de pratiquer le style que j’écoute. Et comme je fais aussi de la musique pour m’écouter… 

Sur quelle surface tu te sens le plus à l’aise, le studio et les courts ? 

La musique c’est un besoin. Quand on parle rap je ne me contrôle plus. Je pense que je ne pourrai jamais arrêter. Se lever tôt le matin pour aller aux entraînements peut être lassant parfois. Dans ces moments-là j’ai besoin du rap me sentir bien. 

Donc avant de te lancer tu ne te sentais pas bien ? 

Si. Mais j’écoutais de la musique à longueur de journée. Le fait d’écrire ça me fait vivre la musique, ce qui m’aide encore plus au quotidien. Je ne suis plus passif. 

Dans une interview à Winamax tu compares le poker au tennis. Quelle comparaison ferais-tu avec le rap ? 

Compliqué. Dans le rap tu n’as pas vraiment d’adversaire. Je pense que le lien rap et sport prend tout son sens en concert où là il y a vraiment une dimension physique. Je n’en ai pas fait mais c’est clairement un objectif. Sinon, à part ça, le rapprochement que je pourrais faire entre rap et tennis c’est le travail que ça demande. La répétition d’efforts. Passer des heures à écrire des textes qui ne sortent parfois jamais ça demande tout autant de travail qu’au tennis. 

Corentin Moutet
Corentin Moutet ©Radio France

De ce point de vue-là, niveau mental notamment, le tennis t’apporte beaucoup non ? 

Oui c’est sûr. Mais je pense que c’est une mentalité que certains ont de base, et qu’il faut entretenir. De mon côté je l’avais déjà dans le tennis. Je suis quelqu’un qui aime aller au bout des choses, peu importe le domaine. A partir du moment où je me suis jeté à corps perdu dans la musique ce n’est pas pour faire les choses à moitié, même quand c’est plus compliqué. Mais quand j’ai envie de lâcher, mon mental de sportif de haut niveau est précieux. 

Difficile d’être focus sur le rap en pleine compétition. Comment est-ce que la musique t’accompagne lorsque tu ne peux pas en faire ? 

Compétition ou pas ça ne change pas grand-chose en fait. Le soir, si je n’ai pas match le lendemain, je consacre au moins une heure à la musique. Il m’arrive même souvent de combiner les deux. Mon EP est sorti en plein Roland par exemple (décalé à cheval entre septembre et octobre pour cause de Coronavirus, ndlr). Je me souviens on était au téléphone deux heures et demi tous les soirs pour organiser la sortie. Mieux encore, quatre jours avant Roland je tournais le teaser de l’EP. Dès que j’ai un jour off j’essaye de caler un jour au studio. J’ai tellement peu de temps que dès qu’il y a une possibilité d’avancer sur ma musique, je la saisis. En entraînement, lors des séances de gym avant les exercices sur le court, j’aime bien m’échauffer en écoutant des prods sur lesquelles je peux travailler en rentrant le soir. J’essaye vraiment de concilier mes deux univers sans empiéter sur l’un ni sur l’autre. 

C’est quoi ta playlist pendant ta préparation ? 

En Australie j’ai écouté à fond sur le dernier projet de Josman (MYSTRJ.O.$., ndlr). Le titre "Sec" est un chef-d’œuvre. C’est celui que j’écoutais au moment d’entrer sur le court pour jouer contre Milos Raonic. Normalement j’enlève mes écouteurs pour éviter de faire trop frimeur, mais j’étais tellement dans mon délire que je ne pensais plus à rien.  

Dans le documentaire de Canal+ "Foot et rap : nés sous la même étoile", on constate que les rappeurs se rêvent en footballeurs et inversement. Toi aussi tu aurais préféré faire une carrière dans le rap ?  

On a souvent envie d’aller voir ce qu’il se passe chez son voisin. Si j’avais d’abord été rappeur, j’aurais probablement regretté ma carrière de tennisman. Je n’arrêterai jamais le tennis. Aussi parce que c’est mon métier et que c’est là-dedans que je suis le plus avancé. Le rap je ne gagne pas ma vie avec… 

C’est l’objectif ? 

