MENU
Accueil
Nas, l'icône qui court après sa propre légende
Écouter le direct
Nas, l'icône qui court après sa propre légende
Nas, l'icône qui court après sa propre légende ©Radio France

Nas, l'icône qui court après sa propre légende

Mouv' vous propose de passer au crible les performances d'un artiste qui a marqué le rap. Après Lil Wayne, on évalue la carrière de Nas.

Nom : Nasir Bin Olu Dara JonesPseudo : NasÂge : 44 ansVilles d'origine  : Queensbridge, New YorkNombre d'albums  : 11Titres : 2 double disques de platine, 5 disques de platine, 2 disques d'orRécompenses : 2 BET AwardsEquipes : Def Jam, Mass Appeal, Sony, Ill Will, Aftermath, Interscope, ColumbiaCoéquipiers : The Firm, Damian Marley, BraveheartsRecord : Aucun

Ecriture : 90%

Pour de nombreux observateurs et amateurs de ce sport, Nas a longtemps constitué un archétype, un idéal de joueur alliant fond de jeu et beaux gestes. Une sorte de numéro 10 à l'aura influente, capable d'évoluer dans plusieurs registres. Il y a d'abord cette vision précise de son environnement, exprimée dans des titres comme N.Y. State of Mind , Life's a Bitch ,The Message  ou One Mic , qu'il retranscrit avec justesse ou avec des images marquantes, rentrées dans la mémoire collective du rap (« I never sleep, 'cause sleep is the cousin of death  » ou « a thug changes and love changes, and best friends become strangers  »). Ses egotrips virevoltants (It Ain't Hard To Tell, Nas Is Like ) ont fait tourner des têtes, et permis d'oublier ses instants de mégalomanie un peu trop exacerbé (Hate Me Now ). C'est surtout dans des morceaux à thèmes, conceptuels, que la plume de Nas montre toute sa splendeur. Les récits de Small World, Undying Love ou The Set Up sont haletants, l'idée de parler à place d'un futur nouveau né dans Foetus ou d’un flingue dans I Gave You Power  est finement traitée, ses ratures et reprises dans Book of Rhymes  l'impression de suivre la bille de son stylo. Mais cette même bille s'est usée avec les années, et dans les albums comme Hip-Hop Is Dead  ou Untitled , elle semble tourner à vide, notamment dans des ratés comme Who Killed It  ou We're Not Alone . C'est en se concentrant sur des thèmes simples, comme la paternité d'une fille adolescente dans Daughters ou le bilan de son mariage raté avec Kelis dans Bye Baby , qu'il reste le plus juste et touchant.

Voix : 90%

Avec son timbre bas, mat et rauque, enfumé par les blunts puis les cigares, la voix de Nas est immédiatement identifiable. En héritier de Rakim , son ton est souvent monocorde, tout en force tranquille, sauf quand il veut souligner une urgence : si l’emphase dans le dramatique tombe à plat dans Hate Me Now , le crescendo de One Mic  donne des frissons. En revanche, il a parfois eu la fâcheuse tendance à vouloir tenter le chant, ce qui, dans son cas, a été chaque fois une erreur, Nas ne chantant jamais juste. Une constante aussi vraie que son flow est toujours aiguisé.

Flow : 90%

En 2018, Nas reste un rappeur aussi affuté que certains sportifs devenus entraîneurs et capables d'exploit sur les terrains. De N.Y. State of Mind , premier titre de son premier album Illmatic , à Simple Things,  dernier titre de NASIR , son dernier opus, il y a une certitude : Nas maîtrise les placements rythmiques à la perfection, qu'il tombe sur la rythmique ou à contre-temps. Tout dépend surtout de la surface sur laquelle il évolue, même si, comme il le dit dans Simple Things  : « Never sold a record for the beat, it's my verses they purchase, without production I'm worthless but I'm more than the surface  ».

