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Sheck Wes : le petit nouveau qui réussit une rentrée fracassante dans le rap US
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Sheck Wes
Sheck Wes ©Getty

Sheck Wes : le petit nouveau qui réussit une rentrée fracassante dans le rap US

Et si les nouvelles têtes du rap américain étaient les élèves d'une école ? Que seraient leurs résultats dans leurs différentes matières ? Que dirait leur conseil de classe sur leurs performances ? Voici le bulletin de notes de Sheck Wes.

Fiche d'identité

Pseudo : Sheck Wes

Vrai nom : Khadimou Rassoul Cheikh Fall

Âge : 20 ans

Adresse : Harlem, New York

Affiliation : Aucune

Label : Cactus Jack, GOOD Music, Interscope

Signes distinctifs : Aucun

Présentation générale

Voilà un cas qui a donné des sueurs froides à la conseillère d’orientation de l’école du rap. Sheck Wes a longtemps hésité à étudier entre les murs de l’établissement. Non pas parce que, comme certains de ses camarades, il a fréquenté trop assidûment l’autre école, celle de la rue - même s’il n’est pas non plus un élève modèle. C’est surtout que Sheck était indécis sur son choix de carrière. Né de parents immigrés sénégalais à Harlem, Khadimou, de son vrai nom, a été sensibilisé à la musique par les disques de ses parents, qui lui apprendront à jouer des percussions, mais aussi par le rap joué par ses cousins plus vieux que lui. Ainsi, de son propre aveu, il a plus écouté DMX et ODB que Soulja Boy, malgré son adolescence à la fin des années 2000. Une jeunesse passée entre 5 et 14 ans à Milwaukee, dans le Wisconsin, où sa mère a ouvert un salon de coiffure. C’est là-bas qu’il commence à devenir un “mudboy”, à mettre les mains dans la boue, en revendant des CDs, DVDs et plaques d’immatriculation contrefaits. Mais aussi, à 11 ans, à enregistrer ses premiers morceaux de rap avec des potes du coin. 

Trois ans plus tard, il retourne s’installer chez son père, à Harlem, et abandonne l’idée de s’inscrire à l’école du rap pour un autre établissement : celui du basket. Son assiduité l’amènera, à 16 ans, à vouloir jouer en amateur, mais sa mère refuse de payer sa licence. En parallèle, Sheck s’était lancé dans le mannequinat. Après une occasion manquée de défiler lors de la Yeezy Season 2, fin 2015, il saisit l’opportunité de défiler quelques mois plus tard, en janvier 2016, pour la 3e édition du grand carnaval de la mode de Kanye West. Sheck n’a alors que 17 ans, mais est passionné par le textile, comme son père, tailleur de profession, qui lui a appris à tailler et coudre ses propres vêtements. Mais, lassé de le voir rater sa vraie scolarité, ses parents l’envoient au Sénégal l’été 2016, alors qu’il a 17 ans, pour étudier dans une école coranique. Un pays dans lequel il n’a jamais mis les pieds, et où il rencontre pour la première fois un de ses frères aînés, qui lui confisque son passeport américain. D’abord vécu comme une trahison familiale, ce retour aux sources forcés, constamment allongés, va permettre à Sheck de remettre certaines choses en perspective, une sorte d’apprentissage accéléré à l’entrée vers l’âge adulte.

A son retour, Sheck décide de s’inscrire enfin dans l’école du rap, en présentant quelques uns de ses exercices mis en ligne sur son Soundcloud et son Youtube. Des premiers jets qui tombent dans les oreilles d’un des élèves de Terminale, Travis Scott, qui en parle à l’un de ses profs, Kanye West. Impressionnés, Travis propose un tutorat à Sheck à travers son association Cactus Jack, et Kanye West, une bourse d’études via son label GOOD Music. C’est sous ces auspices favorables que Sheck entre en grande pompe dans l’établissement, avec son attitude crâneuse, mais ses multiples talents. D’abord grâce à un premier devoir plébiscité dans les couloirs de l’école, Mo Bamba, puis avec son premier exposé début octobre 2018 : Mudboy.

