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Le rap français et la police, une relation orageuse
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Le rap français et la police, une relation orageuse
Le rap français et la police, une relation orageuse ©Radio France

Le rap français et la police, une relation orageuse

Quand on évoque la relation entre le rap français et les forces de l’ordre, les images qui viennent spontanément en tête sont rarement positives : on pense à NTM haranguant son public à répéter inlassablement “nique la police”, au procès de La Rumeur, aux compilations Police ou encore à Brigitte, femme de flic. En bref, rien de bien chaleureux, d’autant qu’aucune des deux parties en question ici n’a jamais eu de raison de faire un premier pas vers l’autre pour essayer détendre la situation.

Pourtant, depuis quelques années, l’inimitié naturelle du rappeur lambda face aux bleus semble s’amenuiser progressivement, et plus personne ne s’offusque de voir Joeystarr ou Vald grimés en îlotier le temps d’un film ou d’un clip. Une situation qui contraste avec la rigidité des années 90, quand la couverture un Ice-T en uniforme en couverture de Rolling Stone faisait débat, quelques mois après la polémique Cop Killer.

Une relation mal entamée

À l’époque, le rap en France apparaît encore comme un moyen d’expression à contre-courant, un genre subversif qui embarrasse la classe politique et effraie la bourgeoise. Par conséquent, la dénonciation des violences et exactions policières entre pleinement dans le cadre auquel était supposé appartenir le hip-hop. Non pas qu’il s’agisse d’une posture obligatoire, mais s’il y a bien une population qui a pu subir des violences sans pouvoir les dénoncer, c’est bien celle qui recoupe banlieusards, immigrés et fils d’immigrés, et s’il y a bien un genre musical qui s’est avéré capable de se faire porte-parole de ces voix, c’est bien le rap. Logique, donc, que les textes du Ministère Amer, d’Assassin ou de NTM aient pu être si vindicatifs pendant la première moitié des années 90.

Pendant toutes les années 90, alors que les minorités en question s’affirment et que l’appartenance à la banlieue devient un motif de fierté pour une partie de la jeunesse, l’opposition à la police est un cheval de bataille majeur pour le rap français, chacun entrant dans la combat à sa manière. Si Assassin livre un discours très factuel et empreint de révolte (“Christophe Matieu, Mohamed Diab ou le petit Thibeau sont tombés sous les balles les porcs qui ont tiré sont bien au chaud”), NTM est plus brut et plus direct (“Police machine matrice d’écervelés, mandatée par la justice sur laquelle je pisse”), tandis que le Ministère Amer est carrément trivial, en racontant comment Brigitte, femme de flic, se fait gaiement “éclater la teuch” par “tous les jeunes de la cité” -une manière d’exprimer son dégoût des forces de l’ordre par l’humiliation plutôt que par la haine pure. En 1995, Libération résume d’ailleurs plutôt bien ce que ressentent Stomy et Passi face à la maréchaussée :

Il n'y a pas beaucoup de rappeurs qui s'intéressent autant à la police : Ministère Amer se propose dans leurs disques de sodomiser les femmes de flics, d'écraser en voiture leurs maris et de brûler les commissariats, bref, de «sacrifier du poulet.

Évidemment, le ministère de l’Intérieur ne laisse pas ses îlotiers se faire insulter gaiement à longueur de chanson sans réagir : le Ministère Amer (et surtout leur manager, Kenzy) est condamné à diverses amendes pour le titre Sacrifice de Poulets mais aussi pour des propos tenus en interview appelant directement au meurtre. Condamnation (ferme en première instance, sursis + amende suite à un appel) également pour NTM après avoir joué en live le titre Police et renchérit dans les insultes aux forces de l’ordre. En somme : les rappeurs haïssent, méprisent et insultes les porteurs de képis, et ceux-ci le leur rendent plutôt bien. Tout est donc réuni pour une belle et longue relation haine-haine.

