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Comment le rap français est devenu le meilleur ami de la variété
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Comment le rap français est devenu le meilleur ami de la variété
Comment le rap français est devenu le meilleur ami de la variété ©Radio France

Comment le rap français est devenu le meilleur ami de la variété

On ne compte plus les duos improbables et artistes rap qui assument un virage pop en 2018 mais à une époque le genre s'est pourtant construit en "n*quant la musique de France"...

Au printemps, en pleine promotion de son dernier album, Maître Gims affirmait à qui voulait l’entendre que le rap était devenu la nouvelle variété , prenant son exemple personnel pour vérité générale : parti du rap, il avait petit à petit basculé vers le chant, jouait, en termes de chiffres et de notoriété, dans la cour de M. Pokora, Julien Doré et Kendji Girac, et pouvait même se permettre de collaborer avec Vianney. L’affirmation de Gims a cependant soulevé quelques protestations du côté de la base dure du rap français, celle qui refuse de s’aventurer sur le terrain du mainstream, et d'entamer une évolution forcée vers les rythmiques reggaeton et les refrains chantonnés.

A bien y regarder, pourtant, de nombreux indices laissent à penser queGims n’a pas entièrement tort  : Damso  écrit pour Kendji Girac, Maes rêve de bosser avec Louane, Lomepal ne veut même pas qu’on le considère comme un rappeur, et Canardo chante avec Joyce Jonathan. Et puis, le rap dans son acceptation large est le genre qui vend le plus en France, celui qui squatte à longueur d’année le top des classements de streaming, alors qu’il faisait partie d’une scène marginale il y a vingt ans, là où la variété était le genre dominant sans partage. La donne s’est lentement inversée, et si la varièt’ -elle aussi dans son acceptation la plus large- reste incontournable, le grand bouleversement tient en réalité dans les rapports entre ces deux genres, qui se sont longtemps snobé, avant de comprendre, au fil du temps, qu’ils pouvaient se nourrir mutuellement.

Quand le rap débarque en France à la fin des années 80 et au début des années 90, il se pose en effet en antagoniste principal de la gentille chanson française et de la varièt’ à papa-maman : en 1993, NTM chante “la varièt’ nous prend la tête, que ces bâtards prennent leur retraite”  et se pose en porte-étendard d’un mouvement nouveau, venu mettre fin à la “masse de merde commerciale” proposée alors par les radios, et portée en triomphe par les chaînes de télévision. C’est l’époque où le rap constitue le genre musical subversif par excellence, où prendre position contre la bien-pensance de la chanson française est de bon ton, et où scander “Nique la musique de France” est la norme.

Avec son changement de statut pendantla deuxième moitié des années 90, le rap français se trouve dans une posture de plus en plus indélicate  : s’il reste, dans le fond, opposé à la variété et la chanson française mainstream dans son ensemble, il doit aussi composer avec sa propre acceptation, et son cheminement vers une position de genre moins à la marge, et plus en réussite. Tout le monde se met à vendre, à signer en maisons de disques, à entrer en playlists sur les grosses radios ou sur les chaînes musicales, et par conséquent, à se trouver face à un dilemme : rester authentique et hardcore comme au premier jour, quitte à abandonner des parts de marché aux autres, ou se laisser aller à quelque concession , et faire entrer de plain pied son rap dans l’ère du mainstream.

On se retrouve alors dans une situation où tout le monde semble tirer doucement vers la variété , sans que personne n’ose se l’avouer. Le rap parle de moins en moins de politique, et de plus en plus d’histoires d’amour, les refrains sont de moins en moins scratchés, et de plus en plus interprétés par des chanteuses aux voix mielleuses, et bien qu’on continue de cracher allègrement sur tout ce qui se rapporte à la varièt’, on met doucement mais surement les pieds dedans. Hasard ou pas, quand MC Jean Gab1  s’en prend à l’ensemble du rap français en 2003, il accuse ouvertement B.O.S.S et IV My People de faire dans la variété, et laisse libre de toute critique … MC Solaar et Doc Gynéco, les deux seuls à n’avoir jamais renié leur proximité avec ce genre.

