MENU
Accueil
Method Man et Redman : le duo le plus cool de l'histoire du rap US ?
Écouter le direct
Method Man et Redman le 23 septembre 2009
Method Man et Redman le 23 septembre 2009 ©Getty

Method Man et Redman : le duo le plus cool de l'histoire du rap US ?

Il y a vingt ans, Method Man et Redman s’apprêtaient à sortir Blackout!, leur premier album commun. Leur film How High est, lui, devenu culte. Et si c’était l’un des duos les plus importants de l’histoire du rap ?

Le 20 avril dernier, la chaîne américaine MTV diffusait la comédie How High 2. L’histoire de deux fumeurs de cannabis qui découvrent dans leur cave un livre qui leur permet de faire pousser la meilleure beuh qu’ils ont fumé dans leur vie. Une stoner comedy comme en produit régulièrement le cinéma américain. Mais How High 2 est un peu particulier : c’est la suite de How High, un buddy movie crétin mais divertissant, porté par deux grands rappeurs, Method Man et Redman. Descendu par la critique à l’époque, How High est devenu culte pour les amateurs du genre. Pourtant, aucune présence de Meth & Red dans la suite du film : ils ont été remplacés par les jeunes Lil Yachty et D.C. Young Fly.

Depuis l’annonce de ce remplacement, fin 2018, de nombreux fans du premier film et des deux rappeurs vétérans ont exprimé leur mécontentement sur les réseaux sociaux. Redman, sans désavouer les jeunes rappeurs-acteurs, a lui aussi fait part de son incompréhension. Le tollé provoqué par l’absence de son tandem avec Method Man dans cette suite est révélateur de la place iconique qu’ils ont acquis en presque trente ans de carrière. D’autres duo ont incontestablement été plus influents qu’eux, de Mobb Deep à UGK en passant par OutKast. Mais sans nulle doute, Method Man et Redman ont été les seuls, avec Big Boi et Andre 3000, à atteindre une popularité grand public dépassant le seul cadre du rap.

La première bromance du rap

À 24 kilomètres d’écart, Method Man et Redman vivent, à la fin des années 1980, une jeunesse assez similaire, entre petits deals de drogue et jobs alimentaires. Redman anime des soirées sous le nom de DJ Kut-Killa, quand Method Man travaille comme vendeur dans des stands de la Statue de la Liberté. Les deux se rencontrent fin mars 1992, à la soirée de lancement du premier album d’un autre duo, les gamins de Kriss Kross. Redman a alors déjà impressionné son futur binôme, en signant des couplets remarqués sur Hardcore et Head Banger, des morceaux d’un autre tandem mythique, EPMD. Method Man n’a pas été le seul à s’être pris une claque : c’est, paraît-il, Q-Tip du groupe A Tribe Called Quest qui aurait convaincu le patron de Def Jam, Lyor Cohen, de signer le jeune Redman sur son label.

Dans la lignée du funk rugueux d’EPMD, son énergie et son humour en plus, il sort son premier album fin 1992, Whut? Thee Album. C’est vers cette époque que Method Man commence, lui, à enregistrer avec ses collègues du Wu-Tang Clan le premier album du groupe, Enter The Wu-Tang (36 Chambers), qui sort un an plus tard. Avec un morceau solo éponyme, et des couplets ou refrains sur sept autres des treize titres de l’album, Meth devient grâce à son style flamboyant l’une des figures de proue du groupe. Preuve de cette aura qui l’entoure, il est même, en septembre 1994, le seul invité du premier album de The Notorious B.I.G., Ready to Die.

Deux mois plus tard, Method Man et Redman sortent chacun un nouvel album. Meth ouvre le bal des sorties solo du Wu, avec Tical. Un premier disque au son oppressant, qui présente une déclinaison de sa personnalité entendue sur le morceau Method Man : un kickeur né, ravalant sa salive après chaque rime, entre menace à la concurrence ou vantardise sur sa capacité d’inhalation de fumée chargée en THC. L’année suivante, l’un des titres de l’album, All I Need, sera remixé avec Mary J. Blige et sous les mains de Puff Daddy. I'll Be There for You/You're All I Need to Get By deviendra un énorme tube croisant rap et r’n’b, et gagnera même un Grammy Awards en 1996.

