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Russ : insolent du fond de classe ou fayot du premier rang ?
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Russ en concert au Day N Night Festival le 10 septembre 2017
Russ en concert au Day N Night Festival le 10 septembre 2017 ©Getty

Russ : insolent du fond de classe ou fayot du premier rang ?

Et si les nouvelles têtes du rap américain étaient les élèves d'une école ? Que seraient leurs résultats dans leurs différentes matières ? Que dirait leur conseil de classe sur leurs performances ? Voici le bulletin de notes de Russ.

Fiche d'identité

Pseudo : Russ

Vrai nom : Russell Vitale 

Âge : 26 ans

Adresse : Atlanta, Géorgie

Affiliation : DIEMON

Label : Russ My Way Inc., Columbia Records

Signes distinctifs : Ses yeux vairons et ses longs cheveux noirs, détachés ou attachés en chignon.

Présentation générale

Le cas Russ divise l’équipe pédagogique. L’élève originaire du New Jersey, mais installé depuis dix ans à Atlanta, achève une masse de travail remarquable depuis 2011, époque à laquelle il a commencé sa scolarité par correspondance. D’autant qu’il essaie de briller dans plusieurs matières, aussi bien comme rappeurs, producteurs, ingénieurs du son. Entre 2011 et 2014, il a sorti onze devoirs, réunissant près de quatre-vingt dix exercices individuels, mis en ligne sur son compte Soundcloud. Mais ces travaux donnaient l’impression souvent d’être des brouillons, un peu pompés sur des copies trouvées sur Internet. Sa présence en ligne lui a en tout cas permis de susciter une curiosité dans les couloirs de l’école auprès de certains élèves. Et sa rentrée officielle, qu’on pourrait dater à juin 2016 avec sa bourse d’étude accordée par Columbia, lui a permis de passer la grille avec la tête levée, concrétisé par deux oraux : There’s Really a Wolf, en 2017, compilant certains de ses devoirs mis en ligne, et ZOO, en septembre 2018, son véritable premier album. Mais derrière ces coups de menton crâneurs, certains ont commencé à insinuer que le père de Russ, PDG d’une entreprise dans le marketing avait le bras long, et de l’influence au sein de l’équipe pédagogique… 

Géographie

10/20

“I think my generation is the first generation that’s really from the Internet”, a ainsi déclaré Russ dans l’une de ses premières interviews, en 2015. Une existence virtuelle qui se retrouve dans son rapport à la géographie, peu exprimée dans ses chansons, ou ne transpirant jamais dans son style de rap, liée à aucune région. C’est davantage dans ses clips que Russ montre son enracinement à Atlanta. Au début de Ride Slow, on voit le Tom Moreland Interchange, gigantesque échangeur autoroutier surnommé par les habitants du coin le “Spaghetti Junction”. Dans Wife You Up, on aperçoit des maisons cossues des quartiers chics de la ville, alors que dans les clips de Flip et de Do It Myself, il pose sur les parkings de grande surface de College Park, coin plus populaire, connu pour son vivier de rappeurs (2 Chainz, Rich the Kid, Ludacris…).

Expression écrite

11/20

La plupart des devoirs de Russ tournent autour de son côté autodidacte et du mythe du “self made man” américain. Présent depuis ses débuts, pour souligner à quel point il est débrouillard et auto-suffisant, cet aspect a pris un tournant plus aigüe sur ses premiers devoirs officiels travaillés entre les murs de l’école, ses albums There’s Really a Wolf et ZOO. Dans des morceaux comme I’m Here, Me You, Do It Myself, What they Want, Act Now, il se met dos à dos avec les autres rappeurs, ceux qui ont suivi les cours dans l’école avant lui, en voulant rappeler qu’il s’est fait seul (mais sans ne jamais en mentionner un seul autre camarade de classe). Il reprend à son compte une phase de DMX (“I’m not an industry artist, i’m an artist in the industry”), et tente de souligner qu’il brasse moins d’air que les autres ("Y'all do too much, I just record”). Mais il y a deux limites à ce motif d’écriture. D’une part, Russ passe souvent de l’egotrip au narcissisme vide, et de l’autre, il se bat contre des fantômes, comme un simple prétexte pour s’auto-valoriser. Ce qui cache parfois des vrais instants de sensibilité et d’épaisseur lorsqu’il arrête de parler des autres et de son propre succès. Cherry Hill est une chanson où il compare intelligemment le succès à une femme, Losin Control, une autre où il parle de ses erreurs relationnels avec une ex avec sincérité, et Voicemails, des confessions sur l’impact de son succès sur les relation avec ses parents et ses proches.

