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Juice Wrld : le surdoué du rap au sommet des charts
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Juice Wrld à l'Elysee Montmartre le 20 septembre 2018 à Paris (Photo : David Wolff - Patrick/Redferns)
Juice Wrld à l'Elysee Montmartre le 20 septembre 2018 à Paris (Photo : David Wolff - Patrick/Redferns) ©Getty

Juice Wrld : le surdoué du rap au sommet des charts

À tout juste 20 ans, Juice Wrld a pris la première place du classement des ventes d’albums aux Etats-Unis avec Death Race For Love. Alors qu’il est en pleine tournée européenne avec Nicki Minaj, retour sur son parcours et les raisons de son succès.

La performance a eu lieu fin juin 2018. Invité de l’émission reconnue et très suivie du DJ et présentateur anglais Tim Westwood, un rappeur américain a freestylé pendant plus d’une heure sur des instrus de grands classiques et de tubes actuels. Derrière le micro, ce n’est pourtant pas un artiste qui incarne l’image qu’on se fait habituellement d’un MC farouche en freestyle. Dreads colorées, anneau dans le nez, hoodie Revenge (marque créée par XXXTentacion) : Juice Wrld, alors 19 ans, a tout l’attirail du “rappeur Soundcloud”, comme ses contemporains Trippie Redd, Smokepurpp ou Ski Mask The Slump God. Une génération à la musique plus viscérale, énergique, mélodieuse, en rupture avec une certaine tradition du rap. De nouveaux artistes qui montrent aussi, souvent, une attitude je-m’en-foutiste à l’égard de leur musique, comme si ce n’était pas cool de faire preuve de sérieux et de l’application. Lors de son passage dans Mouv’ Live Club de DJ Muxxa quelques mois plus tard, Juice Wrld se prêtera de nouveau à l’exercice, sur des instrumentaux français qui lui sont parfaitement inconnus. Et en entrée, dès le premier couplet sur Réseaux de Niska, cette phrase : “This rap shit is a passion”. Une passion qui s’exprime à plusieurs niveaux chez Juice Wrld.

Xanax & heartbreaks

Pourtant, depuis deux ans, c’est dans un autre registre que Juice Wrld s’est fait connaître et rencontre un succès fulgurant. L’artiste de Chicago a développé une musique entre le rock et le rap, et chante régulièrement un mal être sentimental compensé par une pluriconsommation de stupéfiants. Exemple parmi d’autres : sur Who Shot Cupid?, sur son dernier album, il s’adresse ainsi à une ex : “toutes les drogues que j’ai consommé, ça valait le coup… pourquoi tu m’as fait sentir si inutile ?”. Les codes musicaux de ses instrumentaux sont bien rap, un dérivé mélancolique et planant (parfois infusé de guitare mineure) de la trap. Mais sous le filet d’Auto-Tune, son interprétation, ses mélodies vocales et sa voix traînant un râle prononcé rappellent davantage le pop punk. Dans ce registre, Juice Wrld s’inscrit dans une dynamique qui a émergé depuis trois ans parmi une nouvelle école de rappeurs hybrides, aux styles nuancés, mais partageant des points communs. Souvent, des peines de cœur noyées sous des flots de drogues de synthèses - un motif dépassant leur art, comme en atteste la disparition de Lil Peep - ou une débauche de luxe et de luxure - à ce titre, Post Malone est le roi. Parfois, des pensées suicidaires, exprimées autant sur le XO TOUR LIF3 de Lil Uzi Vert que sur le SAD! de XXXTentacion. Régulièrement, des mêmes façons de chanter inspirées par le rock “emo”, sur une musique sonnant comme une extension des jeux vidéo et des dessins animés de leur enfance. On retrouve ces éléments chez Juice Wrld, aussi bien sur son premier album, Goodbye & Good Riddance (“aurevoir et bon débarras”, en français), que sur son deuxième et dernier en date, Death Race For Love (“une course mortelle vers l’amour”). La séparation, la mort, l’amour : ces titres plantent le décor de sa musique.

De son vrai nom Jarad Higgins, 19 ans, l’histoire de Juice Wrld explique en partie son appropriation de codes venant de genres musicaux différents. Élevé par une mère célibataire, Jarad a grandi à Homewood, petite ville à 37 kilomètres au sud de Chicago. Une localité de banlieue telle que l’entendent les Américains : un “suburb” de classe moyenne, où vit une population majoritairement blanche. Un endroit plutôt tranquille, loin des conditions précaires et du taux de criminalité du Southside de Chicago, d’où sort, au début des années 2010, toute une nouvelle vague de nouveaux rappeurs : Chief Keef, G Herbo, Lil Bibby, Fredo Santana. Des artistes que le jeune Jarad écoute et dont il s’inspire, au même titre que l’album d’un autre artiste de Chicago, 808’s & Heartbreak de Chicago, sorti alors qu’il avait sept ans.

