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Blueface est-il le nouveau visage du rap de L.A. ?
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Blueface (Photo : Johnny Nunez/WireImage)
Blueface (Photo : Johnny Nunez/WireImage) ©Getty

Blueface est-il le nouveau visage du rap de L.A. ?

Portrait de Blueface, “visage bleu” (comme les billets), jeune rappeur de 22 ans de Los Angeles, qui en quelques mois est devenu l’une des nouvelles sensations du rap américain.

“Bébé, tu vois ce tatouage facial ? Je veux pas de taf”. Le dessin en question est celui, justement, d’un autre visage : celui de Benjamin Franklin, l’un des pères fondateurs des États-Unis d’Amérique. Son portrait est imprimé sur les billets de 100 dollars, qui sont passés du vert au bleu en 2013. Il trône aussi, donc, sur la pommette et la tempe droite de Blueface, ce jeune rappeur de LA qui a connu une ascension soudaine, portée par un tube, Thotiana, une floppée de remixs officiels (avec YG et Cardi B), et des détournements de ce même morceau sur des freestyles. Blueface provoque des réactions tranchées chez les auditeurs, trouvant l’artiste tantôt original, tantôt absolument nul. Il a conscience des passions qu’il déchaîne et les assume pleinement tant qu’on parle de lui et que cela le rend de plus en plus célèbre. De toute façon il n’a plus le choix, après avoir imprimé la tronche de “Ben” sur la sienne.

Meneur de jeu

La carrière de rappeur de Blueface part d’un chargeur de téléphone oublié dans sa voiture. Celui de TeeCee4800, un autre rappeur de Los Angeles, cousin de Ty Dolla $ign, que Blueface dépose un soir à un de ses concerts, fin 2017. TeeCee le rappelle le lendemain pour passer à son studio, où il bosse sur un morceau. Lorsqu’il arrive, quelqu’un propose à Blueface d’essayer de rapper sur l’instru qui tourne. Il passe dans la cabine de prise de voix, en ressort, écoute le résultat, et a une révélation : il peut le faire. Blueface a alors 20 ans, passe ses journées chez lui à s’occuper de son bébé, et essaie de trouver une nouvelle manière de gagner de l’argent. Car les vingt premières années de sa vie auraient dû le mener vers une autre carrière. Le petit Johnathan Michael Porter passe d’abord son enfance dans le quartier de Mid-City à Los Angeles (non loin du fameux Crenshaw de Nipsey Hussle). Au moment du divorce de ses parents, alors que son père part s’installer à Oakland, dans la région de San Francisco plus au Nord, lui déménage avec sa mère à Santa Clarita, à 56 kilomètres au nord ouest de Los Angeles. Une ville de classe moyenne blanche, où le plus grand employeur local est un parc d’attraction. Plutôt loin, donc, des affaires de gangs des quartiers sud de Los Angeles.

Pendant l’adolescence, il fait une promesse à sa mère : rester loin de la rue et des bandes criminelles, dans lesquelles est alors trop impliqué son frère aîné. Une promesse qu’il tient partiellement. S’il s’affilie avec un gang de Crips, il se fait surtout une place dans l’équipe de son lycée de football américain - un sport qu’il pratique depuis qu’il a dix ans. Celui qui se fait alors surnommer “Sticks” par ses camarades y joue au poste de quaterback, rôle de meneur de l’action offensive dans une équipe - qui en fait, de facto, un des joueurs les plus suivis sur le terrain, par le public et les media. Son sens du jeu, ses longues passes et le respect des tactiques du coach de l’équipe lui permettent de briller, menant son équipe à la victoire de leur championnat local en 2014. Croyant en son potentiel, sa mère et lui envoient alors des vidéos de ses exploits à différentes universités. C’est celle de Fayetteville en Caroline du Nord, à l’autre bout du pays, qui répond positivement au jeune athlète. Mais dès sa première année, son coach lui fait jouer rapidement un match, quand d’habitude une première saison permet de s’acclimater et de progresser à l’entraînement. Sauf qu’une fois ce premier match joué, plus possible d’en jouer un autre dans la saison, l’empêchant de vraiment briller sur le terrain. Un mauvais choix de coaching doublé d’un mal du pays qui poussent Johnathan à retourner vivre en Californie.

