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Pusha T : portrait de celui qui n'est pas seulement "l’ennemi de Drake"
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Pusha T : portrait
Pusha T : portrait ©Radio France

Pusha T : portrait de celui qui n'est pas seulement "l’ennemi de Drake"

Le grand public (surtout les plus jeunes) a semblé redécouvrir voir découvrir tout court le rappeur de Virginie.

Si vous avez suivi l’actualité rap de ces deux dernières semaines, un nom est forcément revenu à de nombreuses reprises dans vos esgourdes : Pusha T,  de son vrai nom Terrence LeVarr Thornton. En plein beef avec Drake , l’homme derrière le diss-track The Story of Adidon  a fait beaucoup parler de lui tant il a acculé son adversaire en l’humiliant joyeusement durant un peu plus de trois minutes. Malheureusement c’était aussi l’occasion de s’apercevoir d’un léger mais intense malentendu du côté du public.

En effet, que les fans de Drake le dévalorise en disant en gros qu’il n’est personne, c’est de bonne guerre. Mais d’autres, indépendamment de leurs préférences, semblaient simplement méconnaître le parcours du rappeur en lui-même. C’était donc l’occasion parfaite de rappeler qui il est et à quel point il a compté et compte encore dans l’histoire du rap américain.

Clipse, incontournables

Si l’on aborde la carrière de Pusha-T, impossible de faire l’impasse sur le groupe qui l’a fait connaître : Clipse ,qu’il forme avec son grand frère Malice  (renommé aujourd’hui No Malice, on y reviendra plus tard). Dans leurs années lycées, les deux rappeurs ont une chance : ils fréquentent le même établissement que Pharell Williams et se lient d’amitié avec lui et Chad Hugo. Ce qui veut dire qu’ils commencent leur carrière d’artistes directement encadrés par les Neptunes.

Signés sur leur label Star Trak, les Clipse, d’abord connus du grand public en étant casés en featuring sur un single de Justin Timberlake (Pharell est assez malin niveau placement d’artistes), font leurs vrais débuts avec l’album Lord Willin  qui est intégralement produit par les Neptunes. Le pôle de beatmakers, alors courtisés par à peu près tout le monde, livre des compositions ciselés pour Pusha et Malice. Outre le perfectionnisme que l’on sent au micro et derrière les machines, il y a aussi la configuration.

The Clipse appartient au label des Neptunes, et la collaboration est idéal e : ils donnent tout ce qu’ils ont au mic et en échange Pharell comme Chad lâchent des beats à la fois sur-mesure et parfois proches de l’expérimentation, qu’ils ne s’autorisent pas sur d’autres singles de commande, un peu comme DJ Mehdi avec Karlito. Bref, c’est du tout bon et l’alchimie se poursuit sur Hell hath no fury , l’album suivant.

« Cocaïne rap » et influence

The Clipse a souvent été décrit comme le porte-étendard du Cocaïne Rap , qui comme son nom l’indique est une catégorie spécifique du gangsta rap avant tout centré sur la vente de coke et plus si affinités. Cependant, aussi curieux que ça puisse paraître, Pusha et son frère ne revendiquaient pas outre-mesure cette appellation, et préféraient que l’on retienne leur côté lyriciste . C’était d’ailleurs là tout le paradoxe qui faisait la qualité de leur musique : concrètement, on est à des années-lumière de l’archétype du dealer du ghetto avec un discours premier degré sans aucun recul sur son vécu. Les deux frangins sont en réalité issus de la middle-class ; selon Malice, s’ils ont plongé dans ce mode de vie c’est justement parce qu’au bahut, ils étaient confrontés à des jeunes bien plus riches qu’eux et que la tentation était trop forte.

Du coup, leurs textes sont incroyablement cyniques mais aussi assez lucides sur eux-même  et c’est ce qui nous offre des perles assez folles comme ce fameux « The news called it crack, I called it Diet Coke »  de Pusha (« les médias appellent ça du crack, j’appelle ça du coca-light », vous voyez le truc), niveau humour glacial et sans âme ça se pose là. Leurs textes sont truffés de ce genre de phrases et de rapprochements incongrus qui sonnent pourtant comme une évidence lorsqu’ils le rappent. Difficile de dire si c’est leur éducation qui a joué ou simplement leurs personnalités, mais le fait est que The Clipse s’est souvent beaucoup appliqué sur les textes et n’a jamais vraiment pris le rap à la légère.

Il faut dire que l’époque était différente : hors de question pour eux de rapprocher le mode de vie du dealer de base d’une esthétique cartoonesque ou autre. Et c’est là qu’on se rend compte du côté précurseur du duo dans la mesure où, même si la façon de le traiter a évolué, le thème a très clairement marqué la génération de rappeurs suivante où nombreux sont ceux qui s’y sont mis à fond, détaillant une vie, fantasmée ou réelle, de vendeur de blanche, et ça jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit pas de dire que personne ne parlait de drogue avant eux (ça remonte aux débuts du gangsta rap) mais leurs couplets riches en détails couplés à une esthétique presque classieuse a laissé des traces.