Redman, de son côté, sort en novembre 1994 son deuxième album. Dare Iz a Darkside reste à ce jour son disque le plus sombre. Un disque au funk boueux, à l’humour grinçant, où le rappeur de Newark est torturé par un deuil récent et sa consommation de PCP, aussi appelée “angel dust” - drogue consommée en addition dans des joints de cannabis, et à laquelle a été aussi accro Method Man à un moment. Def Jam, le label des deux artistes, comprend que quelque chose se joue avec ces deux rappeurs. Leurs albums sont promus à travers une campagne publicitaire commune intitulée “Month of the Man”, clin d’oeil à leurs pseudos, déclinée même en un CD promo. Surtout, les deux rimeurs sont envoyés ensemble sur les routes américaines pour défendre le début de leurs discographies respectives.

How High, le morceau fondateur

De cette tournée commune naît une vraie complicité entre les deux. On les voit régulièrement rapper côte à côte, comme dans la dernière émission Yo! MTV Raps en août 1995. Quelques jours plus tard sort le film documentaire The Show et sa bande originale, sur laquelle apparaît le premier titre commun de Method Man et Redman : How High. Traduisez : “à quel point es-tu défoncé ?”. “Au point de pouvoir embrasser le ciel”, répondent-ils. Sur un beat enfumé et aérien d’Erick Sermon, la voix rauque et cendrée de Method Man complète celle nasillarde de Redman. Surtout, le morceau réunit tous les ingrédients qui font le style des rappeurs. Quand Method Man compresse une référence à Jimi Hendrix et une autre à une comptine pour enfant, Redman compare les beats funky à des céréales Fruity Loops et l’effet de ses paroles à celle d’un rush de PCP. Plusieurs phases des deux rappeurs seront samplées ailleurs : “the funk phenomenon” deviendra le gimmick d’un tube house d’Armand Van Helden, “bumrush” celui de la légendaire émission de DJ Cut Killer - l’autre, celui de chez nous -, et “Johnny Blaze, ain't a damn thing changed” la colonne vertébrale d’un classique de Fat Joe. De son univers musical à son thème, en passant bien sûr par son titre, How High, va définir la trajectoire du duo.

Entre 1995 et 1999, les deux membres continuent de poser ensemble tout en suivant leurs trajectoires individuelles. Ainsi, Red & Meth rappent notamment dans Got My Mind Made Up, sur le All Eyez On Me de 2Pac, et sur le 4, 3, 2, 1 de LL Cool J. Redman sort deux autres albums solo, dans la continuité d’un son enraciné dans le funk, mais gagnant un succès croissant : en 1998, Doc’s Da Name 2000, sera son premier disque de platine, porté par le tube I’ll Bee Dat!. Il enregistre également un album avec le Def Squad, super groupe composé de lui-même, Erick Sermon (alors séparé de son ancien comparse d’EPMD, Parrish Smith) et Keith Murray. Method Man brille sur la série des albums solo du Wu-Tang : les refrains de Ice Cream et Wu Gambinos de Raekwon et son couplet sur Shadowboxin de GZA sont entrés dans les annales du Wu. Toujours sous le signe du W, il participe au deuxième album du groupe, Wu-Tang Forever, sorti en 1997, puis enchaîne sur son deuxième solo, Tical 2000 : Judgement Day.

