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Future : les 10 moments qui l'ont amené au sommet
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Future à Atlanta le 24 octobre 2018 (Photo : Paras Griffn)
Future à Atlanta le 24 octobre 2018 (Photo : Paras Griffn) ©Getty

Future : les 10 moments qui l'ont amené au sommet

Lorsqu’il sera temps de faire le bilan des années rap 2010, Future ressortira sans nul doute comme l’un des plus influents de la décennie. Mais comment a-t-il fait pour atteindre ce statut ?

Alors qu’il vient de sortir son septième album officiel, Future Hendrix presents : The Wizrd, le rappeur d’Atlanta semble regarder dans le rétroviseur pour contempler le trajet qu’il a parcouru. Un itinéraire depuis Pluton jusqu’aux constellations des stars de la musique, qui a débuté bien avant ses premières mixtapes officielles en 2010, et remonte à une décennie plus tôt.

1997 : Rencontre avec Rico Wade

Né Nayvadius DeMun Wilburn, le 20 novembre 1983, Future est élevé par une mère seule. Il porte d’ailleurs son nom à elle, son père biologique n’ayant même pas pris la peine de le reconnaître. Nayvadius grandit à Kirkwood, quartier défavorisé de l’Est de l’Atlanta. Il est alors surnommé “Meathead”, sobriquet peu reluisant à cause d’une tête mal proportionnée, et qui va lui coller à la peau jusqu’au début de l’âge adulte. Le salaire de sa mère, opératrice téléphonique pour le service d’urgence du 911, leur permet à peine de quoi vivre décemment. Du propre aveu du future rappeur, le cas de sa mère est un peu à part dans la famille Wilburn, qui a une longue tradition de vente de stupéfiants. Un héritage auquel ne va pas échapper Nayvadius. Lors de son année de terminale, alors qu’il montre des vrais talents dans l’équipe de basket du lycée, il quitte les bancs de son établissement pour les marches des “trap houses”, ces maisons transformées en lieu de vente de drogues. Un choix qui l’éloigne de sa mère, alors qu’il devient lui-même père de son premier enfant. C’est une autre figure familiale qui lui offre au même moment une voie alternative à celle de l’économie parallèle.

Un des cousins de Nayvadius est Rico Wade, membre du trio de producteurs Organized Noise. Ce cerbère musical produit depuis 1994 dans leur “donjon” (le sous-sol de la maison de la mère de Rico) une série d’albums et de tubes majeurs du rap et du r’n’b : les premiers albums d’Outkast et de Goodie Mob, des singles pour TLC et En Vogue. Si selon Big Gipp, membre de Goodie Mob, Future fréquente le collectif depuis 1995, Rico Wade raconte que c’est son oncle, et grand-père de Nayvadius, qui les présente l’un à l’autre lors d’un enterrement, en 1997. Wade propose à “Meathead” de venir enregistrer un morceau dans chez lui. Quelques années plus tard, en 2001, ils se croisent à de nouvelles funérailles, et Wade raconte à son cousin qu’il a fait écouter sa démo à certains artistes de la Dungeon Family, agréablement surpris par son niveau. Voulant pousser plusieurs nouveaux talents, Wade crée le groupe Da Connect, dont fait partie Meathead. Sur leur album, sorti en 2003, il traîne déjà sa voix basse et mate, pas encore déformée par l’Auto-Tune, ni abîmée par sa consommation de codéine, qu’il commence à siroter. Sa diction, autant influencée par OutKast que les Hot Boyz de Cash Money, y est articulée. Sentant son potentiel, son entourage commence alors à lui assurer qu’il est le future du rap. Ou plutôt le “Phuture”, comme certains lui suggèrent de s’appeler.

2005 : rencontre avec Rocko

Passé relativement inaperçu, le projet Da Connect ne sert pas réellement de rampe de lancement à “l’Astronaute” du rap en devenir qu’est Future. Il a tout de même bénéficié du tutorat de son cousin, en écrivant des morceaux avec l’équipe Organized Noise : il est notamment crédité sur le titre Blueberry Yum Yum de Ludacris, en 2004. Signe de son affiliation à la Dungeon Family, il tatoue le nom du collectif sur ses avant-bras. Mais l’allégeance n’est jamais un facteur de succès garanti. Rattrapé par le fisc et endetté, Rico Wade doit mettre la clé sous la porte. Sans avoir vraiment quitté la rue, Future commence à devenir un vrai rat de studio. Au milieu des années 2000, alors que la vague crunk de Lil Jon s’est estompée, deux nouveaux genres commencent à devenir populaires à Atlanta : la trap music et la snap music. Une nouvelle génération d’artistes émergent. Parmi eux, le groupe Dem Franchize Boyz, connu pour leur tube de 2004 Oh, I Think They Like Me. L’année suivante, Parlae, membre du groupe, amène avec lui à une session de studio, un certain “Phuture”. Dans la pièce insonorisée, au milieu des autres rappeurs de Dem Franchize Boyz, se tient le propriétaire des lieux : Rocko, un “hustler”, entrepreneur du coin vivant d’affaires plus ou moins légales.

