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Mac Miller : quel héritage musical laisse-t-il ?
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Mac Miller / Christopher Polk
Mac Miller / Christopher Polk ©Getty

Mac Miller : quel héritage musical laisse-t-il ?

Quelques mois après sa tragique disparition, l'influence profonde du rappeur sur ses pairs et sa musique apparaît au grand jour.

Lorsqu’il a sorti son cinquième album studio début août dernier, Swimming, Mac Miller a réussi à décrocher une troisième place dans le classement des ventes, derrière Travis Scott et Drake, et devant YG. Miller ne semblait pas faire partie du cercle royal du rap américain dont peuvent se réclamer ces artistes flamboyants, mais il était pourtant parvenu à s’installer en dix ans de carrière comme un musicien suivi, aussi bien par ses fans fidèles qu’un public curieux de voir son évolution musicale album après album.La tristesse exprimée par beaucoup de ses pairs après l’annonce de sa disparition, début septembre, a souligné à quel point Mac Miller était devenu un rappeur respecté et apprécié pour sa musique et sa personnalité. Sa discographie a été une quête de soi dissimulée derrière des facéties sous drogues et un humour parfois potache.

Une musique de l’insouciance

Avec ses mixtapes K.I.D.S. et Best Day Ever, Malcolm McCormick, alors à peine majeur, incarnait au début des années 2010 un rap de l’insouciance adolescente, à la limite de l’oisiveté, remplie d’une arrogance pleine de légèreté. “I'm Justin Bieber meeting Jadakiss”, ironisait-il alors. Une attitude qui lui a valu d’être catalogué dans la catégorie du “frat-rap”, cette musique festive faite par les étudiants, souvent issus de la classe moyenne blanche américaine. Esthétiquement sa musique pouvait parfois y ressembler : d’un côté, un revival boom-bap qui a fait émerger des nouveaux talents, aussi bien de son côté de l’Atlantique que du nôtre, avec des titres comme Kool Aid & Frozen Pizzas, Nikes On My Feet, Traffic In The Sky. De l’autre, des refrains et mélodies pop entêtants (Knock Knock, Outside, Don’t Mind If I Do et son sample de Owl City). Mais le jeune rappeur de Pittsburgh a toujours réfuté cette appartenance au rap d’étudiant, lui qui n’a précisément jamais connu les facs américaines et leurs soirées élitistes. La musique des débuts de Mac Miller était davantage une chronique de la jeunesse de la classe moyenne qui rêve de grandeur, avec un côté ado lambda assumé (“I live a life pretty similar to yours, used to go to school, hang with friends and play sports”). Une innocence qu’il semblait vouloir capturer, figer dans ses morceaux, comme pour mieux fuir ses futurs soucis d’adulte. “Mes Nike Airs séparent mes pieds du sol”, rappait-il alors, comme pour mieux rester éloigné de considérations terre à terre. 

Une envie d’être éternellement jeune qui a trouvé sa limite avec Blue Slide Park, son premier album officiel, sorti en 2011. Un album dans lequel Mac, coincé dans ses rêves et souvenirs d’adolescent (“Sometimes I just wanna go back to Blue Slide Park, the only place I call home”), essayait par moment de se donner plus de maturité, comme sur les titres PA Nights ou Under The Weather, mais enfilait un costume trop large pour lui, comme un jeune adulte qui aurait troqué ses fringues de skaters pour essayer un costume trois pièces. Il arrivait aussi au bout de la proposition musicale, dans un album aux instrus étriqués, aux couleurs criardes, trop tournées vers l’envie de passer en radio, alors que son pote Wiz Khalifa devenait un leader dans cette formule. Un choix qui a toutefois réussi à Mac, avec une première place dans les ventes la semaine de sa sortie, en indépendant. Mais les critiques ont été particulièrement sévères sur ce premier album, comme celle du prescripteur magazine Pitchfork, lui ayant donné la rare note de 1/10.

Surréalisme et introspection

Mac a vite pris conscience de la futilité de ce premier album officiel, et a commencé à amorcer un changement avec sa mixtape Macadelic, en 2012. Encore timide, l’ambiance sur certains titres tiraient vers un boom-bap teinté de psychédélisme. Des instrumentaux qui lui seyaient bien mieux que les incursions trap (Loud), et qui ont posé les premières bases de ce qu’il allait développer dans son album suivant, Watching Movies With The Sound Off. Sa vie avait alors changé : il avait quitté Pittsburgh pour Los Angeles, où il avait installé son home-studio dans une villa. Là, il composait ses propres instrus, sous le nom de Larry Fisherman, et accueillait en plus de ses potes d’enfance de nouveaux amis : les membres d’Odd Future, ScHoolboy Q et Ab-Soul, ou encore Vince Staples, pour qui il a produit la mixtape Stolen Youth. Reclus dans cette grande maison, Mac semblait coincé entre l’hyperactivité musicale et l’ennui, obligé de se supporter lui-même. “I’m stuck inside my head and feels like its kinda purgatory” (“Je suis coincé dans ma tête, on dirait le purgatoire”), rappait-il sur The Star Room, le premier titre de l’album Watching Movies With The Sound Off.