Géographie

14/20

Derrière sa musique qu’on pourrait trop rapidement étiqueté “soundcloud rap”, et par définition hors-sol, Sheck Wes montre dans sa musique et son imagerie de vraies attaches new-yorkaises. Sa musique rappelle par moments certains aspects les plus sombres développés par le A$AP Mob. Le refrain de Wanted énumère plusieurs grandes artères de Manhattan, où il serait “recherché” pour ses larcins dans des boutiques de fringues. Les clips de Live SheckWes Die SheckWes et Mo Bamba le montre dans un environnement urbain new-yorkais facilement identifiable. Sa diction est absolument celle d’un gosse qui a grandi sur les bords de l’Hudson, et l’usage d’une expression typique comme “getting lusty” pour désigner les vols à l’arrachée dans les magasins le signale comme un rappeur du cru new-yorkais.

Expression écrite

10/20

“Je glisse mes pensées dans mon stylo, mes balles dans mon arme, et je prie et dis “amen” chaque fois que je stresse”. Ces quelques mots rappés par Sheck Wes dans Mindfucker, premier titre de son album, résume l’essentiel de ses textes. Ils retranscrivent souvent la pression constante qu’il a ressenti dans sa jeunesse et la colère qu’il ressent toujours aujourd’hui. “I'm young and misguided, but I'm so into detail” : derrière l’énergie et la pression relâchée de ses morceaux, il y a un vrai décor planté par Sheck au détour de certains de ses couplets. Il évoque l’insalubrité des logements et la précarité qu’il a connu plus jeune dans Live SheckWes. Dans Wanted, il raconte ses descentes en centre-ville avec ses potes pour dépouiller les enseignes de prêt-à-porter. Ce sont surtout les conséquences de ces éléments qui l’intéressent, leur rapport de causalité.

Dans WESPN, il souligne son choix de lâcher le basket pour les podiums, puis dans Never Lost, l’exaspération de sa mère et sa décision d’envoyer son fils au Sénégal, pour enfin raconter son sentiment de solitude une fois au Sénégal dans Jiggy On The Shits, avant de freestyler en wolof. Mais son style d’écriture automatique, basé plus sur l’émotion instantanée que sur la recherche de style, sonne aussi parfois creux, comme sur Chippi Chippi, Never Lost ou Fuck Everybody. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir quelques fulgurances et belles images : “Hope my blunt burn slow 'cause life goin' too fast” (Burn Slow), “Like I got asthma, can never leave the pump” (Wanted), parallèle entre l’inhalateur des asthmatiques et une arme à feu, ou la blancheur de la peau d’une conquête comparé à la couleur d’un yahourt (Danimals).

Expression orale

14/20

“Sheck Wes got so many flows”, se vante-t-il sur Mo Bamba. Une phrase clairement exagérée : Sheck montre un flow relativement monocorde et similaire sur beaucoup de morceaux, sans placements surprenants, même si l’enchaînement entre le chant éméché de Mo Bamba et le débit à la texane de Burn Slow montre qu’il sait parfois varier les cadences. Ce sont en réalité deux autre facteurs qui sont remarquables dans les participations en classe de Sheck. D’abord les registres avec lesquels il joue de ses cordes vocales. Sur le début de Live SheckWes, il change trois fois le volume de sa voix. A la fin de Gmail, il rappe le refrain dans deux hauteurs différentes. Et il prouve qu’il sait installer différentes énergies, entre le chant mélancolique de Never Lost et les hurlements de Fuck Everybody. L’autre élément, c’est son intérêt pour l’aspect percussif des consonnes plutôt que pour la mélodie des voyelles, comme dans Kyrie, où répète le “K” du prénom du joueur des Celtics. Dans Mo Bamba, il coupe parfois même des mots (“you… fuck-a… round”) pour mieux insister sur ces sonorités cassantes, accentuées par ces “bitch!” prononcé de manière sèche et aigüe, ou le “b” se transforme presque en “p”. “C’est le seul mot dans lequel je sens et entends toute ma colère”, explique-t-il dans Gmail. Enfin, sa voix, mate et grave, peut rappeler parfois celle d’A$AP Ferg (notamment sur Live SheckWes), mais dans un registre moins cartoonesque et grimaçant.