La musique par accident

De retour à Los Angeles, Jonathan Porter vivote de petits deals et de coupes de cheveux pour les gars de son quartier. Il tient alors un compte Instagram, The Fade Room, sur lequel il poste ses œuvres de barbier amateur. C’est à ce moment qu’intervient la fameuse session de studio lors de laquelle il comprend que lui aussi peut rapper. Alors il enchaîne les morceaux, sur lesquels il tâtonne à trouver son style, mais qu’il poste sur son Soundcloud. Il se souvient qu’un de ses anciens coéquipiers de l’équipe de football du lycée produit des instrus sous le nom de Scum Beatz. Un jour, il toque à la porte de Scum Beatz, avec une question : “t’as des instrus ?”. Incrédule et sceptique, le beatmaker lui envoie des fonds de tiroir, notamment la prod de “Dead Locs”, morceau dans lequel il prétend tout un tas de vantardises en jurant sur la tête de ses potes morts. “Quand il me l’a renvoyé, j’ai eu besoin d’un temps d’adaptation”, admet Scum Beatz au site Genius. “Honnêtement, j’étais pas fan, jusqu’à ce que je l’écoute vraiment. Ce qu’il racontait était mortel, en fait”. 

“Dead Locs” est le vrai point de départ du style de Blueface. Sur ce morceau, dans lequel il fait référence à la culture Crips dans laquelle il a un temps évolué, il semble constamment courir après le beat. Les américains appellent ça le flow “off-beat”, et des rappeurs californiens comme E-40, Keak Da Sneak et Suga Free en ont fait leur spécialité ou des coups d’éclat. Plus récemment, ce sont les jeunes fougueux de SOB x RBE qui ont reproposé ce genre de flows pas entièrement dans les temps, mais pourtant captivants. Chez Blueface, cette élocution est exagérée, décuplée par sa voix désaccordée, comme celle d’un adolescent en pleine mue. Sur les morceaux qui ont suivi Dead Locs, comme Respect My Cryppin’ ou Thotiana, Blueface a totalement embrassé et adopté ce style comme sa signature vocale. Les plus dubitatifs y voient simplement le signe de l’amateurisme de Blueface - après tout, il s’est mis à rapper il y a tout juste plus d’un an. Les plus optimistes y voient un atout, une particularité qui démarque Blueface de ses contemporains - il suffit d’écouter le remix du West Coast de G-Eazy, avec YG, ALLBLACK et lui-même, où son couplet est le plus paresseux de tous, mais où sa voix et son débit sortent du lot.

Simplicité ou simplification ?

Blueface s’inscrit aussi dans la vague musicale qui a dominé le rap de L.A. cette décennie : la ratchet music. “Ratchet” est un mot “ebonic”, une déformation dans l’argot afro-américain du mot “wretched”, qui veut dire “misérable”. Le mot est devenu par réappropriation une source de fierté, comme on dit “être ghetto” pour mettre en avant une forme d’authenticité. Surtout, à partir de 2012, le terme est devenu profondément lié à un nouveau courant musical. La ratchet music est un dérivé de plusieurs styles de rap de la baie de San Francisco, de la mob music au hyphy. Des rythmiques rebondies, des basses gluantes, des mélodies qui tiennent en quelques notes, et surtout une caisse claire qui “slap” ou “snap”, comme des claquements de mains ou de doigts. C’est DJ Mustard qui a popularisé la ratchet avec de nombreux tubes (Rack City de Tyga, I’m Different de 2 Chainz) puis avec l’album My Krazy Life de YG, en 2014. Des artistes comme G-Perico, Problem, RJmrLA et Drakeo the Ruler ont eux aussi fleuri grâce à ce style au groove sec et entraînant mais aux textures sonores glaciales, chacun avec leurs nuances. Blueface arrive, en cette fin de décennie, comme une micro-évolution de ce courant, mais sans la complexité et la densité de ses prédécesseurs. Comme si il avait appauvri une matière brute, la rendant peut-être aussi plus accessible.