Mais c’est aussi dans cet endroit inconfortable que Mac Miller trouvait enfin sa voix et sa voie artistique. Sur des boucles tordues et brumeuses, signées lui-même, Flying Lotus et Earl Sweatshirt, il rappait plus lentement, sa voix traînante avait abandonné l’enthousiasme débordant de son adolescence, laissant même parfois place à son alter-ego sombre, Delusional Thomas. Mac quittait définitivement l’image du fanfaron pour passer à l’introspection, avec un rapport ambivalent au succès et aux drogues, s’auto-critiquant sur ses habitudes (“All these backfires of my experiments with drugs / And I experience the touch of my epiphany in color form”), mais donnant souvent l’impression de rapper sous influences (“Close my eyes before I cross the street, if a car about to hit me, then he ought to beep, watching Dawson's Creek 'til I fall asleep, it's harder than it seems, I'm under water in my dreams”). Ses textes devenaient alors souvent surréalistes, donnant l’impression de plus se soucier de plaire, mais juste de créer la musique qu’il lui ressemblait sur l’instant, à l’image des mixtapes qui ont suivi cet album : la très sombre Delusionnal Thomas, où son alter-ego racontait des histoires sordides, et la jazzy et stupéfiante Faces, dans laquelle Miller détaillait encore plus ses délires sous psychotropes.

Laisser entrer la lumière

Passant constamment de l’ombre à la lumière, des profondeurs à la surface, Mac Miller sortait la tête de l’eau avec GO:OD AM, en 2015. A l’image de son titre, Malcolm semblait sur cet album en effet se réveiller de sa longue période endormi par les substances chimiques qu’il consommait. Situation qu’il résumait dès l’entrée en matière, Doors : “Ain't saying that I'm sober, I'm just in a better place, I'm on my way over, I'm just running kind of late” (“Je ne prétends pas être sobre, juste à une meilleure place, je commence à m’en sortir, un peu à la bourre”). Son interprétation y était moins marmonnée et, à l’image de son home-studio auquel il avait enfin fait percer des fenêtres dans les murs, le son y était plus lumineux, et même solaire, Mac Miller lâchant les filtres qui étouffaient et déformaient les mélodies de ses précédentes sorties, tout en gardant leur grain chaud et organique. Des ambiances conviviales et enjouées qui faisaient écho à un album tourné vers ses proches, famille et amis, et leur place dans sa lente désintoxication.

Mac Miller essayait de comprendre sa place dans le monde à mesure qu’il essayait de trouver son identité artistique. Et d’une certaine manière, c’est à travers les autres qu’il avait réussi à commencer à trouver une réponse. Sensation renforcée avec son album suivant, The Divine Feminine. Cette fois, entre deux albums, Mac n’avait pas sorti de mixtapes pour expérimenter, signe, sans doute, qu’il touchait du doigt la direction musicale qu’il travaillait. Peut-être aussi parce qu’il avait enfin atteint la sobriété recherchée depuis plusieurs années. Mac Miller semblait plus que jamais sûr de lui - chantant même plus qu’il ne rappait. Ce quatrième album faisait foisonner les ambiances, entre le jazz moderne de Robert Glasper, la néo-soul sensuelle de JMSN ou le funk électrique de DâmFunk et Pomo, notamment sur le single Dang! avec Anderson .Paak. L’album était concis, romantique, charnel, avec une direction claire : celle de la recherche de soi dans l’autre. Un autre qui à l’époque, pour Mac Miller, était Ariana Grande, dont la voix cristalline ouvrait l’album, et y revenait par instant, notamment sur leur duo My Favorite Part. 

Sortir la tête de l’eau

Mais les vieux démons de Mac ne l’ont jamais vraiment quitté. Ses addictions ont refait surface, poussant Grande à mettre un terme à leurs relations. Une rupture qui a alimenté davantage son usage de drogues, dans un cercle vicieux, le conduisant à redevenir la personne instable qu’il avait été les années auparavant, en témoignait son accident de la route et la fuite qui a suivi en mai 2018. C’est dans ce contexte tourmenté qu’il a enregistré Swimming. Tel un Icare qui se serait brûlé les ailes en s’approchant trop près de l’amour, et aurait chuté dans une Mer Egée remplie de sirop de codéine, Mac Miller a tenté sur cet album de sortir la tête de l’eau, de lutter tant bien que mal contre les courants forts de ses propres vices. Chez des artistes comme Lil Peep ou XXXtentacion, disparus cette année également, il y avait un aspect autodestructeur dans leur musique, donnant l’impression d’embrasser leurs démons. Pas chez Mac Miller, qui mettait de la légèreté dans son mal-être, sans pathos. “I'll do anything for a way out of my head” (“Je ferai tout pour sortir de ma tête”) chantait-il, la voix fragile mais pleine d’espoir, dès l’ouverture Back To Earth, comme un écho à The Star Room, cinq ans auparavant.

Swimming reprenait ainsi les teintes développés sur The Divine Feminine, mais avec les mêmes effets sonores que Watching Movies With The Sound Off, comme si les instrus étaient joués au fond d’une piscine, en apnée, plutôt qu’à la surface de l’eau, dorant sur une bouée. Les titres dansants comme What’s The Use ou Ladders manquaient d’entrain malgré leur rythme soutenu, et le piano triste de 2009 faisait danser Mac Miller avec son ancienne meilleure amie, la nostalgie, disparue depuis plusieurs années. Swimming est à la fois le témoignage du mal-être de Malcolm mais aussi de son envie d’aller de l’avant. Un mois après, sa disparition a donné à cet album une saveur étrange, un chant du vilain petit canard plutôt que d’un cygne majestueux. Il a laissé derrière lui une musique imparfaite mais profondément personnelle, qui avait rendu Mac Miller si attachant avec les années. Sur la dernière piste de Swimming, So It Goes, avant des synthés semblant s’envoler vers les cieux, Mac rappait ces derniers mots : “Just like a circle, I go back to where I'm from” (“Comme un cercle, je retourne d’où je viens”). Où que ce soit, souhaitons-lui que cela soit enfin en dehors de sa propre tête. Sa musique, elle, restera dans les nôtres.