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Docteur Glover et Mister Gambino
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Docteur Glover et Mister Gambino
Docteur Glover et Mister Gambino ©Radio France

Docteur Glover et Mister Gambino

Lentement mais sûrement, le rappeur-acteur-scénariste-réalisateur a fait son trou et a fini par s'installer comme un artiste de premier plan.

Un amoureux de comédie

Cela peut paraître assez étrange compte tenu de ce qu'il est devenu aujourd'hui, mais Donald Glover n'était pas forcément destiné à être au premier plan. Après avoir obtenu son diplôme en école d’art, le natif de Californie a en effet d'abord opté pour l’écriture. En fait, il a toujours eu plusieurs casquettes. Au sein de sa troupe de théâtre, il écrivait déjà beaucoup mais s’essayait également à la mise en scène. Certains sketches sont devenus viraux et ont beaucoup tourné sur youtube tandis qu’en parallèle le jeune homme s’enhardissait et faisait ses premiers pas en solo sur scène, cette fois en mode stand-up. Mais c’est un rendez-vous avec la comédienne Tina Fey qu’il passe à la vitesse supérieure puisque l’actrice de 30 Rocks juge qu’il a le talent nécessaire pour intégrer le pôle de scénaristes de la série comique. Il en est alors le plus jeune, et le seul noir. Mais c’est en tant qu’acteur qu’il se fait remarquer du grand public durant les 5 saisons de Community  auxquelles il participe dans le rôle de Troy, un étudiant qui avec son meilleur pote Abed a droit aux gags les plus méta et absurdes du show.

En solo

En parallèle de ses activités dans le monde du spectacle, Donald a une autre passion : la musique. Il prend le nom de Childish Gambino et commence à enregistrer et sortir plusieurs projets. Pour la petite histoire, le pseudo lui est venu d’un site qui génère automatiquement des noms de rapperus façon Wu-Tang Clan, et c’est vrai que ça sonne stylé. Sans revenir en détail sur l’intégralité de sa discographie qui comporte déjà 7 mixtapes, 3 albums et 2 EP’s, Gambino a su rapidement faire évoluer son style pour se démarquer des autres. Si à ses débuts on a clairement affaire à du rap assez basique voire par certains côtés « du rap de fan de rap », il s’en éloigne petit à petit et lorgne sur des influences plus larges. Certains voient dans ses projets les plus récents du Prince, d’autres du D’Angelo, etc. Le fait est que l’artiste a fini par comprendre et maîtriser sa voix, ce qui lui ouvre effectivement bien plus de portes qu’avant. Il a également abandonné le côté troll de son approche artistique du départ. Ou plutôt, il a appris à s’en servir de façon plus efficace, on y reviendra plus tard.

Malgré la déception des fans, Glover a toujours dit qu’il n’avait pas abandonné Community pour se consacrer au rap, mais pour « voler de ses propres ailes ». Et en effet, même s’il a sur cette période plusieurs sorties à son actif, il a surtout monté un projet qui le tenait à coeur plus que tout : la série Atlanta. Véritable phénomène, la série dénote totalement dans le reste de la production télévisuelle et le public l’adopte. Le ton tragi-comique qui oscille à chaque épisode et qui contrebalance les thèmes ultra-réalistes abordés (racisme, pauvreté, galère, l'envers du décor de l'industrie musicale niveau rap, etc) séduit beaucoup de monde, le groupe Migos fait une apparition remarquée, et Atlanta rafle sans surprise plusieurs récompenses prestigieuses.

Polémiques

Tout n'est pas non plus parfait dans le royaume Gambino. Le bonhomme traîne comme un boulet des accusations récurrentes de misogynie, d’homophobie, de mépris envers les handicapés, et même d'insensibilité quant à la cause noire américaine. En gros, cela date des débuts de sa popularité et de la médiatisation qui allait avec. C'est-à-dire qu'en tant qu'humoriste de stand-up il pratiquait un humour très noir, par exemple il commençait un sketch en demandant à son public "y'a-t-il des personnes de petite taille dans la salle ? Non ? Cool, je vais utiliser le mot nains alors", et pas mal de passages du même style, des blagues qui rabaissent les femmes en général et les noires en particulier, des sketches sur le viol dont notamment le "Bro Rape", des rimes salaces souvent centrées sur les asiatiques, etc.

