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Rafik Arabat : 196kg sur la barre ! Vous avez dit handicapé ?
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Champion d'Europe handisport, l'haltérophile français Rafik Arabat vise les JO de Tokyo en 2020
Champion d'Europe handisport, l'haltérophile français Rafik Arabat vise les JO de Tokyo en 2020 ©Getty

Rafik Arabat : 196kg sur la barre ! Vous avez dit handicapé ?

Arrivé par hasard dans l’univers de l’haltérophilie, Rafik Arabat est en devenu le meilleur spécialiste européen. Atteint d’une malformation congénitale qui le condamne à se déplacer en fauteuil roulant, il rêve désormais des JO à Tokyo l’an prochain.

L'effort ne dure que quelques secondes mais le temps paraît se figer. Pour Rafik Arabat ces secondes sont inestimables et il ne les troquerait pour rien au monde. La barre chargée à 196 kilos remonte progressivement au-dessus de son torse, portée de chaque côté par la force des bras et la contraction des pectoraux. Durant ce laps de temps, tous les yeux sont rivés sur lui. Et pour cette fois, on ne le regarde pas à cause de son fauteuil roulant : c’est simplement l'athlète Rafik Arabat et non plus le handicapé. Et c’est ça qu’il aime Rafik. Ses bras tendus maintiennent la barre, 3, 2, 1… “Raaaaak” crie l’arbitre. Il peut déposer la charge.

Il reprend son souffle, on vient le congratuler. Il l’a fait. En ce soir de mai 2018, Rafik, 28 printemps, vient de décrocher la médaille d'or aux championnats d'Europe. La Marseillaise retentit, tout le monde le regarde, c'est le boss de l'Europe.

De retour chez lui à La Courneuve (93), la réalité de son handicap le fait retomber de son piédestal. Les trottoirs impraticables, les rampes des bus qui ne fonctionnent pas parfois et toujours ces regards. 

Je suis quelqu'un qui aime rigoler. Je rigole de ma condition. Je n'ai pas de problème avec mon handicap je le vis bien et je l’ai accepté 

Rafik est atteint de Spina bifida, une malformation au niveau de l’épine dorsale qui l'empêche de marcher. Pour y remédier, on lui installe un mécanisme sur les jambes, à l’image de celui que porte Forrest Gump, dans le célèbre film du même nom. Problème : la démarche reste difficile. « Ce mécanisme me faisait marcher comme Robocop. De toute façon, en grandissant et en prenant du poids, j'ai dû abandonner ce système pour un fauteuil. »

L'équipe de France à 18 ans.

Adolescent, il est scolarisé dans un établissement spécialisé : « Dans les écoles du coin, quand t'es un enfant “normal” les profs et l'encadrement ont déjà du mal à te donner de l’attention, alors imagine ce que c’est pour un enfant handicapé ? »

Des centres qui regroupent les enfants sur la base de leur situation de handicap. Mais dans les faits, certains sont exclus ou s’auto-excluent involontairement du reste de la société. Rafik a la chance de vivre dans un quartier populaire où il retrouve ses amis après les cours.

« Même si j’ai très vite accepté ma situation il y avait des choses qui m’étaient impossible de faire. J'étais avec mes potes mais je ne pouvais pas jouer à la balle au prisonnier ou au foot. Il y avait aussi le problème des transports. Quand tu passes la journée avec tes potes, tu veux rester avec eux. Et ça me saoulait quand je ne pouvais pas les suivre dans les transports » se rappelle-t-il. 

De toutes ces petites frustrations va naître une vocation. En 2004, il a 14 ans lorsqu’il arrive au centre de rééducation de Gonesse (95).-bas, l'équipe encadrante lui conseille de faire de la musculation afin qu’il améliore sa mobilité grâce à ses bras. Curling, développé-couché, soulevé de terre, ils répètent minutieusement tous ces exercices musculaires qui le conduisent vers l'haltérophilie. « Un an et demi après mes débuts, je participe à une compétition d'haltérophilie handisport. Un agent me remarque et contacte mon équipe. »

L’agent a vu juste. Rafik progresse vite et bien. Il soulève déjà 117 kilos lors de sa première compétition internationale en Lituanie. Le temps file et les poids s’alignent à vue d’oeil. Quatre années et quelques records de France explosés plus tard, Rafik intègre l’équipe de France à seulement 18 ans. C’est ainsi qu’après une décennie à soulever des tonnes de fonte, il décroche le titre européen.

Objectif en 2019 : le top 8 mondial.

Et lui seul et ses proches savent combien il a dû faire d’efforts pour atteindre cet objectif. « Si ce n'était que physique ça irait. Mais il y a une énorme dimension psychologique dans ce sport. J’ai des gros passages de doute, de remise en question. »

Malgré les nombreux coups de blues et les difficultés, durant ces dix années de travail acharnées, il a maintenu le cap. Soutenu par ses parents qui sont, on l’imagine bien, fiers de lui : 

Mes parents sont heureux car ils me voient épanoui dans mon sport. 

Soutenu aussi par la ville de La Courneuve : « Le maire et l'équipe m’ont beaucoup aidé. Ils m’ont aidé pour trouver un logement accessible, pour le travail. Ils sont à l’écoute et ça m’aide. »

Aujourd'hui, Rafik est à un tournant de son parcours de sportif. Une place pour les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 est à portée de bras. « Il faut que je sois parmi les 8 premiers aux prochains championnats du monde qui se dérouleront en juillet. C'est à ma portée surtout que j'ai déjà fait huitième aux précédents championnats du monde en 2017. »

Ça serait une juste récompense de toutes ces années de travail. Mais pour pouvoir préserver toutes ses chances il doit activer le mode Warrior et s'entraîner plus dur et plus fort. C’est là, la difficulté pour Rafik car face à ses futurs adversaires, il part avec un handicap. Non pas physique mais matériel cette fois-ci : « Par rapport à des grosses fédérations internationales comme l’Iran, on reste petit par rapport à eux. On n'a pas un budget suffisant pour pouvoir rivaliser sereinement. Du coup, je demande l'aide de sponsors pour compenser__. Mais c'est très dur. Je n’ai trouvé personne pour le moment en dehors des sponsors classiques de la fédération. Mais ce n'est pas suffisant. » 

Même si la détermination de Rafik demeure incassable. Un atout qui, à défaut d’être suffisant, sera indispensable pour tutoyer les étoiles et réaliser ses rêves. 

Aladine Zaiane