Expression orale

10/20

Le ton de Russ est relativement monotone, sa voix légèrement râpeuse par moments. Une signature vocale reconnaissable sans être particulièrement remarquable, à l’image d’un flow sans aucune particularité. Russ sait rapper, mais sans créativité, sans surprise, sans saveur. Son élocution est par contre très claire et compréhensible. Son vrai atout, c’est son sens de la mélodie. Son chant sur Losin Control, quasi-balade r’n’b, est juste et émouvant, et il est parfois capable de créer des airs accrocheurs, comme sur What They Want, avec presque des inflexions jamaïcaines dans sa mélodie.

Musique

10/20

A la base beatmaker pour son pote Bugus, Russ met un point d’honneur à souligner son rôle et ses capacités de producteur et ingénieur du son totalement autonome. Et si ses instrus sont en effet bien soignés depuis ses débuts, ils manquent en revanche d’originalité et de personnalité. Sur certaines de ses premières mixtapes, ses modèles de production étaient décelables, notamment sur Straight For Limbo : Area 51 sonnait comme du mauvais Just Blaze, Straight From Limbo, du sous Timbaland ou Polow Da Don, Elevator, une pâle copie de Drumma Boy, Streetlights un clin d’oeil raté au style texan. Certains moments The Edge rappellent des copies de Drake. Tout n’est pas totalement fade : ses travaux basés sur du sample, comme Amazon ou I Think My Girl Caught a Body montrent une oreille affûtée, mais ses batteries tombent à plat. Très souvent, sur ces premiers exercices, les beats de Russ sonnent comme de la musique d’illustration audiovisuelle ou de pub, à l’image de Velvet, qui déroule un même motif musical faussement symphonique sur huit titres. Sur ses albums officiels, il étoffe un peu plus sa patte. Dans There’s Really a Wolf, si des instrumentaux comme What They Want ou Got This sonnent particulièrement creux et basiques, des titres comme le planant Cherry Hill, et la rythmique décalée de There’s a Difference montre un effort créatif. ZOO propose aussi des titres aux instrus plus élaborés comme Serious, Outlaw ou Fuck That. Mais encore encore aujourd’hui, le style de rap de Russ est non-identifiable, et ne comporte aucune signature musicale forte. Et les profs de musique collent un zéro pointé toute énième reprise du sample de Shape of My Heart de Sting, comme sur Parkstone Drive.

Chimie

2/20

Clairement une matière qui ne passionne pas Russ, même s’il admet parfois un penchant plutôt pour la botanique (“Now I'm in Toronto smokin' maple leaves”). Russ rejette toutes substances chimiques, au point d’en faire des T-shirts, et de sortir une longue série de tweets pour expliquer qu’il considère que certains rappeurs en parlent constamment pour se rendre cool, au risque d’avoir une mauvaise influence. Ce qui a agacé certains de ses camarades de classe. On en parle ci-dessous.

Stylisme

13/20

Russ arbore un look dans l’air du temps, quelque peu inspiré du rock des années 90 (lunettes de soleil rondes, jeans troués), mais sans exubérance, appréciant particulièrement les vestes, hoodies et T-shirts noirs, s’accordant avec sa une casquette souvent de la même couleur. Mais son vrai atout, ce sont ses cheveux, portés détachés ou attachés au dessus de sa tête. 