Le début des années 2000, un tournant

Alors que le rap commence à entrer petit à petit dans les moeurs, et surtout, à brasser de plus en plus d’argent, les artistes comprennent qu’adoucir quelque peu leurs propos pourrait servir leurs intérêts. Les médias sont alors vigilants sur le contenu des textes, comme le prouve l’exemple de Lunatic, qui se voit refuser l’entrée en radio entre autres pour des phrases comme “j’aime voir des CRS morts”. La réussite de l’album Mauvais Oeil en indé finira par démontrer qu’on peut enfoncer les portes sans faire de concessions à ce sujet, mais là n’est pas la question. Autre contre-exemple, le 113, grande sensation rap français de la fin des années 90, qui récolte une Victoire de la Musique du meilleur album “rap/reggae/groove” avec Les Princes de la Ville, un disque sur lequel figure le titre Face à la Police, pas franchement tendre avec les hirondelles (“face à la police, me rendre hors de question, l'uniforme bleu, depuis tout p'tit nous haïssons”).

Pendant qu’une frange du rap s’engouffre dans la vague mainstream et tend soit à édulcorer son discours, soit à verser dans le moralisme moins haineux, deux visions du conflit rap/police s’affrontent, ou plutôt s’entremêlent : d’une part, la violence bien gratuite envers les uniformes continue à pulluler par le biais de rappeurs comme LIM (j’veux voir les shmits en porte-jartelle) ou des différents épisodes de la série de compilations POLICE ; d’autre part, des artistes plus politisés comme La Rumeur enfoncent le clou (“encore du rap de fils d'immigrés étranger à leurs codes, pourtant si familier aux flics et à leurs brutales méthodes”) et portent des accusations bien ciblées et bien factuelles. Certains font même le lien entre ces deux visions de l’anti-police, on se souvient notamment avec émotion de Monsieur R, qui marie les fantasmes du Secteur Ä (“le tarpé d’une keuf à 4 pattes”), la fougue du Suprême NTM (“donne-moi des balles pour la police municipale”) et la dimension politique d’Assassin et de La Rumeur (“combien des miens sont morts sans que justice rende justice ?”).

Les grands procès des années 2000

Comme dans les années 90, les années 2000 sont marquées par des réponses du Ministère de l’Intérieur et des forces de l’ordre à la hauteur des attaques menées par les rappeurs. L’illustration la plus éloquente reste bien entendu le procès de La Rumeur, intenté par Nicolas Sarkozy (alors Ministre de l’Intérieur) en 2002. Pour faire court, puisque l’affaire a déjà été détaillée en long et en large, il s’agit d’une attaque pour diffamation suite à un texte écrit par Hamé pour un magazine gratuit distribué par le groupe entre les deux tours de la Présidentielle, et notamment pour la phrase "Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun assassin n'ait été inquiété." Le procès dure huit ans, après un appel et deux pourvois en cassation Ministère, la justice ayant à chaque fois donné raison à La Rumeur.

Sur la même période, d’autres affaires continuent de donner du piment à la relation rap/police, par le biais de Nicolas Sarkozy encore lorsqu’il attaque Sniper après avoir franchement mal compris le titre France, qui mêle la thématique de la police à d’autres questions épineuses, mais aussi par le biais du député François Grodidier en 2004 avec sa fameuse plainte contre un cortège d’artistes retraités depuis belle lurette (Fabe, Lunatic, le Ministère Amer) puis son soutien au syndicat Action Police, qui plainte contre Monsieur R l’année suivante pour son titre Fransse (“mes lyrics sont violents comme les coups de matraque des CRS”). Evidemment, tous les artistes en question finissent par obtenir gain de cause, on souligne d’ailleurs l’intelligence de la réplique de Monsieur R, qui se fend d’un élégant “Quand Brassens dit  « J'aime les gendarmes sous forme de macchabée », ça n'en fait pas un tueur de gendarmes.