Sur ses mixtapes Famous Cryp et Two Coccy, ce motif musical est réduit à son strict minimum. Les instrus sont portés par des notes de piano froides et ces rythmiques ratchet typiques, et manquent des variations musicales qu’on a pu entendre sur des projets du même cru des alentours de L.A.. Une oreille distraite pourrait presque entendre un même riddim, comme on en entendait il y a quelques années dans le dancehall. Une sensation de répétition d’autant plus forte que Blueface joue la carte du player sur tous ses morceaux, entre menace directe à ses opposants et activité sexuelle débordante. Thotiana joue ainsi sur le détournement en prénom de “thot”, mot peu glorieux pour caractériser une femme aux mœurs légères. Il y a une chose pourtant, pour les oreilles avisées, qui démarque Blueface quand il veut bien se gratter un peu la tête : son sens de la formule saupoudré d’un humour absurde. Des images difficilement traduisibles en français sans en perdre le sens, où le port d’un flingue à la ceinture lui donne l’impression d’avoir “deux bites”, où le souffle d’un coup de feu est comparé à celui d’un sèche cheveux, et où l’échelle de qualité des fessiers de ses conquêtes va de “gelée” à “confiture”. Ces gamineries parsèment des morceaux qui ne dépassent jamais les trois minutes, parfois même deux, à l’image de la vague des rappeurs Soundcloud. D’ailleurs, certains de ses clips ont été mis en image par Cole Bennett, le réalisateur de clips star de cette nouvelle génération qui optimise plus que jamais cet espace d’Internet, avec des plans décalés et des effets de bug.

Instagram rap

Comme Lil Pump, on ne sait plus si le rap est une fin ou un moyen pour Blueface. Rappeur de l’ère Instagram, il est lui-même un produit marketing, et fonctionne comme une marque, avec des codes et des symboles. Dans son rap, c’est son flow désarticulé et sa voix cartoonesque. Dans son look, c’est de dégradé “top fade” improbable, avec, par moment, des bouclettes tombant de manière aléatoire. Dans ses clips, ce sont des gestes : la “bustdown dance”, pendant laquelle il balbutie un C-walk en tirant sur la ceinture de son pantalon, ou son rituel de coiffage de sourcils, avec son index et son auriculaire, après en avoir passé les extrémités sur sa langue. Des codes qui séduisent un public adolescent, et Blueface l’a bien compris, en retournant rapper ses tubes devant des lycées, debout sur le toit de sa caisse. Les vidéos de ses performances, devant des lycéens conquis, sont devenues virales et ont créé un cercle vertueux de viralité, attirant à lui d’autres rappeurs plus établis. Après les remix de Thotiana avec YG et Cardi B, et ses featuring avec G-Eazy et French Montana, Blueface a récemment teasé des morceaux avec Tyga et Lil Pump.

Avec ces cartes en main, Blueface doit faire les bons choix. Ne pas se griller trop tôt, comme lors de sa première année de football universitaire. Mais comme ce match joué en avance, les décisions ne lui appartiennent pas forcément. Son manager a choisi de signer avec Cash Money West, branche du fameux label Cash Money de Birdman. Un label dont on ignore la réelle viabilité aujourd’hui après des années de sombres histoires contractuelles. Depuis cette signature, Blueface a en tout cas sorti des morceaux plus structurés, notamment Studio, dans lequel il touche du bout des doigts une nouvelle approche, plus autobiographique. Un récit de vie qui pourrait être nourri par une autre histoire, bientôt : en novembre dernier, pour se défendre d’une tentative de braquage, Blueface a ouvert le feu sur le véhicule de son agresseur. Il a été arrêté, libéré suite au paiement d’une caution de 50.000 dollars (44.676 euros). En février dernier, des policiers ont de nouveau arrêté le bleu rappeur, et l’ont contrôlé avec une arme à feu, sans permis de port d’armes. Là encore : libération sous caution (30.000 dollars, soit 26.813 euros). Des embûches judiciaires qui rappellent le parcours de Drakeo the Ruler, dont certains misaient encore sur lui l’an dernier pour incarner le futur du rap de L.A., avant qu’il ne risque la prison à vie pour une affaire de meurtre. Les enjeux des affaires de Blueface sont moindres, mais elle pourrait le freiner dans sa carrière de nouvelle icône, peut-être un peu par défaut, du rap angelino. Enfin, s’il y tient vraiment. Après tout, une peine de prison, c’est aussi une bonne pub, dans le divertissement à l’américaine.