Choix des prods : 60%

C'est un peu le caillou entre les crampons de Nas : sa direction musicale. L'héritage laissé de ce point de vue par son premier album est immense. Avec des productions finement ciselées de DJ Premier, Q-Tip, Large Professor et Pete Rock , l'album incarne la quintessence d'un son plus tard qualifié de boom bap, fait d'échantillons de breaks de batteries et de boucles tirées principalement du jazz et de la soul. Un son chaud, mélodieux, qui suivra Nas toute sa carrière de manière plus ou moins prononcée. Sur les trois albums suivants (It Was Written, Iam, Nastradamus ) Nas a cherché à épouser le son plus brillant et conquérant ouvert parBad Boy Records  en travaillant avec les Trackmasters et l'équipe des Hitmen . Cela lui a permis d'avoir ses premiers tubes (If I Ruled The World, Street Dream s), mais aussi de ses prendre les pieds dans le tapis (You Owe Me , produit par Timbaland).

Nas a d'ailleurs difficilement pris le virage du son synthétique de la fin des années 90, hormis pour le one shot Salute Me , signé Swizz Beatz , sorti hors album. C'est avec des compositeurs comme Salaam Remi et Chucky Thompson, mêlant fondamentaux rap (Made You Look, Thief's Theme ) et instrumentation riche (Message To The Feds, We The People, Bridging The Gap)  qu'il a trouvé un bon équilibre, dans Stillmatic , God's Son  et Street's Disciple . Après le manque d'inspiration de la deuxième moitié des années 2000, c'est davantage dans un registre typiquement new-yorkais que Nas continue de briller, ou en allant chercher des arrangements presque soul et jazz, comme il l'a fait sur son album Life Is Good , et que l'on retrouve de nouveau par moments dans NASIR . A souligner aussi : le goût prononcé de Nas pour le rap new-yorkais des années 80. Encore sur son dernier album, il rappe sur une boucle deSlick Rick , après avoir samplé sur ses albums précédents des breakbeats de T-La Rock & Jazzy  (Rewind) et 3rd Bass  (Where's The Love), repris un hymne du QB signé MC Shan (Da Bridge 2001) ou même encore retravaillé la mélodie du Friends de Whodini sur If I Ruled The World  avec Lauryn Hill .

Feats : 60%

Avec à peine plus de 150 featurings en vingt-sept ans de carrière, Nas a un ratio plutôt bas de passes décisives. Plus soliste que joueur collectif, donc, cela a davantage accentué ses temps de jeu extérieurs. D'un côté, les actions communes qui soulèvent les foules : Hot Boyz  de Missy Elliott ,Did You Ever Think  de R. Kelly , Thank God I Found You  (Remix) avec Mariah Carey , Oochie Wally  avec Bravehearts , ou I'm Gonna Be Alright  avec J. Lo . De l'autre, les tiki-taka qui ont fait davantage vibrer les fins connaisseurs : Live At The Barbecue  de Main Source , Eye For An Eye de Mobb Deep , Verbal Intercourse  de Raekwon et Ghostface Killah, John Blaze  deFat Joe , In Between Us de Scarface .

Embrouilles : 70%

Avec son ambition de prendre la couronne de New York depuis le début de sa carrière, Nas a forcément créé des animosités. Ça a commencé avec Biggie dès 1994. Ghostface Killah et Raekwon  avaient reproché à B.I.G., dans le morceau Shark Niggas , d'avoir pompé l'idée d'un enfant sur une pochette à celle d'Illmatic de Nas. Difficile de ne pas entendre aussi une pique de Nas à B.I.G. dans le titre The Message  quand il déclare « there's one life, one love, so there can only be one king  », ce à quoi Notorious répondra avec quelques piques dans le titre Kick In The Door . Nas présentera quelques regrets pour cette guerre froide dans We Will Survive , et racontera tout cette histoire dans son titre Last Real Nigga Alive .