Depuis le début des années 2000, Rocko a investi dans la musique, en fondant un label et créant son studio. En écoutant la musique qu’enregistre alors Phuture, Rocko est persuadé du potentiel de star du jeune rappeur, et lui conseille d’abandonner le “Ph” de son nom pour embrasser entièrement son côté avant-gardiste. Quelques années plus tard, c’est pourtant Rocko lui-même qui capte la lumière, grâce à son single Umma Do Me. Dans plusieurs plans du clip, on aperçoit Future, alors âgé de 24 ans. Une époque pendant laquelle il peaufine sa musique et observe, écoute et apprend les ficelles de l’industrie. Début 2008, Rocko a justement rendez-vous avec le grand magnat L.A. Reid, pour signer un contrat de distribution avec le label Def Jam pour son album Self Made. Future l’accompagne à cet entretien, mais, selon lui, n’est pas convié dans la salle de réunion. Une version que conteste Rocko : selon lui, il aurait présenter Future à Reid comme une future star. Malgré tout, Future signe sur le label A1 Recordings de Rocko en 2010, où il va réellement prendre son essor, et signer un premier tube avec Racks, au côté du rappeur YC.

13 avril 2012 : sortie de Pluto

Trois ans. C’est la période pendant laquelle Future parvient à donner une nouvelle facette à la trap. Après le réalisme froid de Young Jeezy, les grandeurs et décadences de Gucci Mane, l’énergie brute de Waka Flocka Flame, “Fyuch” donne à cette musique des dealers d’Atlanta des accents psychédéliques et surréalistes avec ses mixtapes Dirty Sprite, True Story et Astronaut Status. D’abord par ses angles d’attaque. Sur Tony Montana, il raconte en fast-watching l’histoire de Scarface avec une mauvaise imitation d’accent caribéen. Sur Magic, il fait passer sa flamboyance de “player” pour des tours de passe-passe. Sur Same Damn Time, il se vante d’un don d’ubiquité pour souligner son charbonnage intensif. Surtout, il commence à s’entourer des nouveaux talents musicaux de la trap : Southside, Will-a-Fool, Sonny Digital, et surtout Mike Will et Nard & B. Plutôt que les pianos inquiétants et les cuivres épiques assez traditionnels du genre, ces trois producteurs commencent à apporter des ambiances galactiques à Future, comme sur Ain’t No Way Around It et Long Time Coming. Une direction qui est magnifiée en 2012 avec Pluto.

Sur ce premier album officiel, Future tente de faire le pont entre les voyages musicaux interstellaires d’OutKast et les poussées d’adrénaline de la trap. C’est surtout le passage de Future à un flow quasiment chanté, branché en continu sous Auto-Tune, sans qu’on ne puisse jamais distingué s’il rappe ou harmonise. Le résultat est particulièrement saisissant sur des titres où il est en mode crooner : Truth Gonna Hurt You, Neva End, et évidemment le tube Turn On The Lights, recherche de l’âme soeur mise en musique par Mike Will. Les quelques guitares électriques disséminés ici et là (Homicid_e, _The Future Is Now) souligne la volonté de Future d’être une rock star, inspiré par son modèle, Jimi Hendrix. Le titre You Deserve It, auto-célébration autant que méthode Coué, vient ponctuer en tout cas une évidence : Future a pris son temps, presque une décennie pour mûrir sa formule. Et le début de succès et de reconnaissance qu’il rencontre est en effet mérité.

