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YL : l'héritier du rap français
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YL : l'héritier du rap français
YL : l'héritier du rap français ©Radio France

YL : l'héritier du rap français

Tout en traçant sa propre voie, YL semble voyager à travers les temps du rap français pour n'en sortir que le meilleur.

Les cycles auxquels se soumet le rap français sont difficilement prévisibles, tant ils ne semblent obéir à aucune logique. Après quelques années passées à ralentir inexorablement les bpm tout en épurant au maximum les couplets pour miser sur les refrains et les ponts, la tendance est revenue, sans trop prévenir, à des textes plus denses,  des flows plus nerveux, et une réelle prise en compte de la performance du rappeur, sur des critères que l’on croyait morts et enterrés depuis une bonne décennie. Illustration claire de ce renouvellement du genre, les réussites récentes de Sofiane  ou Ninho , tous deux capables d’accrocher au minimum le disque de platine à chacune de leurs sorties, viennent prouver que le rap de rue faisant la part-belle à l’écriture a de nouveau le vent en poupe. Derrière eux, nombreux sont ceux qui poussent dans la même direction, entre rappeurs indépendants et espoirs signés sur des grosses maisons de disques ayant flairé le bon filon. Au sein de cette dernière catégorie, l’émergence du marseillais YL apparaît comme la conséquence logique de ce nouvel engouement du public pour un type de rap qui a su se renouveler tout en conservant ses codes.

Jeune vieux, vieux jeune

Dicidens, Le Rat Luciano, la Scred Connexion … quand YL cite les références qui ont construit son background d’auditeur, et par conséquent forgé sa personnalité artistique, les noms qui émergent sont ceux d’un trentenaire bien tassé, à l’oreille éduquée par des sonorités d’une autre époque. On s’étonne, donc, en jetant un oeil sur la carte d’identité du garçon, qui fête ses 22 ans cette année, et n’avait pas encore prononcé son premier mot au moment où la Fonky Family mettait son premier disque dans les bacs.  Des influences qui expliquent la teneur très lyrique de l’album Confidences , officiellement disponible depuis le 23 février : à l’image de ses illustres prédécesseurs,le rappeur marseillais combine l’amour des schémas de rimes soignés, la propension à donner une dimension poétique à ses punchlines, et le fond très dur de son univers . Concrètement, ça donne quelque chose comme :

Le seigneur est grand, je te le garantis / Tes imbéciles de potes sont pas rentables / Je me fais payer par le patron de la boîte, car sans moi sa putain de boîte n’est pas remplie .

Loin d’être enfermé dans une vision purement passéiste du rap, YL est de cette génération de rappeurs déterminée à combiner ses influences d’un autre âge avec des sonorités plus actuelles.

De la même manière que ses codes musicaux semblent tout droit venus d’une autre époque, YL affiche également un état d’esprit confondant pour qui se nourrit d’idées reçues sur la nouvelle génération : école, travail, éducation, détermination, études ...  la mentalité affichée par le rappeur -notamment à travers ses interviews- aurait de quoi briser à elle seule quelques préjugés trop solidement ancrés. Au milieu de cette incessante exhortation à se sortir les doigts, YL ne se contente pas de verser dans la critique de cette mentalité parfois attentiste qui peut gangréner l’existence de certains galériens, mais clame également son amour de l’école (“j'donne l'exemple à tous les autres écoliers, j'suis bien apprécié par mes profs”)  et de certaines disciplines, loin de se contenter d’être le meilleur en sport et en chant (“à la maison on parle arabe mais j'ai 18 en français” ).

Chaînon manquant

En plein débat sur l’exemplarité des rappeurs, suite au procès de Fianso et aux divers polémiques venues frapper de plein fouet certains rappeurs -l’orthographe de Jul, le procès de Rohff, le sexisme présumé de Damso-, YL a clairement défini sa position :sa voix et ses propos ont une portée sur son auditorat, parfois jeune, et sa responsabilité est donc, selon lui, clairement engagée. Pour autant, le Marseillais est loin de tomber dans un discours moraliste qui s'avérerait exaspérant de la part d’un rappeur dont l’univers reste malgré tout ancré dans les ruelles marseillaises, entre marchandises illégales (“quand tu fréquentais les grandes écoles moi je fournissais les toxicos” ) et règlements de comptes (“j’ai déjà quelques amis calcinés” ). Dans de telles dispositions, YL semble finalement accepter bon gré mal gré sa condition, en équilibre entre la nécessité de ne pas subir plus que de raison son environnement, et la volonté de ne pas exalter un mode de vie dont il connaît malheureusement trop bien les contrecoups néfastes. De ce point de vue, YL se place à nouveau en digne héritier de rappeurs d’un autre siècle,  narrateurs de la réalité des quartiers populaires à une époque où personne d’autre ne prenait la peine de la raconter.

Liant assez inattendu entre les époques, YL fait partie de cette catégorie d’artistes voués à réconcilier les publics, enrassemblant les vieux admirateurs du Rat Luciano et la nouvelle génération fan de Jul. Capable de parler aux plus jeunes par son statut de grand espoir du rap français, mais aussi de gagner le respect des anciens par l’attention portée à ses textes et par sa mentalité de “vaillant”, le rappeur marseillais voit son statut d'élément intermédiaire entre les scènes se refléter également à travers l’ossature instrumentale de la mixtape Confidences  : têtes d’affiches de la production française (Therapy, Katrina Squad, Jack Flaag ), tauliers du terrain marseillais (L’Adjoint, Jul ), petits jeunes prometteurs (Seezy, Jemi Black ) … En bon représentant de la mentalité de plus en plus coalisée du rap français, YL pioche ci et là les meilleurs éléments à sa disposition, composant sa palette avec chacune des couleurs proposées par les différents beatmakers, afin d’obtenir la meilleur nuance possible pour mettre en valeur ses textes et son univers.

Point d’équilibre

Cette recherche constante d’équilibre -entre vie de rue et droit chemin d’une part, entre rap d’une autre époque et sonorités modernes d’autre part- trouve un écho assez troublant du point de vue de la réception critique et populaire du rappeur. Bien qu’il soit encore très tôt pour tirer des enseignements définitifs, la tendance qui se dessine est un parallèle assez net de cette recherche d’équilibre : positivement accueilli par la critique, sans pour autant traumatiser irrémédiablement le circuit, YL recueille une adhésion encourageante de la part du public  -selon les premiers indicateurs-, sans aller jusqu’à récolter des suffrages massifs. En somme : la définition d’un rappeur émergent, dont le premier projet ambitieux et supporté par les moyens d’une grosse maison de disques tient toutes les promesses, et dont la montée en puissance devra nécessairement se poursuivre afin de s’imposer parmi les têtes d’affiche du game français.

Nouvelle tête de proue d’une scène marseillaise particulièrement active, YL a posé avec Confidences  les bases d’une carrière qui pourrait s’avérer longue et fructueuse, si l’on en croit la fameuse mentalité de vaillant affichée par le rappeur jusqu’à aujourd’hui. Travailleur, discipliné, désireux de progresser et d’apprendre au contact de plus expérimenté que lui,il a toutes les cartes en main pour que son statut de rookie s’efface rapidement pour laisser place à celui de leader , et de porte-parole d’une génération qui ne demande qu’à voir les exemples de réussite fleurir. Qu’il soit de cette époque ou d’une autre, les efforts d’YL sont sur le point de porter leurs fruits.

Crédit photo : DR / Def Jam