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YBN : pourquoi la clique va secouer le rap US en 2019
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YBN Almighty Jay, YBN Nahmir et YBN Cordae
YBN Almighty Jay, YBN Nahmir et YBN Cordae ©AFP

YBN : pourquoi la clique va secouer le rap US en 2019

En un an, le collectif YBN qui réunit des rappeurs venus des quatre coins des États-Unis, est devenu l’une des nouvelles sensations du rap américain. Après une année 2018 surchargée, 2019 sera déterminante pour l’équipe des Young Boss Ni**as.

C’était l’invité surprise de la réédition de La Fête est finie d’OrelSan. Aux côtés de Damso, et des anglais Eugy et Kojo Funds, le troisième featuring de cet Epilogue était YBN Cordae, sur le titre Tout ce que je sais. Un première collaboration internationale symbole de son ascension en 2018. Ces derniers mois, il a fait grimper sa cote avec des morceaux actuels mais sans obsolescence programmée, entre egotrip funambule (Kung Fu), introspection (What’s life) et réponse à J. Cole dans le débat sur la fracture générationnelle du rap (Old Niggas). Une capacité à être tendance et traditionnel en même temps, qui lui a permis d’attirer l’attention des tauliers comme Diddy et Dr. Dre, avec qui on l’a vu traîner en début d’année. Mais derrière Cordae se cache d’autres gremlins affublés d’un “YBN” (pour “Young Boss Niggas”) devant leur pseudo. 

Des mecs branchés

La plupart des collectifs du rap US naissent souvent par proximité géographique, ou une vision partagée de la musique. Le creuset des Young Boss Ni**as est à chercher ailleurs : dans les jeux vidéo en ligne. En 2013, Nicholas Simmons est un ado de 14 ans, qui vit au Sud des Etats-Unis, à Birmingham, en Alabama. Sa grande passion, c’est de jouer sur XBox Live à Grand Theft Auto. Sur ce grand terrain de jeu virtuel, Simmons se fait des potes à des milliers de kilomètres de chez lui : dans la baie de San Francisco, au Texas, à Philadelphie, partout où d’autres jeunes gamers se prennent pour Michael Townley et Trevor Philips, les protagonistes du cinquième GTA. La génération avant la leur a eu Soulja Boy, avec les débuts de YouTube et MySpace. Eux sont sur Snapchat et sur Twitch, la plateforme de streaming live de jeu vidéo. Sur ces nouveaux media, Nicholas et un de ses potes, le texan Jay Bradley (plus vieux d’un an), s’amusent aussi à enregistrer de la musique, équipés de leurs micros de gamers, en rappant du point de vue de leurs propres personnages dans le jeu. Nicholas produit ses premiers morceaux grâce au jeu Rock Band, et passe de “Nick” à Nahmir, un clin d’oeil à ses potos de Philadelphia, de confession et de culture musulmane. Jay Bradley, fasciné par Chief Keef et sa mixtape Almighty So, adopte le nom d’Almighty Jay. Un figure influente pour les deux rappeurs, dont on sent l’inspiration dans leur premier morceau posté en ligne, en 2015 le brouillon Hood Mentality.

Les deux ados se prennent vite au rap game et quittent peu à peu les video games. Ils n’ont de toute façon pas le choix, étant tous deux déscolarisés, et ayant déménagé en 2017 pour Los Angeles. La musique qu’ils produisent alors, postée sur leurs comptes SoundCloud, donne l’impression de ne pas avoir quitté leur univers virtuel, tout en étant ancrée dans leur environnement dangereux. Sorti en septembre 2017, Rubbin Of The Paint de Nahmir surfe sur la vague créée par Pi’erre Bourne, le producteur de Playboi Carti, avec ce synthé hypnotisant, couplé à une basse saturé et un beat épuré. Izak, le producteur du morceau, racontait à Genius avoir été inspiré par le Magnolia de Carti, produit par Bourne, puis avoir mis en ligne l’instru sur sa page YouTube. Quelques clics de Nahmir plus tard, et il enregistre son futur tube, à tout juste 18 ans, atteignant la 46e place du Billboard, le classement américain des ventes de musique. Quelques temps plus tard, YBN Almighty Jay tape sur YouTube la recherche “YBN Nahmir type beat” et trouve celui qui servira à son Chopsticks. Là encore, même formule : une mélodie guillerette qui semble sortir d’un cartoon, mais des paroles d’une violence crasse. Là encore, même résultats, avec une vidéo qui accumule plus de 15 millions de vues sur YouTube. Encore pas tout à fait formée, la musique des YBN montre alors une efficacité imparable.