Paradoxalement, alors que le rap rejette à cette époque tout un pan de la musique française, il réclame l’héritage du pendant noble de la variété : la chanson française.  Un rappeur se doit alors d’avoir grandi avec Brassens  et Brel et de citer Renaud comme le “premier rappeur de l’histoire”. La frontière est cependant fine et difficile à définir : ça ne semble poser de problème à personne de faire références toutes les quatre mesures à Jean-Jacques Goldman  qui marche seul, mais le Ministère Amer créé un tollé quand il collabore avec Johnny Hallyday . C’est moins évident pour la combinaison Passi-Calogero , qui n’enchante évidemment pas les puristes, mais constitue l’un des gros succès de l’année 2004, ou pour le Disiz-Yannick Noah  quelques mois plus tard. En revanche, ça colle de mieux en mieux du côté de la chanson noble, avec des connexions directes comme le duo Aznavour-Kery James , et indirectes comme la reprise du Métèque de Moustaki par Joeystarr.

Au milieu des années 2000, le rap français se libère donc petit à petit de ses principes moraux et finit par accepter l’inéluctable : il ne pourra pas vivre en ermite éternellement, et devra tôt ou tard se mélanger au reste du plateau musical. Et certains artistes comprennent plus vite que d’autres que l’ouverture à la chanson plus classique peut être gage de réussite : La Fouine , dont le bagage chanson française est plutôt costaud, reprend Maxime le Forestier, se mélange avec Patrick Bruel  et s’aventure très régulièrement du côté du chant ; Oxmo Puccino  va chercher les Jazzbastards , Olivia Ruiz , et écrit pour Alizée  ; et même du côté du rap dit alternatif, on s’aventure loin de sa zone de confort, comme quand Tekilatex  connecte avecLio , ou que La Caution collabore avec Mai Lan . Evidemment, les réticences existent toujours, et nous offre notamment ce grand moment de télévision offert par Casey face à un parterre atterré :

Malgré toute la bonne volonté de Casey à chier allègrement sur “la chanson française, vieille et décérébrée” , le rap tend de plus en plus à se diluer dans un mélange de pop, de variété et de RnB , et l’explosion spectaculaire de laSexion d’Assaut  ou de Soprano au tournant des années 2010 tend déjà à laisser penser que le rap est devenu l’équivalent de ce genre qu’il haïssait tant au début des années 90. Le rap proposé par ces artistes, et relayé par les médias grand public, correspond alors de plus en plus à la définition de la variété : une musique destinée au plus grand nombre, axé sur le pur divertissement, aux mélodies simples  et aux paroles accessibles, avec une propension à piocher dans les sonorités et les rythmiques des autres genres -en somme, typiquement ce que va faire le rap le plus mainstream à partir de cette période. Accents reggaeton, influences latines, rumba congolaise, afrobeat : à l’heure actuelle, le rap français est un véritable melting-pot de sonorités, à tel point que l’on va devoir user de roublardise pour nommer la frange la plus dansante du rap, et aller chercher du côté de la“pop urbaine” pour justifier ce métissage.

Genre le plus vendeur en France, en particulier auprès des moins de 35 ans, majoritairement accepté par le grand public, le rap remplit aujourd’hui des stades et voit ses plus grands tubes repris dans les cours d’école, tandis que ses acteurs sont de plus en plus régulièrement invités à des tables qui étaient autrefois réservées aux chanteurs de variété française. Le constat peut aujourd’hui se faire dans les deux sens :  on peut se féliciter de voir le rap avoir pris, trente ans après ses débuts en France, la place dont il rêvait tant ; à l’inverse, on peut pester après sa dilution dans d’autres courants musicaux, et se poser la question de la pertinence du maintien de ces artistes dans la catégorie rap quand on évoque des titres ou des albums ouvertement pop. Vingt ans après que Doc Gynéco ait appelé à être classé dans la varièt, voir Soprano s'asseoir aux côtés de Julien Clerc et Jenifer sur les fauteuils de The Voice Kids  ne devrait plus choquer.En 2018, le rap, en particulier dans sa dimension la plus mainstream, n’a plus vocation à niquer plus la musique de France :il est devenu la musique de France.

Crédit photo : betrand Rindoff / Getty