C'est évidemment son beef avec Jay-Z  qui a été le plus intense et le plus commenté. En 1996, Jay-Z souhaite inviter Nas sur son album Reasonnable Doubt . Nas ne montrera jamais le bout de son nez en studio, vexant Hova. Une situation qui s'est envenimée avec les années, sur fond de triangle amoureux avec Carmen Bryant, mère de la fille de Nas, qui aurait également fréquenté Jay-Z. Hova résumera cette histoire à un fameux « you-know-who did you-know-what with you-know-who  », en 2001 avec l'explosif Takeover , qui enclenchera les hostilités, en égratignant Nas (« one-hot-album-every-10-year average  »). Nas répondra par Ether , Jay-Z par Supa Ugly , qui en remettra une couche avec Blueprint 2 . Une pique de Nas plus tard en 2003 (« y'all already know who I'm better than [] who's the next label I'mma bury ? », dans Quick to Back Down), et les deux ont enterré la hache de guerre en 2005 lors d'un concert de Jay-Z .

Nas a également un talent fabuleux pour se fâcher avec les rappeurs qui pourraient être ses voisins de palier. Dans Destroy & Rebuild , il règle ses comptes avec son ancien pote Cormega , Prodigy de Mobb Deep  et Nature . Plus tard, c'est avec50 Cent  que Nas sera embrouillé, Fifty ayant le dont de taquiner tout le monde. Nas lui répondra avec le redoutable Don't Body Yaself  en 2007.

Leadership : 50%

C'est un autre point noir de la carrière de Nas : il n'a jamais véritablement réussi à lancer d'autres talents dans son sillon. Si on peut lui accorder la bonne idée d'avoir invité AZ sur son premier album, ouvrant la voie au talentueux rappeur de Brooklyn pour une carrière honorable, le reste des tentatives de Nas a été moins fructueux. D'abord avec le groupe The Firm, qui a formé avec Foxy Brown, AZ, et Cormega , remplacé par Nature. Foxy Brown doit sans doute sa rampe de lancement autant à Jay-Z qu'à Nas, et Nature n'a jamais réellement décollé. En créant le label Ill Will , il a également tenté de lancer d'autres carrières, en vain : The Bravehearts (duo dont fait partie Jungle, le frère de Nas) et Quan, présent sur le titre Just a Moment, n'ont jamais percé. Mais en lançant Mass Appeal Records  en 2014, il a réussi en partie à effacer ces premiers échecs. La discographie du label est plutôt plaisante, entre les volumes 2 et 3 de Run The Jewels , les albums des respectés mais confidentiels Fashawn et Boldy James , et surtout la signature d'une des nouvelles fortes têtes de New York, Dave East.

Probabilité de poursuite de carrière : 90%

Avec la sortie le 15 juin dernier de NASIR , Nas a mis un terme à une attente qui était devenue presque une blague, née de sa collaboration avec DJ Khaled  en 2016 sur le titre Nas Album Done , traduisez « l'album de Nas est terminé ». Mais NASIR donne plus l'impression d'être un trophée de chasse de Kanye West , pouvant maintenant crier «J'AI PRODUIT UN ALBUM DE NAS », plutôt qu'une œuvre aboutie du rappeur. Nas alterne entre pertinence, notamment au sujet des violences policières sur Cops Shot The Kid,  théories du complot ridicules pour un rappeur de 44 ans, sur Everything et Not For Radio , et moments d'introspection sur Simple Things . Un onzième album en demi-teinte, à l'image de la carrière d'un joueur brillant. Depuis son premier album, Nas subit ce que les médecins du rap ont appelé « le syndrôme Illmatic » , une maladie qui coince certains rappeurs dans l'ombre d'un premier album devenu incontournable. Depuis son premier match conclu par une victoire éclatante, qui a inspiré des dizaines d'autres joueurs, Nas subit l'injustice d'un public exigeant avec ses icônes. Ce qui ne l'empêchera sans doute pas de continuer à jouer d'autres matchs dans les années à venir, avec à la clef, qui sait, le vrai jubilé tant attendu du champion qu'il est.

► Score général : 70/100

Crédit photo : Scott Dudelson / Getty Images