Cet album est parcouru de peines de cœur passées sous un Auto-Tune robotique, souci encore bien éloignés de son enfance. Mais il dit en avoir compris, à l’époque, l’intensité émotive. Ce sont sans doute ces émotions brutes et passionnelles qui l’amèneront plus tard, au lycée, à écouter des groupes comme Panic! at the Disco, Fall Out Boy ou Paramore. Des artistes de rock sur lequel il porte son intérêt pour pouvoir en parler avec son crush de lycée. Pendant cette période, il commence aussi à se défoncer aux drogues d’origine pharmaceutique, et devient accro aux propriétés anxiolytiques du Xanax, et analgésiques du Percocet et du sirop de Codéine. “Ça t’ouvre les portes à des émotions que tu ne ressens pas habituellement en étant sobre”, racontera-t-il à la chaîne YouTube NoJumper. Avant d’admettre : “Mais cette merde peut te détruire”. Il dit avoir depuis arrêté, se contentant de fumer de la beuh.

Alternative ou juste milieu ?

A cette époque, en 2015, Juice Wrld s’appelle alors Juicethekidd. Preuve encore de sa curiosité et son ouverture d’esprit, ce nom lui est inspiré du film Juice, sorti six ans avant sa naissance. Jarad arbore alors le même dégradé top fade que le personnage du même nom joué par 2Pac. Il pose alors ses premiers morceaux sur Soundcloud, encore très amateurs et peu affirmés, à l’image de Forever. Mais on y trouve déjà les germes de cette musique qui penche vers le bleu des sentiments déçus. Morceaux après morceaux, Juicethekidd devient Juice Wrld, pour mieux signaler ses ambitions de croquer le monde. Surtout, son esthétique se personnalise, en embrassant l’ensemble de son bagage musical. 

Je ne sais pas si j’avais peur d’être différent ou quoi, mais c’est comme si j’avais oublié que j’écoutais du rock tout le temps

expliquera-t-il plus tard, toujours à NoJumper, en bottant en touche le qualificatif d’“emo-rap” pour ceux de “non-conventionnel et alternatif”.

C’est à cette période qu’il rencontre, sur Twitter, deux potes, SIDEPCE et Nick Mira (producteur de Fuck Love de XXXTentacion), et commence à travailler avec eux. C’est grâce à eux qu’il aura ses premiers tubes en 2017 : Moonlight et Lucid Dreams. Des titres, réunis sur l’EP 9 9 9, où l’ombre d’un amour passé hante toujours la pièce où l’on dort, où la moindre peine de coeur donne l’impression de mourir à petit feu (“tu m’as laissé tomber dans ma tombe”). Un côté “emo” qu’il assume alors : “J’essaie de faire de la musique qui peut aider les gens à traverser leurs problèmes, en racontant les miens. C’est sincère, et je pense que c’est ce que les gens apprécient”. All Girls Are The Same, sorti fin 2017 et mis en image par Cole Bennett, le réalisateur de la génération Soundcloud, va lui permettre de signer un contrat de trois millions de dollars avec le label Interscope, celui d’Eminem, Lady Gaga et Kendrick Lamar, au printemps 2018. 

Depuis, l'ascension de Juice Wrld est soudaine. Un premier album en mai 2018, un featuring sur Astroworld de Travis $cott, une mixtape commune avec Future, une la tournée avec Nicki Minaj, et un deuxième album, classé numéro un aux Etats-Unis dès sa première semaine. En moins d’un an, dans ce flot de ceux que la critique musicale étiquette d’”emo-rappeurs”, Juice Wrld est devenu l’un de ses plus importants représentants, en réajustant à sa manière les qualités et défauts de ses pairs. Ses albums sont ainsi moins bordéliques et radicaux dans leurs constructions et directions musicales que ceux de XXXTentacion. Il y a une ambition “pop” affirmée chez Juice Wrld qu’il n’y avait pas chez son défunt contemporain. Pourtant, on retrouve aussi chez lui cette passion toxique peu recommandable. Dans Flaws & Sins, il menace physiquement sa copine si elle venait à le quitter, au milieu d’un album pourtant moins porté qu’avant sur la dépression post-rupture (Robbery). Sur Desire et She’s The One, il déclare sa nouvelle flamme amoureuse, et dans Fast et Big, il narre les conséquences, positives et négatives, de sa nouvelle vie de star.

Dans ces derniers contextes, mais aussi dans ses mélodies ou son interprétation, difficile parfois de ne pas penser à Post Malone. Mais sa musique montre plus de caractère que celle du texan, bien trop impersonnel dans ses textes et sans aspérité dans ses choix musicaux. Sur Death Race For Love, la présence de productions de Hit-Boy, Cardo et Boi-1da, adaptée à l’univers de Juice Wrld, apporte une dynamique nouvelle, plus tournée vers le rap (notamment sur Out My Way), alternant avec les inflexions rock du duo SIDEPCE/Nick Mira et de Purps. C’est peut-être la véritable force de Juice Wrld, soulignée avec Death Race For Love : il réussit une synthèse, un juste milieu dans ce nouvelle tendance de l’emo-rap, mais aussi en embrassant ses racines rap, à l’image d’un sample de bossa nova en toute fin d’album, repris du Runnin’ de Pharcyde, reconnaissable par les amateurs de rap plus âgés. “At least you niggas know that I still got the passion / Of someone who don't got shit, but the clothes on they back” rappe-t-il sur 10 Feet, autre morceau tirant plus vers le rap de son dernier album. C’est peut-être ce dévouement, cette envie d’être à la fois intégré au rap tout en voulant s’en détacher, qui fait de Juice Wrld un nouvel artiste singulier et populaire.