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Bishop Nast : quand le ghetto français s'invite chez les géants du streetwear
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Bishop Nast - Instagram
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Bishop Nast : quand le ghetto français s'invite chez les géants du streetwear

Bishop Nast est en pleine ascension dans le petit milieu de la street photographie. À seulement 21 ans, cet autodidacte compte déjà plusieurs collaborations avec des géants du streetwear comme Nike, les boutiques Foot Korner et des artistes comme 13 Block.

Flashback. On est en 2012, Bishop n’a alors que 14 ans. C’est l’été, les cross résonnent au milieu des immenses blocs de bétons. Ici et là, des épaves de voitures et de camions à moitié démontées ou calcinées. Sur un bout de parking, des « blédards » vendent du mais grillés sur un barbecue bricolé façon système D avec un fut en taule. Sur les escaliers d’un bloc, un groupe de filles papotent en dégustant des « esquimaux » faits maison par les daronnes de la cité. Bienvenue au Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois (93). L’un de ces quartiers, dignes représentants du ghetto made in France. 

En bas des tours, ça tape le ballon. Encore un tournoi de foot qui va durer jusqu’au coucher du soleil. Bishop se tient debout et observe les actions. Dans sa main, un appareil photo jetable. Ce genre d’appareil à l’ancienne avec la molette qu’il faut tourner à chaque cliché. Bref un vestige archéologique aujourd'hui. Mais Bishop, il aime ces petits appareils pas chers. Il shoote la partie de foot, les joueurs qui attendent leur tour sur le côté du terrain. Tout le monde se fait rafaler de la tête aux pieds. Et à chaque fois la même remarque : « Mais tu fous quoi mec avec ton appareil ? » 

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Mes potes ne comprenaient pas ce que je faisais avec un appareil photo. C’était bizarre pour eux. La norme c’était de taper le ballon pas de se balader avec un appareil photo dans la cité.

Malgré les moqueries, Bishop va continuer à immortaliser son quartier et surtout cette population, que les appareils des journalistes ne peuvent approcher. Sans le savoir encore, il est en train d’investir sur son avenir. 

Ce goût pour la photo, c’est sa mère qui le lui a transmis : « Toute mon enfance, ma mère immortalisait chaque moment avec son appareil photo. Anniversaire, visite de la famille, voyage au bled, elle prenait tout en photo » se souvient-il. En faisant ça, sa mère va lui transmettre plus qu’une simple habitude. « Elle m’a transmis l’importance de garder des traces du passé. Aujourd’hui je fier d’avoir des photos de mon quartier et de ma ville, avec les anciens bâtiments. Je garde une trace de cette époque. »

Photo en Mauritanie prise par la mère de Bishop Nast
Photo en Mauritanie prise par la mère de Bishop Nast

Parmi ces bâtiments, il y a les anciennes tours de la Forestière et surtout le B5. L’un des blocs le plus chargé en histoire dans tout Clichy-sous-Bois « Durant les émeutes en 2005, c’est là-bas que les mecs allaient se cacher pour fuir les flics. Tu y entres par un endroit, tu peux en sortir par un autre. Et les voitures ne pouvaient pas y pénétrer. »

La vie suit son cours, un clic par ci, un clac par-là, Bishop a un paquet de clichés qui claquent. Et il ne veut pas laisser tous ces morceaux de vies errer dans le néant. Surtout pas. C’est du lourd ce qu’il a entre les mains et il le sait. Il crée alors son compte Instagram en 2014 sur lequel il publie toutes ses photos.

Plus qu’un simple passe-temps, ça devient un projet professionnel et une identité surtout. Son pseudonyme Bishop lui vient du personnage du même nom joué par 2pac dans le film Juice. Nast le diminutif de Nasty pour souligner ses photos street. Le décor est planté, roulez !

Le photographe du ter-ter s’oriente en Bac pro production graphique pour apprendre les bases du métier. En parallèle, ses publications attirent le regard de plusieurs de ses pairs comme Yanis Dadoum, un photographe qui collabore aujourd’hui avec Supreme.

En plus de ce côté street, Bishop a une autre spécificité : il privilégie l’argentique : « Avec un argentique, on garde ce cote brut et ce grain bien particulier. Je n’aime pas le cote artificiel du numérique. Donc j’ai cherché un reflex argentique pour pouvoir travailler comme un pro. »

Une démarche qui n’est pas sans rappeler le groupe montreuillois Big Buddha Cheez, qui enregistrait jusqu’à très récemment en analogique pour reproduire un son proche des années 90, période qui compose leur univers artistique.

Bishop, lui est tourné vers l’avenir. Il collabore une première fois pour une marque dont on taira le nom, car ces derniers n’ont pas été « réglo » :

C’était une mauvaise expérience mais en même temps très utile car j’ai compris que je débarquais dans un milieu de requins. Et qu’ils n’hésiteraient pas à me marcher dessus à la moindre occasion. 

Cette première campagne photo lui ouvrira malgré tout une porte encore plus grande : Yard, le célèbre webzine le contacte et avec eux il va passer au niveau supérieur.

« Ils aimaient bien mon univers donc ils m’appellent pour des shootings avec des artistes ou des sujets mode. A cote de ça, ils bossent pas mal avec Nike donc je me retrouve par la même occasion à bosser avec eux également. »

Tout s’accélère, car dans le même temps il se connecte avec Birame, le boss des boutiques de streetwear Foot Korner. Lui aussi, tout droit sorti des quartiers populaires de Roubaix (59), se reconnait à travers la patte de Bishop. « Il m’a envoyé la nouvelle collection de survêtement de la saison 2017. J’ai attrapé deux trois têtes à la cité et je les ai fait poser avec la sape. »

Lors du lancement de la basket 270 de Nike, il lance des pistes de réflexion sur un concept de campagne : « J’ai proposé, avec d’autres, de faire plusieurs distributions de 270 dans pleins de quartiers différents et en même temps en profiter pour faire des photos. On a fait ça aux Tarterêts à Corbeil-Essonnes, a Barbes dans Paris, Sarcelles… »

Et pour la réédition de la célèbre TN de Nike, il produit un mini clip vidéo tourné dans son quartier. 

Le Bishop est maintenant dans le game. Mais il sait qu’il a encore beaucoup de travail à fournir pour y rester dans un premier temps et surtout pour peser dans un milieu ultra concurrentiel. 

Alors la photo c’est ce qu’il aime mais son attention se tourne de plus en plus vers la vidéo « C’est bien la photo mais ça reste limité. Avec la vidéo, tu peux exploiter encore plus de choses et aller plus loin dans la créativité. » 

Et si jusque-là, on l’a connu en solo, grâce à ses photos, il veut maintenant qu’on reconnaisse le duo qu’il forme avec son ami Naas.

« On se connait depuis l’époque du lycée et il y a eu une bonne connexion entre nous. On a la même vision mais on a chacun notre univers. Donc on va passer à l’étape suivante dans notre évolution. »

Et la suite de l’aventure a déjà commencé puisque les deux acolytes étaient sur le tournage du clip Zidane du groupe 13 Block. Une collaboration qui en annonce d’autres avec des maisons de disque cette fois. Mais chut, on ne peut pas en dire plus. Sans nul doute que les deux acolytes vont « faire du sale. »  

Aladine Zaïane