Oui. Je n’ai pas de limites. Je me donne tous les moyens de réussir. Le rap est une passion pour laquelle je suis à 200% car il faut beaucoup travailler dans la musique où tout est plus abstrait que dans le sport. Je veux dire par là que dans le rap il y a de plus en plus de talents pour peu de visibilité. Pourtant il existe de très bons rappeurs peu connus. Je pense à un mec comme Furax Barbarossa que je trouve très fort techniquement. Bien sûr dans le tennis aussi c’est très compliqué mais pas pour les mêmes raisons. La performance physique et artistique sont deux choses différentes. 

Où sont tes priorités actuellement ? 

Tennis et rap sont au centre de mes priorités. Peut-être un peu plus le tennis car c’est ce qui me permet de financer ce que je fais dans le rap. Mais je me donne à 100% dans les deux. Sur le terrain j’oublie la musique et en cabine le tennis n’existe plus. 

Tu es en constante progression dans ton sport et pourtant tu décides de t’afficher dans le rap. Comment est-ce que cela a été perçu ? 

Le plus difficile c’est le regard des gens. J’ai eu pas mal de commentaires négatifs. Pas forcément sur ma musique d’ailleurs, mais plus des choses du style "tu devrais plus te concentrer sur le tennis" par exemple. 

Le public c’est une chose, mais quid de ton entraîneur ? 

Le rap me fait du bien donc il est content pour moi. Après c’est vrai que ce n’est pas un style musical très reconnu dans le tennis. Dans le rap, les références au tennis sont rares. Alors que paradoxalement il y a plein de rappeurs qui jouent au tennis (sourires). Calbo du groupe Ärsenik par exemple. Il m’a même écrit pour en parler. 

Quels ont été les retours positifs sur ta musique ? 

Pas uniquement sur ma musique mais aussi sur le tennis j’ai reçu des messages de Calbo, Rémy ou encore Demi Portion. C’est un truc de fou. De mon côté, je leur écris pour leur dire que j’adorent leurs sons. Et quand eux m’écrivent, que ça soit au sujet du tennis ou plus récemment sur ma musique, ça me donne de la force pour exceller dans mon sport. 

Quelle place prend le rap dans ta vie aujourd’hui ? Tu penses te lancer dans une double carrière ? 

Dès que tout redeviendra à la normale, j’espère faire une double carrière. En ce moment, surtout quand tu te lances comme moi, c’est compliqué de défendre un projet. Mais dans un avenir proche j’aimerais faire une double carrière avec des dates dans des petites salles, même devant cinq personnes (rires).  J’aimerais avoir l’occasion de défendre ma musique hors réseaux sociaux. 

Tu rêves d’un destin à la Yannick Noah version rap ? 

Il a fait de grandes choses c’est sûr. La différence c’est que je me vois mal kicker dans un studio à 40 ans (rires). Mais faire une carrière de la sorte ça serait un peu rêve oui. Dès que j’en aurai terminé avec le tennis je m’investirai encore plus dans le rap. 

Là maintenant, tu préfères le tennis ou le rap ? 

Dans la vie de tous les jours je préfère rapper. Mais le tennis c’est cool quand même. C’est un sport de fou, et encore une fois c’est grâce à ça que je gagne ma vie. Après, dans le fond du fond, je trouve qu’il est plus sympa de rapper. Juste le fait d’écrire un texte avec tes potes je trouve ça bien. Il y a des contraintes aussi. Je ne prétends pas connaître le milieu sur le bout des doigts, mais à mon sens, c’est plus tranquille de rapper que d’aller courir tous les jours (rires). 

Quelles sont tes prochaines échéances ? 

En ce moment je suis au repos. Enfin presque. Toute cette semaine (semaine du 15, ndlr) je passe mes soirées au studio. La journée c’est préparation physique en vue du tournoi de Dubaï (du 7 au 20 mars). Enfin on ne sait pas vraiment s’ils auront lieu, mais pour le moment ça a l’air de se maintenir. Ensuite la saison suivra son cours avec les compétitions aux dates habituelles. Côté artistique un deuxième projet est en préparation.  Il n’a pas encore de nom. 

Il est plus que jamais important de rêver en ce moment. Quel serait le feat ultime qu’on pourrait te souhaiter ? 

Pour un feat élite je pense à Dinos direct pour son aisance quand il pose. T’as l’impression qu’il te parle le mec. Mais j’aurais peur qu’il me plie (rires). Guizmo aussi car c’est lui qui m’a donné envie de me lancer dans le rap. J’aime beaucoup sa sincérité et son authenticité. Ça explique peut-être pourquoi j’ai des textes jugés sombres.