Le Bon, La Brute et Le Truand

A l’image d’autres crews dont le nom du collectif devient un préfixe individuel (A$AP Mob, YNW), les YBN forment un collectif un peu nébuleux. Après les premiers succès de Nahmir et Almighty Jay, d’autres gremlins YBN ont sorti des morceaux entre 2017 et 2018 : le texan YBN Walker, avec Gutta, puis YBN NickyBandz, de Vallejo, avec Been Trippin. Mais c’est un autre membre du groupe qui fait naître de beaux espoirs pour les trois lettres du crew depuis quelques mois. En 2017, Nahmir et Almighty Jay rencontrent sur les réseaux sociaux un rappeur de Caroline du Nord, avec un drôle de nom, Entendre ; verbe français qui, en anglais, désigne des sous-entendus ou un sens subtil. Légèrement plus vieux que les Jay et Nahmir, né en 1997, Entendre a déjà un temps d’avance sur les deux autres en termes de productivité, ayant sorti déjà trois mixtapes entre 2014 et 2017. Après une tentative infructueuse de suivre un cursus en communication à la fac, Entendre, Cordae Dunston dans la vraie vie, décide de traverser le pays et part s’installer dans la colocation d’Almighty Jay et Nahmir. Ace, manager des deux rappeurs/gamers, cherche alors un autre profil de rappeur, à la fois dans son temps, mais aussi à la plume plus affutée. Cordae quitte définitivement le blaze Entendre, qu’il qualifie lui-même de “débile”, pour YBN Cordae. Un nouveau sobriquet qu’il introduit au monde du rap en remixant un morceau a priori désuet en 2018 : le My Name Is d’Eminem.

En créant ce cerbère hybride, le collectif YBN s’est trouvé un trio de tête qui fonctionne un peu comme le Bon, la Brute et le Truand du film de Sergio Leone du même nom. Cordae, parolier plus fin, conscient de ses travers et de ceux de sa génération, influencé par Big L et Rakim, est le Bon. Almighty Jay, le troll, volontairement idiot, assénant des insanités avec style, connecté au mythique label sudiste Rap-A-Lot, est le Truand. Nahmir, fasciné par le rap crapuleux de la Bay Area et les gangsters, mais peiné par l’incarcération de son frère pour ce même mode de vie, est la Brute. Tous trois représentent le collectif sans marcher sur les plate-bandes des uns et des autres, mais sans donner non plus l’impression d’une entente forcée. Car les YBN sont tellement volubiles qu’il est impossible de les caractériser par un style de rap. Bounce Out With That de Nahmir, sonne par exemple comme du post-Hyphy, avec son groove si particulier et ce flow légèrement off-beat, à la SOB X RBE, autre crew de jeunes loups à l’énergie juvénile communicative. Sur YBN: The Mixtape, la mixtape collaborative qu’ils ont sorti en septembre 2018, les trois rappeurs n’apparaissent jamais tous les trois sur le même morceau, mais prennent chacun place à tour de rôle, seuls ou en duo. La compilation est un peu hétéroclite et bordélique, balançant entre le groove funk de la baie de San Francisco et les expérimentations saturées du Soundcloud Rap. Mais surtout, elle déborde de l’entrain encore intact des YBN, à l’image de Kung Fu, démonstration de dextérité verbale par Cordae, ou Porsches In The Rain, élucubrations de sales gosses tristes d’Almighty Jay et Nahmir.

Croisée des chemins ou compagnons de route ?

L’année 2019 sera sans doute cruciale pour les YBN, aussi bien à titre individuel que collectif. Car chacun semble prendre des trajectoires différentes. Après avoir régalé les sites américains de potins grâce à sa relation avec la modèle de clips Blac Chyna, de 12 ans son aînée, Almighty Jay a encore fait parler de lui en février pour des raisons extra-musicales. Il est accusé d’avoir dérobé avec des proches plus de 80.000 dollars de bijoux à un autre rappeur, Skinnyfromthe9, sur le tournage d’un clip, et s’est rendu à la police de Los Angeles, tout en clamant son innocence. YBN Nahmir est resté plutôt discret depuis YBN: The Mixtape, la tournée en Europe qui l’a suivi, et un single certifié platine grâce à son featuring avec G-Eazy et Yo Gotti sur 1942. Avec Almighty Jay, il vient d’apparaître sur le nouveau morceau de Lil Xan, le banger I MIGHT. C’est finalement Cordae qui pourrait porter haut le nom YBN cette année. Il devient doucement un nouvel espoir du rap US : plusieurs media ont sorti ces derniers moirs des articles consacrés à son parcours de Complex à XXL en passant par DJ Booth et même le très sérieux Wall Street Journal). Il a même été invité par une représentante du Congrès américain à une conférence, aux côtés de Common et Rapsody, en septembre dernier. Locationships, dernier morceau sorti fin janvier dernier, affiche son ambition de toucher un public plus large, avec ce texte grivois mais malin, flirtant avec le R’n’B. Cordae sera-t-il le Blondin du YBN, partant avec le magot pendant que ses deux compères restent coincés sur le Sad Hill de l’industrie musicale ? Le YBN peut-il lancer en orbite de nouveaux rappeurs satellites ? Les membres du YBN répètent à l’envie que plus qu’un groupe, ce sont les frères d’un même mouvement. Le succès et les nouvelles épreuves qu’ils traversent vont mettre cette affirmation à rude épreuve cette année.