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Tchatchouang : « Dans le 93, les hommes utilisent 90% des installations sportives » [INTERVIEW]
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Diandra Tchatchouang entourée d'apprenties basketteuses
Diandra Tchatchouang entourée d'apprenties basketteuses

Tchatchouang : « Dans le 93, les hommes utilisent 90% des installations sportives » [INTERVIEW]

Pilier de l’équipe de France de basket (83 sélections), Diandra Tchatchouang était de retour sur ses terres à La Courneuve, dimanche 9 décembre, pour la seconde édition du Take Your Shot. Ce tournoi de basket féminin réservé aux adolescentes (elles étaient plus d'une centaine) est pour elle, une façon de rendre au « 93 » ce qu'il lui a offert. Entretien avec la joueuse de Montpellier-Lattes qui était accompagnée de la rappeuse, comédienne et institutrice Amy pour ouvrir l'horizon des jeunes filles au-delà des paniers.

Pourquoi avoir lancé Take Your Shot ?

J’ai lancé TYS l’an dernier parce que j’ai grandi à La Courneuve et je me suis demandé comment aider les jeunes basketteuses. A leur âge, j’avais besoin d’aide moi aussi. Nous sommes sur un territoire où les femmes ne sont pas toujours soutenues autant qu’elles le devraient par rapport aux garçons. Au-delà de la pratique du basket, je voulais qu’elles aient des sources d’inspiration. Peut-être qu’en rencontrant des personnes qui ont réussi à atteindre leurs objectifs, à réaliser leurs rêves mais qui ont commencé comme elles, cela peut les inciter à y croire.  J'ai imaginé le concept puis proposé à l’Union Elite Courneuvien, le club où j’ai commencé car il a plus l’habitude que moi d’organiser ce type d’événements.  Ce que j’ai apporté, c’est ce moment d’échange d’une heure trente avec des personnalités. Cette année c’est Amy , l’an dernier c’était Rokhaya Diallo et Gwladys Epangue. 

Que vous manquait-il quand vous étiez plus jeune ?

En Seine-Saint-Denis, on est encore trop loin de ce qui se passe ailleurs. J’ai lu que les installations sportives, city stades inclus, sont utilisées à 90% par des hommes. Ces filles ont des infrastructures mais c’est comme si elles n’étaient pas au courant qu’elles pouvaient les utiliser. C’est important de leur rappeler qu’elles y ont le droit, comme tout le monde.

Que représente pour vous l’identité 93 ?

Sur mon maillot, j’ai le numéro 93 parce que c’est un numéro qui me tient à cœur. Pour moi c’est ici que tout a commencé, ce sont ces origines qui ont fait ma force. J’en suis vraiment fier.

Qu’est-ce qui vous rend fort dans le 93 ?

Je peux témoigner qu’on n’est pas traités de la même façon ici qu’ailleurs et cela commence dès le plus jeune âge, dans les salles de classes surchargées. Quand tu viens d’ici, c’est plus difficile de s’en sortir. Je m’en suis rendu compte en discutant avec mes coéquipières quand j’ai commencé à m’éloigner du 93. J’ai découvert qu’on n’avait pas eu la même enfance. 

Vous étiez stigmatisée ?

Ce n’était pas simple, notamment quand je devais répondre aux interviews de journalistes. Je venais de La Courneuve, à l’époque où j’ai intégré l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance), Nicolas Sarkozy avait tenu ses propos ici sur le karcher. On me regardait bizarrement : « ah ouais vous êtes de La Courneuve mais comment vous a fait pour vous en sortir ? » C’était un truc de fou d’arriver à l’INSEP parce que je venais du 93 mais pas pour les autres visiblement.  Au début je le prenais mal, je cherchais à me justifier, à expliquer qu’il y a des bonnes choses chez nous puis au fil du temps tu passes au-dessus. Mais si des gens veulent en parler parce qu’ils ne connaissent pas et veulent s’informer, j’en parle avec fierté. 

Ne mise-t-on pas trop sur la réussite par le sport dans le 93 ?

Non parce que c’est le département le plus pauvre en termes d’infrastructures sportives par rapport au nombre de pratiquants. Le problème c’est qu’on ne mise pas sur grand-chose en fait que ce soit dans le sport ou l’éducation. Il était rare dans ma classe d’avoir quelqu’un qui ne pratiquait pas de sport parce que c’est culturel ici. C’est l’investissement personnel de chacun qui fait qu’on a de nombreuses réussites. Quand dès la primaire tu es dans une classe à 38 élèves c’est compliqué de réussir par les études. 

Arrive-t-on à allier la pratique du sport de haut-niveau et la poursuite des études en France ?

Non et c’est pourquoi je suis parti aux Etats-Unis après le bac. En France, si tu passes pro, ton agenda ne te permet pas d’aller en cours. Sciences po est l’un des trop rares établissements qui permet d’avoir un emploi du temps aménagé pour suivre des cours à distance. Le système universitaire américain est mieux doté à ce sujet. De plus, quand on pratique un sport féminin, la question de la reconversion est encore plus importante donc tu es encore plus embêtée si tu ne peux pas poursuivre tes études. Ce serait bien que le ministère des sports se penche là-dessus car ce ne serait pas très couteux pour les écoles. Encore une fois, ce sont les femmes qui en pâtissent le plus car nos carrières sont plus courtes et on gagne moins que les garçons. 

Le sport féminin est mieux considéré aux Etats-Unis ?

Il y a aussi un gap important entre les hommes et les femmes mais la médiatisation est différente. Cela ne dérange pas les chaines de télévision de diffuser du sport féminin. En France, sur les chaînes privées du câble, on a un match de basket féminin par mois alors qu’aux Etats-Unis, on peut avoir trois matchs en clair dans la même journée sans problème. 

Vous êtes membre de l’association Study Hall : quel est votre rôle ?

C’est une association de soutien scolaire à destination des licenciés sportifs de La Courneuve. Cela va d’abord concerner les licenciés de basket, de boxe thaï et de foot. Je me souviens qu’entre mes cours et mes entraînements de basket, je n’utilisais pas mon temps libre comme il le fallait et je traînais parfois. Je me suis dit que ce serait bien qu’on puisse bénéficier de ce temps libre et de tenir les jeunes sportifs loin des mauvaises influences de la rue. 

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