Certains excusent ça par l'argument classique "il était jeune et déjà surexposé", et relativisent donc certains de ses propos, mais d'autres l'ont plutôt mauvaise et n'apprécient pas vraiment de le voir s'ériger en défenseur des opprimés dont il se foutait éperdument auparavant. Sans chercher à distribuer bons et mauvais points (il a sans doute réellement évolué au cours des années), on peut cependant comprendre que ses récents positionnements soient vus comme légèrement plus opportunistes que ceux d’un Kendrick Lamar. Quand on se fait connaître d’abord sur Internet, c’est le revers de la médaille, il est toujours difficile « d’effacer » son passé. A sa décharge, Glover semble pas mal regretter tout ça ; contrairement à l’époque où il défendait son droit de blaguer sur tous les sujets, il a enchaîné sur instagram en 2013 une série de confessions à fleur de peau. Dans un premier temps il clarifiait simplement les choses quant aux raisons de son départ de la série Community, puis c’est devenu plus personnel et il a écrit avoir peur de plusieurs choses : être à jamais renvoyé au sketch Bro Rape, être vu comme quelqu’un qui a honte d’être noir, être vu comme quelqu’un qui hait les femmes, etc. Mais bon, au milieu il y avait aussi des passages marrants, comme « j’ai peur que les gens découvrent un jour sur quoi j’aime me masturber », ça relativise.

2018, la consécration

L’artiste en a fait du chemin, depuis ses débuts. La saison 2 d’Atlanta a sans surprise été acclamée, parfois encore mieux reçue que la première. En tant qu’interprète, Donald sera le héros de la version live du Roi Lion de Disney, et dès le 23 mai, il est à l’affiche de Solo – A Star Wars Story, spin-off sur la jeunesse de Han Solo où il joue son pote Lando Calrissian. Il faut ajouter à cela une ribambelle d’autres projets, autant dire que le type ne va pas chômer.

La vidéoThis is America  a marqué une grande partie du public tant elle est chargée à tous les niveaux. Il faut dire qu’elle combine le talent de Childish Gambino avec le don pour la communication de Donald Glover. On ne va pas revenir sur le clip, tout le monde l’a déjà fait en long, en large et en travers, mais il est clair que les auditeurs/spectateurs ont apprécié le message dénonciateur sur le fond et le côté ultra-symbolique sur la forme. Au point que des grands médias ont très sérieusement décortiqué chaque détail de la vidéo, à l’instar du New York Times, du Business Insider et du britannique The Independant, entre autres. C’est d’ailleurs ce qui casse totalement la magie de la chose : l’artiste entre officiellement dans la case du « rappeur plus intelligent que les autres rappeurs » ce qui engendre un public assez insupportable capable de sortir des énormités du genre « ça faisait longtemps qu’un rappeur n’avait pas porté de message politique ». Non les cinglés, ça arrive tout le temps, depuis les débuts du rap, c’est juste que les autres font des clips moins portés sur l’onanisme blindé de références pour que des auditeurs se sentent super intelligents après l’ouverture d’une page wikipedia histoire d’être bien sûr que tel élément d’arrière-plan est une référence à blablabla. Là où Glover est très machiavélique, c’est que cette portion du public tombe à chaque fois dans le piège et est un tremplin formidable en terme de popularité. On pourrait également penser que la démarche du rappeur est simplement sincère mais on parle du mec qui a écrit un épisode d’Atlanta centré sur le fossé énorme qui sépare un riche blanc progressiste super heureux d’avoir des statues africaines dans son salon et un noir du ghetto qui n’en a juste rien à foutre de tout ça. Cependant dur de lui jeter la pierre tant ça n’entache pas la qualité de sa musique ; on en pense ce qu’on en veut mais ce n’est pas particulièrement moins bien qu’avant.

Mais ça ne s’arrête pas là. La rumeur d’un prochain spin-off consacré entièrement au personnage de Lando est née en plein festival de Cannes avant d’être démentie par LucasFilm. Si toutefois cela devait arriver, Donald serait la tête d’affiche d’un blockbuster de premier plan avec le tampon Star Wars, ce qui suffit à lui assurer une exposition folle pour les prochaines années. Et si jamais il arrivait à convaincre l’équipe du film de lui confier la bande originale façon Kendrick avec Black Panther, ce serait le hold-up du siècle, même si le long-métrage se révélait être une effroyable merde (ça reste Disney-Star Wars). Bref, une success story du genre petit mais costaud. Même si dans nos coeurs, Donald/Childish sera toujours ce sale gosse qui imite Tiger Woods juste pour dire des gros mots.

Crédit photo : Theo Wargo / Getty Images

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