18 janvier 2013 : sortie du single Love Me de Lil Wayne

Etait-ce le 18 janvier avec la sortie de Love Me ? Une semaine plus tard, avec celle de Bugatti, de Ace Hood ? Ou deux mois après, avec U.O.E.N.O. de Rocko et Loveeeeeee Song de Rihanna ? Dans ce carré d’as de singles, sur lesquels il est cordialement invité, Future montre chaque fois un nouveau visage : amical et enjoué sur Love Me, bestial et féroce sur Bugatti, assommé par les drogues sur U.O.E.N.O., romantique désespéré sur Loveeeeeee Song. Sur deux de ces quatre singles, ceux pour Ace Hood et Lil Wayne, on retrouve encore Mike Will, preuve que le duo est devenu, en à peine deux ans, une machine à tubes. Ensemble, ils participent à la création du doux et pourtant fracassant retour de Ciara avec Body Party ce même mois de mars 2013. Une dernière carte qui lui offre alors l’ultime quinte flush : en trois mois, Future devient la nouvelle icône incontournable et incontestable du rap américain, dont la voix engluée dans le sirop commence à faire des émules.

Pourtant, lors de cette année 2013, ses projets seront, sans être médiocres, assez convenus. De F.B.G. : The Movie à No Sleep, Future semble en pilote automatique, ne parvenant plus vraiment à repousser les limites créatives démontrées entre 2010 et 2012. Seul vrai signe de vitalité : Karate Chop, première collaboration fructueuse avec Metro Boomin, qui sert un instrumental grandiloquent et interstellaire à un Future en plein kata, lançant les syllabes comme des atemi. 

27 octobre 2013 : demande de mariage à Ciara

Il y avait Beyoncé et Jay-Z. Kim Kardashian et Kanye West. Avant Nicki Minaj et Meek Mill, il y a eu Ciara et Future. Le clip du morceau Body Party de la diva r’n’b, sorti en avril 2013, met en scène sa rencontre avec le rappeur, lors d’une soirée. Pourtant, la vraie histoire entre les deux nouveaux tourtereaux remontent à six ou sept ans en arrière. Ciara, nouvelle égérie du r’n’b made in ATL, tourne un des clips de son album Ciara: The Evolution. Future, présent sur le lieu de tournage avec Rocko, tombe immédiatement sous le charme de la chanteuse. Et se fait une promesse : cette fille, il l’aura. Ce qui arrivera, selon les papiers glacés des magazines people, en janvier 2013. Le tandem se met alors en scène comme le nouveau “power couple” du rap et du r’n’b, à l’image d’un live sensuel qu’ils livrent chez Jimmy Fallon en juillet 2013. Le 27 octobre, Ciara annonce sur Twitter que Future l’a demandé en mariage.

L’idylle entre les deux va fortement inspiré les aspirations crooner romantique de Future sur son deuxième album officiel. Longtemps annoncé sous le titre de Future Hendrix, comme pour mieux embrasser ses aspirations rock star exprimées depuis Pluto, l’album est finalement titré Honest, et sort en avril. Un disque où les facettes de Future sont exacerbés, comme celle d’un gémeaux. Sur certains titres, les sonorités y sont encore plus mélodieuses que sur Pluto, mais aussi moins spatiales, comme si l’Astronaute était revenu sur Terre. A l’image de I Won, où il chante sa fierté d’avoir Ciara à ses bras, sur un piano romantique et suspendu. Mais la sérénade côtoie un titre comme Covered N Money, sa rythmique bégayante, ses synthés comme des tirs de lasers et ses arrêts abrupts. Future la pop star et Future la trap star semblent être dos à dos sur cet album, comme si Nayvadius menait une double vie artistique difficilement conciliable.

Novembre 2014 : arrestation de DJ Esco à Dubai

La dichotomie artistique de Future est, peut-être, un écho à celle de sa propre vie. Alors que leur fils naît en mai 2014, Ciara et Future annoncent leur rupture en août. Raison avancée par Ciara : les infidélités de son mari, qui invoque lui surtout des problèmes relationnels depuis quelques mois, et son inconfort dans cette nouvelle vie de popstar, sous les flashs des paparazzis. L’affaire écorne pourtant durablement l’image de Future, qui n’hésite pas à en rajouter en critiquant la nouvelle relation de Ciara avec Russell Wilson, joueur de foot américain, et l’accusant d’irresponsabilité parentale. Des poursuites en calomnie et diffamation s’enchaîneront les années suivantes, des batailles pour la garde partagée de leur fils aussi. Fin 2014, Future se traîne une image de salaud, qu’il cultive avec Monster, mixtape supervisée et produite en partie par Metro Boomin. Le jeune producteur de Saint-Louis attire Future dans sa trap gothique, le faisant rapper sur des grognements monstrueux sur Radical, et le renvoyant en orbite sur Monster, vers un trou noir d’orgies sexuelles sous stupéfiants. “Je baisais une salope et je pensais à toi” balance-t-il sur la deuxième partie de Throw Away, la voix titubante, engluée dans la codéine et l’amertume de sa relation foirée avec Ciara.