Preuve que l’humour n’est décidément pas le fort des syndicats de police, même Morsay est attaqué en 2009 pour avoir chanté “je nique la police municipale” dans l’horrible morceau ‘40 meufs”, d’autant que ce même syndicat est soutenu dans son action par Frédéric Mitterrand, pas franchement un meilleur exemple pour la jeunesse qu’un rappeur qui affirme avoir “40 meufs et toujours la dalle” -au moins celles-ci ont le mérite d’être majeures. A la même période, Abdul X, rappeur parisien des bas-fonds est inquiété par la justice suite au titre Tirez sur les keufs, dont personne n’aurait jamais entendu parler s’il n’avait pas été condamné à 3000 euros d’amende pour injure publique suite à ses paroles pas franchement guidées par l’idée de réconciliation avec les forces de l’ordre (“pour moi être un keuf, c’est comme être une victime du sida”). Les années 2000 sont parsemées de ce type de procès, et Despo Rutti est même contraint de faire retirer sa mixtape Les Sirènes des Charbons des bacs suite à la plainte d’un syndicat de police au sujet du visuel choisi en cover.

Vers la détente ?

Paradoxalement, alors que les procès et accusations se multiplient pendant les années 2000, et que les lyrics anti-police sont toujours plus présents dans les textes, les premiers signes de détente apparaissent également sur la même période : des rappeurs -Joeystarr en tête- jouent des rôles de flics (pas forcément mauvais) sur petit ou grand écran, et un rappeur comme James Deano (un genre d’ancêtre de Lorenzo, en moins exubérant et moins vulgaire) titre comme Le Fils du Commissaire fait son entrée en playlist radio sans que le petit monde du rap français s’offusque plus que de raison. Dans un contexte qui semble si tendu en apparence, l’arrivée dans le game d’un véritable fils de commissaire détonne mais ne provoque étonnamment aucune insulte ni attaque de la part d’autres rappeurs.

S’il reste de bon ton de maintenir des relations inamicales, et si cette haine est tantôt justifiée, tantôt de l’ordre de la posture, les années 2010 confirment cette ambivalence entre détente des esprits et tensions explosives. Si d’un côté, on peut tomber sur Vald en uniforme de la police nationale le temps d’un clip, de l’autre, des rappeurs continuent à comparaître devant la justice pour incitation à la haine ou propos injurieux, à l’image de Jo le Pheno, condamné à 2000 euros d’amende il y a quelques mois pour le clip Bavure, dénonçant les violences policières (”Trop de nos frères sont partis à cause d'une bavure policière”) sans faire trop de détails (“les cités sont déchaînées, et vont se défouler sur la flicaille”).

Il faut dire qu’entre-temps, le contexte français a bien changé, et la mort réelle de représentants de l’autorité dans les circonstances que tout le monde connaît aura forcément contribué à rendre encore plus délicate la haine anti-police. Il y a 25 ans, on pouvait trouver ça jovial, mais à l’heure actuelle, un rappeur ou un manager qui inviterait, en pleine interview, ses auditeurs à écraser des agents de police serait juste complètement stupide et n’aurait plus qu’à demander à sa famille de préparer les mandats pour les longs mois, voire les longues années, qu’il aurait à patienter derrière les barreaux.

Paradoxe de la situation actuelle, aussi tendue d’un côté que décomplexée de l’autre, on se retrouve avec des gendarmes fans de rap hardcore, un ancien braqueur comme Lacrim en train de poser tous sourires le temps d’un selfie avec une patrouille, ou encore une grande caillera comme Fianso grimée en policier  -avec toute l’ironie que comporte l’image, évidemment. Grand fédérateur du rap français depuis un an, et capable d’aller discuter avec les képis pour calmer le jeu quand il est en première file d’une manifestation, le blanc-mesnilois réussira peut-être à réconcilier rap français et forces de l’ordre. En attendant, chanter “c’est nous les condés” depuis l’arrière d’un fourgon était une belle manière d’inverser les rôles. Dans le camp adverse, à quand un clip d’un syndicat policier chantant à tue-tête “nique les rappeurs” et se vantant d’avoir séduit une Brigitte, femme de MC ?

Crédit photo : Sofiane clipPolice nationale