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Rap et Country : c'est compliqué
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Billy Ray Cyrus et Lil Nas X
Billy Ray Cyrus et Lil Nas X ©Getty

Rap et Country : c'est compliqué

Le succès insolent du tube "Old Town Road" de Lil Nas X remet sur la table la coexistence parfois difficile de ces deux genres musicaux incontournables aux USA.

Cela fait plusieurs mois que le jeune Lil Nas X trône au sommet des charts américains. Encore inconnu du grand public il y a peu, le bonhomme a battu des records grâce à son titre Old Town Road. L’occasion de revenir sur la relation très particulière qui existe entre le rap et la country.

La country, quesaco ?

Commençons par le commencement. La country est un registre musical extrêmement populaire aux USA. Côté sonorités, le genre découle de la musique folk, avec des bases plutôt acoustiques (violon et banjo d’abord, puis guitare). C’est grossièrement ce que l’on considère comme de la musique de western. Vu depuis la France il est facile de sous-estimer la chose, mais il s'agit vraiment d'un genre phare outre-Atlantique, né dans les années 20 et incontournable depuis au moins les années 40. On est clairement chez les tauliers de l'industrie musicale US. Par exemple, une popstar comme Taylor Swift a commencé dans la country et c’est comme ça qu’elle a fédéré une fanbase démesurée. 

Ennemis héréditaires ?

Sur le papier, tout oppose la country et le rap. La première est assimilée à l'univers rural blanc, le second à l'urbain et aux minorités. La country sonnera toujours « à l’ancienne », là où même le plus classique des beats de rap made in New York transpirera la modernité en comparaison. Sans parler des différences majeures en terme de danse que ça engendre fatalement. Vient ensuite le fait que certaines stars de la scène country sont estampillées ultra-réacs, soutiens inconditionnels des Républicains voire pire, etc. On s’éloigne de plus en plus de l’horizon du rap, forcément. Enfin, il y a ce triste jour de 2009 où Kanye West s’incruste sur scène aux VMA pour expliquer que Taylor Swift ne mérite pas son award. De là à dire qu'il s'agit de deux opposés aux publics irréconciliables, il n’y a qu’un pas que d’aucun n’hésitent pas à franchir.

Pourtant…

Si on va plus en profondeur, on s’aperçoit qu’une partie de l’opposition entre rap et country est plus humaine et arbitraire que musicale et artistique. La country tire certes ses origines de musiques folkloriques d’Europe (polka, yodel) mais pas seulement : on y trouve très vite des traces de gospel et surtout une énorme influence du Blues. De nombreux musiciens noirs ont pratiqué la country dès le début, bref, tout ça n’est pas aussi simple que le résumé « musique blanche vs musique noire » laisse entendre. Certains parlaient carrément de « Blues des blancs » pour définir un certain style de country.

Le « country rap »

Contre toute attente, cette appellation a a existé, même si c’était parfois surtout un abus de langage pour désigner le rap pratiqué par des bonhommes au style white trash ou simplement tendance bouseux/western assumé avec fierté. Concrètement ça va de Kid Rock à Bubba Sparxxx ou plus récemment Lil Tracy mais ça englobait aussi certains morceaux à usage unique comme Ghetto Cowboy où l’on retrouve l’équipe des Bone Thugs-N-Harmony.

Dans un autre registre, le style d’instrus utilisé par pas mal de rappeurs texans, de la Screwed Up Click (DJ Screw et ses potes Big Moe, Big Pokey, Fat Pat, Lil Flip, Trae, Z-Ro...) à l’écurie Swishahouse (DJ Michael Watts et ses potes Paul Wall, Chamillionaire, Mike Jones, Slim Thug) contient des sonorités typiques de la région que l’on peut rapprocher de sonorités country, jusqu’à un certain point. Le défunt Pimp C, moitié de UGK, appelait même son style de prod les « Country Rap Tunes ».

Les collaborations

Ca a bien sûr existé avant Lil Nas X. Nelly était un récidiviste, sur Cruise avec le duo Florida Georgia Line et sur Over and over avec Tim McGraw. Snoop n’est pas en reste, il a posé avec Brad Paisley mais surtout 3 fois avec la star Willie Nelson, sur Superman, Roll Me Up and Smoke Me When I Die et My Medicine. Contre toute attente, il est très à l’aise dans l’ambiance country et sa voix s’y fond bien. Après un hommage à Johnny Cash sur My Medicine, le rappeur a répondu présent pour le remix de Walk The Line, rien que ça. Dès 2012, le rappeur de Long Beach est devenu l’un des plus respectés du public country. Il est le seul à avoir été officiellement nominé aux Country Music Association Awards.