Plus reconnu que connu ?

Comme beaucoup d’artistes, The Clipse et donc Pusha T sont reconnus, mais ce ne sont pas non plus des superstars internationales : ils n’ont pas assez de singles grand public digne de ce nom  et peut-être tout simplement que leur style est un peu trop pointu pour plaire à tout le monde .

Cela s’est confirmé avec la série de mixtapes We got it for cheap ainsi que le dernier album du groupe Til the casquet drops , qui en plus de ne toujours pas les installer au top des charts, a déçu une partie du public en raison du changement de style : instrus plus dans l’air du temps et moins minimalistes, Neptunes désormais plus seuls à la prod, etc. M’enfin ça nous a quand même offert le merveilleux clip ci-dessus avec Cam’ron.

La vraie mauvaise nouvelle pour les fans arrive peu après puisque le groupe se sépare.  Malice ne veut plus être autant impliqué dans l’industrie musicale et souhaite également se repentir du discours gangsta qu’il a tenu jusqu’ici. Il faut ajouter qu’en plus de problèmes de labels, le groupe était en pleine tourmente puisqu’une enquête du FBI a fait tomber pratiquement tous leurs proches, y compris leur manager, condamné à 32 ans de prison pour trafic de stup.

Malice trouve refuge dans la religion et se rebaptise No Malice (ça part d’un bon sentiment mais il s’est pas fait chier niveau changement de blase). Pusha T quant à lui poursuit ses aventures en solo et signe chez GOOD Music.  Suite à sa signature il a été assez actif : 2tapes, un EP et 3 albums si on compte Daytona .  Ces projets ont contenté ses fans bien qu’ils n’ont pas eu le retentissement du premier Clipse, et qu’on attende toujours le fameux King Push... cependant Daytona a reçu un plutôt bon accueil, la plupart du temps salué comme très abouti.

Quand on le cherche...

Sachant que Pusha est loin d’être idiot et qu’il a de bonnes bases en terme de comment vendre son produit, on pourrait penser que ce clash avec Drake est juste une tentative un peu gratuite de surfer à la fois sur le buzz de Kanye et du Canadien... c’est faux !

En fait ça remonte à 2006, pour une histoire assez stupide d’interviews interposées où Lil Wayne  a pris de haut la carrière des Clipse quand on lui demandait s’ils comptaient parmi ses influences. Pusha a ensuite tranquillement déclaré que si Weezy se considérait « best rapper alive » alors il fallait l’appeler « dieu », tout simplement, et a raillé à plusieurs reprises l’écurie Cash Money. Y compris Drake, qui se mangeait systématiquement des allusions au fait qu’il est faux de A à Z et ne sait pas écrire seul. Celle du morceau Infrared  ne fait pas exception, sauf que cette fois, au lieu de répondre avec des sublis où globalement, Aubrey se borne à dire « t’as peut-être vendu un peu de drogue mais pas autant que tu le dis », on n’a pas grand-chose, là le bonhomme s’est un peu emballé et a parlé de la fiancé de Pusha T.

Ce dernier a donc expliqué le plus calmement du monde que pour sa réponse, il a cherché à comprendre qui était Drake, découvert que son père l’avait abandonné, qu’il avait un problème d’identité, qu’il avait fait une blackface, et cerise sur le gâteau, le coup du gosse caché avec une fille de petite vertu. Des dossiers, que, concrètement, il aurait pu sortir depuis des années, sauf que contrairement à ce qu’on pourrait penser, Pusha suit une logique assez implacable : si c’est du rap, ça reste musical, mais si c’est personnel, il n’y a plus de limite.

Happy End ?

Contre toute attente, le pôle de producteurs J.U.S.T.I.C.E League a teasé un morceau… de The Clipse. Ce qui voudrait dire que Drake a involontairement tiré No Malice de sa semi-retraite, et ça c’est beau. Côté auditeurs, si toute cette histoire un peu cocasse a pu permettre malgré tout à des gens de s’intéresser à Pusha T, tant mieux.

On espère malgré tout que le beef en restera l à dans le sens où même si on peut ne pas aimer Drake (c’est même un devoir), le voir se faire piétiner à ce point rappelle un peu la phrase de Dry : « tu l’as cherché, mais tu l’as peut-être pas mérité » . Et puis surtout, maintenant il y a J.Prince dans la boucle, donc ce serait mieux d’en rester là, même si « des gens » ont été assez stupides et déterminés pour lui envoyer des menaces.

Googlez J.Prince, vous verrez assez vite pourquoi il faut vraiment que ça n’aille pas plus loin. Et puis un fan qui se fait humilier par son idole c’est toujours un peu ballot.

Crédit photo : Rick Diamond / Getty Images