Musique

15/20

Lorsque l’un de ses professeurs de musique, le directeur artistique Sickamore, lui a demandé de définir sa musique, Sheck lui a répondu “je fais de la musique bipolaire, elle est hyperactive et triste”. Il y a en effet de ça dans les instrumentaux choisis par Sheck Wes. Les mélodies qui l’accompagnent sont souvent sinistres, à l’image de celles de Mindfucker et Chippi Chippi, leurs longues plages noires synthétiques et leurs bruits de cyborg. Il y a quelque chose qui rappelle souvent les films de science-fiction dystopiques dans ces instrumentaux : un synthé affolé et stroboscopique (Gmail), une mélodie dissonante (Mo Bamba), un effet d’apesanteur glacial (Burn Slow), un laser défaillant qui grésille (Fuck Everybody). La plupart de ces instrumentaux, aux basses saturées, sont assurés par un élève du conservatoire de l’école, YungLunchBox, dont la musique ressemble à un rejeton trap de celle du El-P de Run The Jewels. Mais il y a aussi quelques instants suspendus plus légers, assurés par des pointures (WondaGurl sur Never Lost, Cardo sur Danimals), qui se fondent plutôt bien dans l’ensemble gris acier de Mudboy.

Chimie

1/20

Pas la matière dans laquelle Sheck Wes montre le plus d’intérêt. A part quelques mentions botaniques, il n’évoque aucune autre substance chimique dans ses textes.

Stylisme

18/20

Impossible d’imaginer Travis Scott traînant dans les couloirs avec un élève plus jeune que lui et qui n’aurait pas un penchant pour la sape. Sheck met un point d’honneur à être dans la tendance vestimentaire actuelle, sans nécessairement name-dropper à tout va des marques dans ses devoirs - il cite d’ailleurs plus facilement BAPE et Nike. Pas d’extravagance et de fautes de goûts, donc. Déjà créateur de ses propres fringues quand il était plus jeune, Sheck Wes continue d’ailleurs de concevoir des pièces de textile, qu’il met en vente sur son blog pour se faire de l’argent de poche.

Arts plastiques

11/20

Co-réalisateur de tous ses devoirs d’arts plastiques, Sheck a quelques idées intéressantes, mais manque encore d’un sens de la réalisation effective. Live SheckWes le présente lui et ses potes, dégaines menaçantes, comme n’importe quelle autre meute de jeunes hommes voulant jouer les durs dans un clip… jusqu’au moment où ils se lancent dans une innocente bataille de boules neige. Chippi Chippi superpose deux idées qui ne collent pas ensemble : un détournement du film Seul au monde, où il joue le même rôle que Tom Hanks, accompagné d’un ballon de basketball à la place d’un de handball, et des images de lui dans un hôtel, dont certaines en caméra infra-rouge. Une caméra fréquemment utilisée, que cela soit dans Mo Bamba, clip rempli de second degré et de gimmicks de weirdos, ou dans Wanted, où il fout le bordel avec arrogance devant les forces de l’ordre, accompagné de fans, dans le métro et les rues de New York. 

Comportement

18/20

L’équipe pédagogique n’a remarqué aucun problème de comportement chez Sheck Wes. Tout juste une petite pique éventuelle à J. Cole (“I ain't a born sinner”), mais tout le monde s’en prend au jeune professeur Jermaine, qui manque encore d’autorité.

Algèbre

12/20

Sheck Wes montre de belles promesses en termes de chiffres. 

Son compte YouTube a commencé à décoller en nombre d’abonnés et de consultations en janvier, grâce à la mise en ligne de Mo Bamba. Déjà auréolé d’un single de platine fin octobre, Mo Bamba continue de grimper : fin novembre, la chanson était 7e au top 100 américain, tous genres confondus, avec plus de 75 millions de vues (contre 1 à 3 millions pour ses autres clips). Mais c’est surtout sa participation à l’exposé de son tuteur Travis Scott qui a fait exploser ses statistiques en août, passant de 5.000 à 20.000 en un jour, pour atteindre en quatre mois 270.000 abonnés. Pas encore de récompenses pour Mudboy, malgré une onzième place au classement des albums rap.

Avis du conseil de classe

Pour un élève qui vient tout juste d’entrer dans l’établissement, c’est une arrivée avec beaucoup de promesses. Sheck Wes a prouvé qu’il avait un sens pour le devoir efficace, allant droit au but et évitant le hors sujet avec Mo Bamba. Mais malgré sa faculté à raconter son histoire par bribes et avec justesse, son exposé Mudboy montre aussi parfois les limites de son rap instinctif et parfois trop économe en mots et en lexique. Pourtant, il démontre une vraie prise de position musicale, en plus d’une attitude pour le moment exemplaire. Certes bien entouré, il faut peut-être précisément que Sheck vol de ses propres ailes à l’avenir pour progresser encore davantage. Encouragements du conseil de classe.

Moyenne générale : 12,56/20