Exhaustif et un peu inégal, entrecoupé de trop d’interludes (dont une avec… Donald Trump), l’album permet néanmoins à Method Man de mettre un pied en dehors du son Wu-Tang. Notamment grâce à deux singles qui se tournent le dos : le rapide et urgent Judgement Day, avec un clip où apparaît Julia Channel (les anciens comprendront ; les plus jeunes, ne googlez pas ce nom), et le plus doux Break Ups 2 Make Ups avec D’Angelo. On y retrouve surtout deux titres produits par Erick Sermon, dont Big Dogs avec Redman, à qui Meth renvoie l'ascenseur après ses apparitions sur l’album de son pote du New Jersey. Sur ce titre, mais aussi Well All Rite Cha et Do What Ya Feel sur les albums de Redman, l’alchimie entre les deux rappeurs est de plus en plus remarquable. Ils y complètent leurs rimes et se font des passes décisives en fin de mesures. Alors que des groupes se font et se défont, Method Man et Redman créent un nouveau duo en quelque sorte inédit, informel, mais dont l’association devient naturelle dans l’esprit du public.

Se défoncer et toucher les cimes

À la fin des années 1990, le rap américain connaît une véritable bourre commerciale. Les disques de platine se multiplient et permettent aux rappeurs et leurs labels d’envisager des tournées monumentales. Ainsi, de mars à mai 1999, une tournée appelée le Hard Knock Life Tour réunit les stars de Def Jam : Jay-Z (l’événement reprend le titre de son troisième album), DMX, Ja Rule, et Method Man et Redman. La tournée engendrera 18 millions de dollars de recettes, un film-documentaire sur la tournée, et même une compilation. C’est dans l’euphorie de cette tournée que Method Man et Redman enregistrent leur album Blackout!, sorti en septembre 1999. L’album est d’ailleurs parsemé de moments capturés pendant ces concerts, où la foule les harangue et les applaudit. Nourris par l’enthousiasme de ces concerts dans d’immenses salles, ils produisent des titres énergiques, majoritairement accompagnés par des instrumentaux funky d’Erick Sermon. Des beats reposant sur des gimmicks simples, laissant la place à la performance - notamment sur Y.O.U. et leurs flows hors d’haleine. Mais c’est un autre morceau de cet album qui va électriser le monde du rap : Da Rockwilder. Produit par le beatmaker du même nom, Da Rockwilder fait partie de ces morceaux qui ont bousculé l’esthétique du rap new-yorkais vers un son synthétique prononcé. Surtout, le titre est devenu un tube sans en avoir le format : Method Man et Redman y enchaînent deux couplets de purs egotrips, sans refrain. Aussi bien pour leurs prouesses que pour cet instru novateur, Da Rockwilder est devenu un classique instantané. Et leur album, disque de platine.

Avec Blackout!, le duo s’officialise, et les deux rappeurs en deviennent même indissociables dans l’image publique. Ils sont régulièrement invités ensemble pour des featurings, avec EPMD, Pharoahe Monch, Missy Elliott, Limp Bizkit, D’Angelo, Mystikal, et même IAM. Leur spécialité : plier l’instrumental avec bagout et attitude. Leurs goûts invétérés et assumés pour le cannabis récréatif en font également des personnages avec une vraie sympathie dans et en dehors du rap. Cette image de bon vivant à la main verte les amène au grand écran fin 2001, et la sortie du film How High, réalisé par Jesse Dylan, fils du grand chanteur de folk Bob Dylan. L’histoire du film est écrite sur-mesure pour eux : deux tirs-au-flanc fumeurs d’herbe réussissent à intégrer Harvard grâce à de l’herbe fertilisé avec les cendres du pote décédé de l’un d’eux… ce qui leur fait apparaître son fantôme, qui leur donne les bonnes réponses. Accompagné d’une B.O. de laquelle sortira un autre de leur tube, Part II, suite du How High premier du nom, les deux lascars deviennent un peu plus des icônes de la pop culture.