Arts plastiques

9/20

Même philosophie côté atelier vidéo pour Russ : il a décidé de tout faire tout seul pendant un petit moment, ou alors avec son binôme Bugus. Le problème, c’est que bien souvent, on retrouve les mêmes motifs dans ses vidéos : errances nocturnes mélancoliques (Psycho Part 2, Good Bye, Losin Control, Ain’t Nobody Takin My Baby, Ride Slow), auto-célébration mêlant images de lui travaillant en studio ou en concert (Exposed, Comin Thru, The Game), et turn up avec ses potes ou des mecs du coin (Too Many, Flip, Do It Yourself). Et globalement, il ne se passe jamais rien dans les clips de Russ. Même quand il veut jouer au nouveau riche dans Got This, en faisant péter le champagne dans un jet privé, on n’y croit pas une seule seconde. Seuls les belles couleurs de What They Want, l’aspect cinématographique de Pull the Trigger, avec apporté par Edgar Esteves, et surtout le stop motion des marionnettes de Cherry Hill, offrent un peu plus de créativité à un ensemble très fade.

Comportement

10/20

Le cas disciplinaire Russ est particulier. L’élève est arrogant, sans être pour autant provocateur, mais son attitude a tendance à exaspérer certains de ses camarades, ce qui a engendré quelques rixes. Il a, par exemple, critiqué les grands producteurs actuels de créer de la mauvaise musique, ce qui a particulièrement agacé Metro Boomin et LondonOnDaTrack. Dans son morceau Sore Losers, il pointe du doigt les rappeurs se tatouant le visage pour se passer pour des membres de gang. Son fameux T-shirt où il condamne l’usage de drogues, en insultant les toxicomanes de “losers” a déclenché une vague de soutien, mais aussi des critiques sur cette manière peu délicate de traiter des victimes des stupéfiants. Adam22, responsable d’un des media de l’école, a détourné l’image pour faire passer Russ pour un junkie, et certains rappeurs l’ont pris pour eux. Notamment Smokepurpp, qui s’est fendu d’un disstrack sobrement intitulé Fuck Russ. Les deux rappeurs se sont croisés lors de leurs vacances d’été dans un festival en Allemagne et en sont venus aux mains… Smokepurpp ayant essuyé les coups de Russ et ses potes. Peu fairplay. Adam22 a lui aussi déclaré avoir été frappé par des potes de Russ dans son magasin de skate, sans la présence du rappeur aux cheveux longs.

Algèbre

15/20

Les hommes mentent, les femmes mentent, Russ se la raconte, mais les chiffres sont en sa faveur. Côté ventes, deux de ses singles, What They Want et Losin Control ont été certifiés platine, et sept autres, or. There’s Really a Wolf a lui aussi décroché le platine, avec un million de ventes ou équivalents streaming. Côté réseaux sociaux, Russ gère là aussi ses additions et multiplications. Sur Soundcloud, son royaume, il a 734.000 abonnés, et des dizaines de chansons dépassant les centaines de milliers, voir les millions d’écoutes. Sur YouTube, ce sont là aussi What They Want et Losin Control qui cartonnent le plus, avec respectivement 194 et 218 millions de vues, ses autres vidéos comptabilisant globalement plusieurs dizaines de millions elles aussi.

Avis du conseil de classe

Russ est un élève travailleur, et le conseil de classe ne peut qu’encourager cette ambition. Son taux de participation en classe est l’un des meilleurs de l’école, et certains de ses professeurs, de Rick Ross à Snoop Dogg en passant par Meek Mill, ont salué ces efforts constants. Mais l’élève Russ doit aussi prendre garde au mépris qu’il exprime à ses camarades de classe, car cela affecte la qualité de ses devoirs. Vouloir déclarer qu’on veut être le meilleur est une chose, encore faut-il le prouver dans les faits. Sa suractivité le rend besogneux, et ce n’est pas parce qu’il produit beaucoup que cela se traduit par des devoirs brillants. Et il a beau prêter allégeance tous les matins devant le drapeau de la classe (“People say I'm cocky, people say I'm arrogant, I think lack of confidence is very un-American”), cela ne fait pas de lui un élève plus excellent que les autres.

Moyenne générale : 10/20