De nouveau célibataire, Future devient un fêtard triste. Avec DJ Esco, fidèle collaborateur et directeur artistique depuis 2008, ils partent faire quelques dates à l’étranger en novembre. Les compères passent notamment par Amsterdam, où DJ Esco décide de célébrer son 24e anniversaire en avance d’un mois et demi. Puis direction Abou Dabi, aux Emirats Arabes Unis, pour un concert dans le cadre du grand prix de Formule 1. Problème : la douane émirienne trouve 15 grammes d’herbe dans les sacs des six personnes du cortège de Future, sous la responsabilité de Esco. Dans un pays qui applique la tolérance zéro en matière de drogues, Esco est arrêté, jugé de manière expéditive, et va passer presque deux mois en prison, dans une tour de Babel avec des hommes originaires d’Afrique ou d’Asie du Sud. Surtout, la justice saisit son matériel informatique, dont un disque dur contenant deux ans de musique enregistrée par Future, comme il l’explique dans son morceau Kno The Meaning. Le titre, présent sur la mixtape 56 Nights, comme le nombre de nuits passées par son pote Esco dans les geôles d’Abou Dabi, met en scène une prise de conscience de Future : non seulement il vient de perdre deux ans de sa vie, mais il a surtout eu l’impression d’avoir laissé tomber son pote. Plus qu’un fait divers, cet épisode devient un événement majeur dans la trame narrative de Future.

17 juillet 2015 : sortie de DS2

Après la perte de deux ans de sa musique, Future n’a pas le choix : charbonner encore plus. Il a la chance d’avoir dans son entourage des musiciens de talent prêts à le suivre dans son stakhanovisme. Parmi eux, Zaytoven, l’un des saints-patrons de la trap, qui s’est transformé peu à peu en créateur d’ambiance quelque part entre les bancs d’une église et le velour d’un espace privé de strip club. Avec lui, Future enregistre en trois jours une quarantaine de chansons, début janvier 2015. Le résultat deux semaines plus tard, et montre un Future affecté, comme en gueule de bois après la grosse teuf de Monster, sur les mélodies mélancoliques de Zaytoven. Deux mois plus tard, Future livre sa troisième mixtape depuis Honest, avec 56 Nights.

Cette fois, c’est l’équipe 808 Mafia qui gère la mise en son du projet. Southside renvoie Future en apesanteur entre les astres, avec des ambiances froides et stellaires : Diamonds of Africa donne l’impression que Future fait face à Dormammu, tel Docteur Strange dans la Dimension Noire, quand No Compadre préfigure le son du Soundcloud rap avec sa basse saturée. Tarentino signe, lui, le tube de la mixtape avec March Madness,  passage en hyperespace de Future. Le rappeur y est toujours plus perché sous drogues pharmaceutiques, entre codéine, Xanax et Percocet, puissants anti-douleurs plus apaisants que les faveurs sexuelles offertes par des femmes aussi droguées que lui. La trilogie composée de Monster, Beast Mode et 56 Nights constitue alors, pour ses fans les plus fidèles, un point culminant de sa carrière. A l’égard de certains, peut-être de Future lui-même, elle n’est qu’un tremplin vers une oeuvre encore plus radicale : DS2. Suite nominative de sa mixtape de 2010, Dirty Sprite 2 (réduite aux initiales pour éviter des problèmes de copyright) est la destination finale du voyage sous psychotropes de Future depuis un an.

Le son développé par les producteurs fidèles de Future, Metro Boomin et Southside, y est encore plus distordu et poisseux, à l’image des deux premiers titres de l’album : la mélodie inquiétante et brouillé de Thought It Was A Draught, et le synthé grésillant de I Serve the Base. Les quelques sonorités organiques qu’on y entend ici et là semblent sortir d’albums de rock psychédélique des années 70 : guitare sous acide sur Stick Talk, harpe désaccordée sur Where Ya At, violons éthérés sur Slave Master. Sur cette ambiance plus noire que jamais, Future prend la forme finale du anti-héros qu’il développait : "Ils ont essayé de faire de moi une pop star, ils ont créé un monstre”, juge-t-il dans I Serve the Base. Lucide sur ses travers malgré les neurones embrumés par les substances chimiques, Future réalise avec DS2 la réalisation la plus aboutie de sa carrière, couronnée d’une première place au Billboard. Nihiliste et radical, Future est enfin devenu la rock star qu’il rêvait d’être.