Tous deux en tirent des bénéfices dans leurs carrières musicales et extramusicales. Redman devient l’un des rappeurs les plus appréciés des pop star : il apparaît en 2001 sur un remix du Get The Party Started de P!nk (seulement sorti en single en France), puis laisse le loisir l’année suivante à Christina Aguilera de réinterprété son Let’s Get Dirty en version pop/r’n’b avec Dirrty. Un succès grand public qui contraste alors avec son passage en 2001 dans l’émission MTV Cribs, où des artistes présente leur domicile. On y découvre une maison assez modeste, loin des manoirs de ses collègues rappeurs. Method Man, lui, entame une sérieuse carrière d’acteur, notamment pour la télévision. En plus d’apparitions dans des clips (Alicia Keys, Beanie Sigel) et de seconds rôles dans plusieurs séries policières (Les Experts, Law & Order), il brille dans des séries louées par la critique : Oz, et surtout The Wire, dans laquelle il joue un personnage récurrent. Gourmands, les deux potes vont même tenter d’avoir leur propre série télé en 2004, avec Method & Red. Comédie loufoque, sur le même ton que How High, ils y campent leurs propres rôles de rappeurs, caricaturés à l’excès, vivant dans une quartier bourgeois. Mécontents du montage réalisé par FOX, la chaîne productrice, ils vont finalement demander l’arrêt de la série en pleine première saison.

Les tontons fumeurs

Ce pied dans le tapis est symptomatique de la trajectoire du duo à partir de la moitié des années 2000. Après un rythme de sorties d’albums soutenu (sept albums solo et collectif en dix ans pour Red, huit pour Meth en onze ans), les deux sont musicalement plus effacés. Peut-être parce que le rap new-yorkais du début du siècle laisse moins de place à des personnages excentriques. Les labels Roc-A-Fella et G-Unit, dominant alors, installent plus les codes du rappeur entrepreneur sérieux, entre légalité et illégalité. Même Busta Rhymes, artiste encore plus exubérants que Meth & Red, devient doucement plus mesuré. Surtout aussi, parce que la scène new-yorkais elle-même se fait éclipser par l’invasion sudiste. Et c’est sans doute Ludacris, fan revendiqué de Redman, qui prend en quelque sorte leur place, avec un parcours similaire, entre rap et cinéma. L’industrie du disque est alors aussi en pleine crise, et leur label de toujours, la grande maison Def Jam, est en pleine mutation, mettant le paquet sur les trappeurs du sud (Young Jeezy, Rick Ross) et les nouvelles stars entre r’n’b et po (Rihanna, Ne-Yo). Method Man et Redman parviennent tout de même à sortir de nouveaux albums sur la deuxième moitié des années 2000. Des disques comme 4:21... The Day After pour Meth (2006), Red Gone Wild pour Redman (2007), et évidemment Blackout! 2 pour les deux (2009) montrent à leurs sorties qu’ils sont toujours aussi affûtés, fidèles à l'esthétique qu’ils ont développé depuis leurs débuts, sans sonner passéistes. Mais leur succès commercial d’antan est bien loin.

Pourtant, lorsque arrive à la fin des années 2000 une nouvelle génération mettant en avant un style de vie tournant autour de la beuh, de Wiz Khalifa à Curren$y, on y perçoit l’héritage par Red & Meth. Le film Mac & Devin Go to High School, avec Wiz et Snoop Dogg, rappelle ainsi à sa sortie en 2012 leur film How High. Et malgré le fiasco autour de How High 2, les invitations de certains rappeurs plus jeunes qu’eux en featuring montrent qu’ils ne sont pas tout à fait devenus has been. On a pu les voir rapper sur des projets de Hit-Boy (le producteur de Niggas In Paris et de certains titres du dernier album de Juice Wrld), du A$AP Mob ou encore de J.I.D., rappeur du label de J. Cole. En juin 2018, le jeune YBN Cordae veut faire forte impression lors de son freestyle chez les LA Leakers. Après des instrus contemporains de Kendrick Lamar et Lil Pump, lorsque tombe celle de Da Rockwilder, ses yeux s’illuminent : “putain, elle tue celle-là”. Et si le jeune Cordae peut aujourd’hui relever le défi de rapper plusieurs mètres de mesures, il le doit pour beaucoup à Method Man et Redman, qui ont élevé la discipline de raconter beaucoup de bêtises avec style au rang olympique dans le monde du rap.