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Nipsey Hussle : pourquoi il était plus qu’un simple rappeur
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Nipsey Hussle -  Hollywood Palladium, février 2018
Nipsey Hussle - Hollywood Palladium, février 2018 ©Getty

Nipsey Hussle : pourquoi il était plus qu’un simple rappeur

Le 31 mars 2019, Nipsey Hussle nous a quittés, et depuis, les hommages pleuvent. Décryptage d’une carrière pas comme les autres menée par un artiste particulier à plus d'un titre.

Fierté des siens

L’expression qui revient le plus actuellement pour le décrire Nipsey Hussle, de son vrai nom Ermias Joseph Asghedom, c’est "local hero". En effet le rappeur-entrepreneur a eu un parcours presque inverse par rapport au rap-star US lambda. Comprenez par là que précisément à l’étape de sa carrière où certains décident de décoller de leur quartier, il a fait le choix pratiquement opposé : y rester, et développer à partir de là toutes ses activités annexes : ouvrir son magasin, créer sa marque, etc. S’il y avait bien sûr une vision de business-man avisé, c’était loin d’être un pis-aller. Sa place et son implication dans la vie du quartier faisaient de lui une figure respectée, à qui l’on pouvait parler sans crainte de se faire prendre de haut. Les conversations qu’il avait avec d’autres rappeurs, il les avaient aussi avec le riverain sans histoire qui lui parlait comme un voisin. Dans sa vision, il fallait toujours faire profiter, au moins un peu, ceux qui n’avaient pas eu sa chance. Du coup il a notamment participé à créer un espace de co-working high-tech pour les entrepreneurs de South Central, qui servait aussi aux plus jeunes pour se familiariser avec le matériel auquel ils n’ont pas facilement. Il contribuait aussi à trouver des fonds pour World on Wheels, un espace consacré aux sports de glisse, skate etc. C’est aussi cette proximité qui, en partie,  a causé sa perte : il venait d’apprendre qu’un de ses potes venait de sortir de prison, a décidé d’aller à son magasin pour lui trouver des vêtements neufs et n’a pas pris la peine de prévenir son garde du corps de ce déplacement tardif. C’est précisément là qu’il s’est fait tuer, devant sa boutique.

Et c’est bandant d’être indépendant

Comme beaucoup, Nipsey a débuté en distribuant des mixtapes dans la rue (la trilogie Bullets ain’t got no name) avant d’être repéré. En termes de début de carrière, tout n’a pas été si facile. Le MC a très vite prouvé sa valeur au micro, par contre il a eu des soucis de label, un album avorté, bref pas la joie, et plus d’un se serait découragé. A l’inverse, lui s’adaptera avec un pragmatisme à toute épreuve. La base de tout, c’est d’avoir son propre label, All Money In. C’est un premier pas très important, sans doute forgé par sa mauvaise expérience précédente, mais c’est fondateur. A partir de maintenant, hors de question pour Hussle de ne pas être propriétaire de sa musique. Cela veut aussi dire qu’il a refusé des ponts d’or que lui ont proposé certains artistes et patrons de labels plus en vue que lui. C’est ainsi qu’il a gentiment repoussé une signature sur Maybach Music Group malgré tout le respect qu’il a pour Rick Ross.

Petit malin

Pour que cela tienne la route sur la longueur il a une idée qui paraît complètement folle à l’époque : ne produire que 1000 exemplaires de sa mixtape Crenshaw, mais les vendre à 100 dollars l’unité. Son calcul était simple, il avait tout bonnement besoin d’un budget de 100 000 dollars afin de poursuivre l’élaboration de sa musique, construire son studio, etc. Par un de ces coups de pouce dont le destin a le secret, l’opération est un succès, le public comprend qu’il s’agit de le soutenir plutôt que de réellement considérer que "l’objet" vaut 100$ (et puis Jay-Z lui en a acheté 100 d’un coup, ça aide pas mal).

Inspiration

Malgré tout ça on pourrait croire que du point de vue du rappeur, il n’avait peut-être pas encore atteint son but, mais il semble bien que c’est totalement faux. En décembre 2018, à la question "quel type de musique tu veux faire ?", Nipsey avait répondu sans hésiter : "__de la musique inspirante. C’est ça que tu veux jouer encore et encore, en boucle. Tu as des trucs qui vont te divertir, des trucs qui vont t’inspirer pour danser, pour tomber amoureux, pour faire de l’argent, mais dans tous les cas ça doit t’inspirer. Je pense que c’est le but de la musique : inspirer les gens, t’amener à avoir une réaction, provoquer un sentiment."  Vu tous les témoignages du monde du rap mais aussi d’anonymes de L.A, il a largement accompli sa mission.