18 avril 2017 : sortie de Mask Off

Alors que paradoxalement son image publique se détériore à cause de ses déboires judiciaires avec son ex-compagne, Future redevient un artiste influent et respecté, grâce à cet enchaînement couronné de succès sur sa saison 2014-2015. La preuve : Drake, artiste rap le plus populaire de sa génération, collabore avec Fyuch sur un album commun, What A Time To Be Alive, dont la couleur musicale penche plus vers Pluton que Toronto.

L’année 2016 aura été moins remarquable : malgré quelques beaux moments (Wicked, Low Life), la mixtape Purple Reign et l’album EVOL sonnent comme des extensions, moins inventives, de son pic post-Honest. Ce qui n’empêchera pas Future de scorer un nouvel album n°1 avec EVOL. Un nouveau tube plus tard à son tableau de chasse, cette fois-ci avec Jay-Z et DJ Khaled (I Got the Keys), des mixtapes collaboratives avec DJ Esco et Gucci Mane, Future reste toujours un des rappeurs les plus influents de la décennie. Il le prouve de nouveau l’année suivante, en février 2017, en sortant coup sur coup, les 17 puis 24 février, Future et Hndrxx, ses cinquième et sixième albums - ce qui lui permet d’établir un record en ayant deux albums n°1 du Billboard à une semaine d’intervalle. Réunit ensemble, ils donnent l’impression d’avoir enfin Future Hendrix, l’album que Future rêvait de faire trois ans plus tôt. Ils soulignent surtout la binarité du rappeur, comme s’il montrait les deux faces de sa planète. Dès le premier morceau de Future, on l’entend lancer un “Super!, référence à son alter-ego “Super Future”, le hitmaker. Future est rempli de bangers trap classiques mais efficaces, dans lequel le “dope boy” de l’époque de ses premières mixtapes reprend le dessus, à l’image du dernier titre, Feds Did a Sweep.

Hndrxx, lui, montre le Future séducteur et crooner, enchaînant les sérénades sur des ambiances feutrées (My Collection), ensoleillées (Fresh Air) et même déchirantes (Use Me). Album pop qu’il a sans doute toujours rêvé faire, Hndrxx a pourtant peut-être été injustement éclipsé par un phénomène qui dépasse alors son auteur : Mask Off. Devenu single de facto de Future grâce à son succès immédiat, Mask Off doit beaucoup à l’instru hypnotique de Metro Boomin, basé sur un sample de flûte tiré de la comédie musicale Selma de Tommy Butler. Des memes, des réinterprétations par des musiciens, un remix avec Kendrick Lamar, des certifications à la pelle à travers le monde, et la remise au goût du jour de la flûte dans le rap : Mask Off est devenu un tube improbable pour un morceau où il est question de gober des pilules de MDMA et de Percocet, et d’assumer son affiliation à un gang.

23 septembre 2017 : décès de Seth Firkins, ingé son de Future

“J’ai toujours envoyé chier le racisme parce que mon vrai frère est un blanc qui s’appelle Seth Firkins. Je t’aime bien au-delà de ce post, je te chérirai pour toujours poto”. De la part d’un homme dont on pensait le coeur gelé à jamais à l’écoute de ses disques, ces mots de Future prennent une valeur particulière. Lorsqu’il les écrit, sur son compte Instagram, il vient d’apprendre la mort de son ami et ingénieur du son Seth Firkins, décédé à 36 ans dans son sommeil. Dans la pop, les chanteurs font appel à ce que l’on nomme des coachs vocaux. Des professeurs de chants qui essaient de maximiser les capacités vocales de chaque artiste, selon son potentiel et sa tessiture.