On peut aussi citer Ludacris avec Jason Aldean sur Dirt Road Anthem Remix, Coolio et Wyclef Jean qui ont chacun posé avec Kenny Rogers (respectivement sur Hustler et Pharoahe Monch Dub Plate). Colt Ford a quant à lui invité Run-DMC sur Ride On, Ride Out.

Mais il y a aussi des ratages de compétition, comme Accidental Racist de LL Cool J et Brad Paisley, morceau où le rappeur et le chanteur tentent une parabole sur la tolérance en échangeant sur les clichés, le meilleur étant « if you don't judge my gold chains, I'll forget the iron chains », qui donne l’impression de mettre sur un pied d’égalité l’excès matérialiste de certains noirs américains et l’esclavage dont leurs ancêtres ont été victimes. L’intégralité de la chanson comporte ce genre de gaffes et le morceau est devenu un énorme gag au final, qui a obligé les deux artistes à se justifier à plusieurs reprises. Ils ont cependant fait un autre featuring plus normal, Live for you.

Lil Nas X, le bug dans la matrice

Vous l'aurez compris, malgré des liens tissés à travers le temps, les crossovers entre rap et country sont souvent considérés comme une rencontre du 3e type. Et ce troisième type, c'est Lil Nas X. Fin 2018, le jeune rappeur tombe sur un beat de Young Kio qui sample Nine Inch Nails sur internet et décide de poser dessus, en chantant sur un air country. Côté texte, il mentionne pas mal de clichés liés à l’univers country : voyager à cheval, avoir un tracteur, être à la campagne, etc. Le morceau devient viral sur le réseau social TikTok où de nombreuses vidéos le reprennent façon challenge de danse. Le clip « officiel » est juste un montage d’images du jeu vidéo Red Dead Redemption, et le rappeur continue de balancer des vidéos qui compilent des memes sur le morceau via sa chaîne youtube.

Le hit se hisse de plus en plus haut dans le top singles et ce qui devait arriver arriva : le monde de la country estime qu’il est un intrus et le Billboard le vire sans ménagement des charts country. En gros, il n’a plus droit à la classification et retourne dans la catégorie rap. C’est moins anodin que ça en a l’air : le succès d’un jeune issu du rap dans un registre aussi éloigné faisait grincer des dents pas mal de monde. De l’autre côté, des voix se font entendre pour dénoncer la déclassification, vue comme sans fondement. Au point que Billboard doit faire plusieurs communiqués pour garantir que la raison est purement musicale (le morceau n’aurait « pas assez d’éléments country » pour rester dans la catégorie) et pas du tout liée à la couleur de peau de l’artiste. Bonne ambiance. Sauf que Lil Nas X est un sacré troll niveau communication. Il a déjà fait croire à tout le monde qu’il avait un feat avec Beyoncé avant de dire que c’était juste une blague, a balancé un faux titre et une fausse cover de son futur album qui est juste un pompage de Drake avant de feindre de s’en étonner, s’amuse de sa propre sur-utilisation d’Old Town Road, etc. Il joue donc de la polémique comme du reste et avait demandé dès décembre 2018 l’aide de ses fans sur Twitter pour convaincre Billy Ray Cyrus, légende de la country US (et papa de Miley) de lui lâcher un couplet. Et à la surprise générale, ça a marché. 

Plus précisément, la controverse autour de la classification a tellement consterné le chanteur qu’il a d’abord publiquement déclaré que c’était n’importe quoi et que le tube appartenait selon lui sans aucun doute à la country. Puis il a tenu à poser sur le remix officiel. Échec et mat et happy end donc, puisqu’il est impossible d’expliquer rationnellement qu’un son n’est pas country quand l’un de ses plus fiers représentants chante dessus. En plus les guests du clip sont sympatoches : Chris Rock, Vince Staples, Diplo et Rico Nasty, entre autres.

Laissons le mot de la fin à Lord Jamar, puriste rap devant l’éternel s’il en est.

Dans cette interview il résume la situation en expliquant qu’il considère que c’est uniquement une question de couleur de peau dans la mesure où le monde de la country n’a pas rejeté Lil Nas X sur des critères musicaux mais bien ethniques. A 1’50, moment collector : l’interlocuteur explique que les réticences du Billboard sont logiques et que de la même façon, un artiste country, folk ou autre qui débarquerait avec un tube rap semi-parodique en jouant sur les clichés du genre se ferait recaler aussi. Ce qui amène Jamar à exploser en hurlant _« TU VIENS DE DÉCRIRE POST MALONE ENFOIRÉ »_et d’enchaîner d’autres exemples d’artistes venus d’ailleurs qui n’ont eu aucun mal à se faire accepter de la communauté rap (Beastie Boys, etc), bien plus ouverte que les autres.

Quant à Lil Nas X, il n’a peut-être pas l’aval des vieux cons, mais chez les gamins, il n’a pas trop de souci à se faire en termes de popularité, et ce sont eux qui consomment. Bonne route à lui.