"Victory Lap", l’aboutissement

Il sait être technique quand il faut, son timbre de voix est assez reconnaissable, mais ce serait mentir que de le faire passer pour un génie absolu en terme de textes. Pour autant, il se connaît et sait parfaitement quels sont ses points forts et faibles. Lors de la longue préparation de ce qui sera son projet le plus abouti, il prend contact avec Diddy et les deux hommes s’entendent : le rappeur est prêt à recevoir des conseils et le producteur accepte de reprendre sa casquette d’exécutif, qu’il avait délaissée depuis longtemps. L’apport de Sean Combs sera direct et efficace : il lui refait écouter un classique de Ice Cube et lui dit "si ton son ne peut pas égaler la puissance qu’il avait à l’époque, ça ne sert à rien" . A partir de là lui et Nipsey se prennent la tête pour que l’album soit à la hauteur des ambitions de l’artiste. Mike & Keys, les beatmakers habituels du rappeur, redoublent d’effort et le résultat est là.

Evidemment tout ça ne s’est pas fait en un jour, mais il est arrivé à impliquer son public à un point tel que malgré l’attente (et c’était long, même si on avait confiance), beaucoup avaient l’impression de le suivre étape par étape, et ça faisait plus que faire passer la pilule : ses auditeurs étaient presque aussi contents pour lui lorsqu’il annonçait avoir enfin le studio d’enregistrement de ses rêves que lorsqu’il sortait un inédit gratuit.

A noter que durant les mois qui suivent la sortie, il déclare à plusieurs reprises avoir déjà dans les tuyaux des réserves de sons, certains pour des projets communs, d’autres pour des futurs solos. Wait & see.

Jamais dans la tendance, toujours dans la bonne direction

Concrètement un passage en revue un peu trop rapide de la carrière de Nipsey Hussle pourrait induire le spectateur extérieur en erreur. En effet le bonhomme ne visait pas forcément, voire pas du tout, la formule "single du moment"  qui pour les rappeurs post-2010 était quand même devenue le graal, pour le meilleur et pour le pire. A l’inverse l’artiste avait expliqué à de nombreuses reprises qu’il visait la durée et non l’instantané ; c’est d’ailleurs ce qui explique qu’il ait volontairement pris son temps pour sortir l’album Victory Lap dans des conditions optimales, là où une écrasante majorité de ses confrères auraient préféré inonder le marché de mixtapes. Il lui était arrivé de citer Jay-Z en interview, surtout pour le discours "réinventons nos propres règles" , etc. Pour vous donner une idée de sa mentalité, à seulement 20 ans, lors d’une de ses premières vidéos promo, le jeune rappeur négligeait déjà l’importance de l’apparence et du clinquant pour affirmer face caméra que son but était en priorité d’acquérir... des propriétés foncières, bref de la vraie valeur.

Il a attaqué Donald Trump sur tout un couplet dès début 2016

Non seulement c’est toujours la classe mais en plus c'était avant son élection, donc avant que ce soit un peu la mode, un peu comme quand Alkpote insultait Manuel Valls avant qu’il soit ministre. Convié par son pote YG qui lui aussi avait une sérieuse dent contre Monsieur Orange, Nipsey arrive à dégainer un couplet qui va droit au but tout en évitant (enfin, autant que possible) les attaques purement gratuites. D’ailleurs après avoir énuméré quelques symboles pour les fustiger phrase après phrase (il construit un mur/on va percer des trous dedans, etc) il finit par un gros message de solidarité pour les Mexicains, particulièrement stigmatisés pendant la campagne électorale. Entre ça et la symbolique de l’union sacrée des gangs des Bloods et des Crips représentés par les couleurs rouge et bleu, c’était un grand moment.

Depuis sa mort, tous supports confondus, les ventes/streams de la musique de Nipsey Hussle aux US ont fait un bond de 2776% selon Billboard. S'il est toujours un peu triste (mais habituel) que ce soit dans de telles circonstances, rappelons tout de même qu'il avait réussi à être propriétaire de ses masters. En d'autres termes, ce sont directement ses ayants-droits (femme et enfant), qui en sont bénéficiaires. Comme quoi le gars de Slauson aura fait les choses bien jusqu'au bout.

R.I.P Nipsey Hussle