Future n’avait, a priori, pas de coach vocal, mais un ingénieur du son qui a permis à la voix de l’Astronaute de prendre une nouvelle dimension. Les deux ont commencé à travailler ensemble à partir la réédition de Pluto, Pluto 3D, en 2012. Ils ne sont plus lâchés depuis. Pourtant, Firkins était un homme blanc, originaire du Kentucky, un Etat séparé de la Géorgie par le Tennessee, et qui a grandi dans un environnement plus rock que rap. Mais dès son arrivée à Atlanta en 2006 pour travailler avec Rocko, et par ricochet Future, c’est le rap qu’il a choisi. Et s’il a bossé avec Jay-Z, Gucci Mane et Young Thug, c’est avec Fyuch qu’il a développé ses talents d’ingénieur. D’abord en mixant ses albums (Pluto 3D, Honest), puis en travaillant davantage sur la voix de Future. L’Auto-Tune toujours sur “on”, Future sur la chaise à sa gauche, Firkins a transformé la voix noduleuse du rappeur en instrument unique, qu’il chante ou rappe - les premiers mots englués de Future sur Thought It Was a Draught sont remarquables à ce titre. Firkins était peut-être aussi celui qui a le mieux compris les directions prises par son acolyte. Il a par exemple choisi de mixer Hndrxx dans une ambiance parfumée, entouré de pétals de rose, pour capter l’atmosphère romantique de l’album. C’est aussi lui qui a longtemps bataillé pour qu’un album commun entre Future et Young Thug voit le jour, ce qui arrivera un mois après sa disparition, en octobre 2017, avec Super Slimey. “Ne pas le voir sur cette chaise, savoir qu’il n’est pas là, ça m’atteint tous les jours. Il n’y a pas un jour qui passe sans que je pense à lui”, confesse Future, dans le documentaire accompagnant la sortie de The WIZRD, son septième album.

18 janvier 2019 : sortie de l’album The WZRD

Après la mort de Seth Firkins, comme après chaque épreuve, Future se réfugie dans le travail. Il travaille alors sur la bande originale du reboot du film de blaxploitation Superfly, qui réunit plusieurs générations d’artistes géorgiens (Sleepy Brown, 21 Savage, Lil Jon, Khalid, Rich the Kid) aux côtés de grosses stars (Rick Ross, Miguel, Lil Wayne). Il sort également une suite à Beast Mode, réunissant neuf titres sélectionnés sur la centaine qu’ils ont enregistré depuis 2016 avec Zaytoven. Enfin, il enregistre également Wrld on Drugs, un projet commun avec Juice WRLD, nouveau talent montant de l’emo rap. La carrière de Future est ainsi faite d’année d’échauffements (2011, 2013, 2016, 2018) avant un retour retentissant en solo. Le 4 janvier 2019, il revient avec Crushed Up, avant d’annoncer, quelques jours plus tard, un nouvel album imminent, Future Hendrxx Presents : The Wizrd. Un titre intéressant, faisant penser, encore une fois, à cette dualité entre “Future” et “Hendrix”, séparés mais complémentaires dans ses deux albums de 2017. Surtout, cette fois il se présente comme un “wizard”, un sorcier, un magicien. Si magie il y a sur The Wizrd, c’est celle de faire revivre plusieurs instants de la carrière de Future.

Sur Baptiize, on réentend les violons hachés du Slave Master de DS2, puis une mélodie inversée rappelant celle de I Got the Keys ; à la fin de Temptation, on entend un extrait de Honest. Faceshot rappelle DS2, en moins subtile ; Rocket Ship, 56 Nights ; Promise U That, Hndrxx. Cela donne forcément l’impression que Future a perdu l’audace des années précédentes. Mais la coexistence de ces différentes ambiances montre aussi un artiste qui a enfin réussi à embrasser toutes les tendances qui le constitue. Unicorn Purp, avec Young Thug et Gunna, laisse voir se dessiner un arbre généalogique d’Atlanta, soulignant l’influence que Future a eu en une décennie. Une paternité qu’il revendique dans Krazy But True.

Il faut attendre la dernière piste pour entendre quelque chose de neuf, avec cet instrumental aquatique de Nineteen85, producteur du groupe de r’n’b dvsn. Future y chante un début de rédemption, en demandant pardon, malgré l’orgueil, pour ses erreurs du passé, et en se rappelant de son pote décédé Bankroll Fresh quand il voit son fils à l’anniversaire du sien. “En me servant du négatif comme carburant, j’ai créé de la musique et eu du succès grâce à elle”, a-t-il expliqué en interview. “Mais c’est devenu un fardeau de continuer à vivre dans le négatif. Je ne veux plus subir ça”. La vie de rock star a un coût que Future ne veut plus payer. En faisant un début de bilan sur The Wizrd, il ouvre peut-être un nouveau chapitre de sa carrière.