MENU
Accueil
Rap français : la fin de la surproduction d'albums ?
Écouter le direct
Jul - Accor Hotels Arena
Jul - Accor Hotels Arena ©Getty

Rap français : la fin de la surproduction d'albums ?

Il y a encore quelques années, les têtes d’affiches du rap français pouvaient publier jusqu’à un projet tous les trois mois. Cette tendance à l’hyperproductivité s’est estompée depuis, et on cherche de plus en plus à maximiser la durée de vie des albums.

Une industrie qui ne sait plus où donner de la tête  

La longue histoire de l’industrie du disque est marquée par quelques révolutions, comme l’arrivée du compact-disc dans les années 80, la démocratisation d’internet dans les années 2000, et l’émergence du streaming depuis 5 ans. A l’échelle du rap français, la combinaison de différents facteurs techniques, notamment la simplification des moyens de production et de distribution de la musique, a mené à un véritable bouleversement de l’ordre établi avant la période 2012-2014. Facile à produire, à enregistrer, et à diffuser au plus grand nombre, le disque de rap était subitement repris en main par son principal auteur : le rappeur, qui n’avait donc plus besoin de dépendre des circuits traditionnels pour percer. Si les maisons de disques se sont bien évidemment rapidement adaptées à cette nouvelle conjecture, de nombreux artistes ont su saisir l’occasion de s’en affranchir, et des noms comme Jul ou PNL sont allés chercher en toute indépendance des disques de diamant, chose que les majors étaient devenues incapable de faire. 

L’autre grande conséquence de ces bouleversements est plus structurelle : la démocratisation des moyens de diffusion de la musique a encouragé un nombre croissant d’artistes à se lancer, et l’auditeur s’est rapidement retrouvé submergé par la masse de sorties hebdomadaires et la liste toujours plus fournie de rappeurs à suivre. Parvenir à faire écouter un album à son public pendant plus d’une semaine entière sans passer à autre chose a fini par devenir un véritable exploit, et seuls les plus productifs ont alors pu s’imposer sur la durée. A partir de 2014, une majorité de rappeurs s’impose donc une productivité frénétique, avec l’objectif avoué d’occuper continuellement le terrain pour ne pas laisser les concurrents rogner sur ses parts de marché. 

On suppose alors -à tort ou à raison- que laisser son public plus de six mois sans lui offrir la moindre nouveauté est une stratégie suicidaire, tant la mémoire de l’auditeur lambda est courte, et tant sa faculté à remplacer dans son coeur l’ex-rappeur à la mode par un nouveau nom inconnu trois semaines plus tôt est forte. A cette période, des profils comme Jul ou Kekra publient donc un projet tous les 3 mois en moyenne, tandis que PNL , Lacrim ou Alkpote sortent chacun trois projets en dix-huit mois. 

Ce qui a changé  

Même si certains profils (Orelsan, Nekfeu … ) se démarquent au milieu de cette folie productive par leur absence totale de productivité, le rythme général semble s'accélérer de façon exponentielle sans que rien ne puisse venir freiner cet emballement. Pourtant, quelques années plus tard, force est de constater que les discographies des rappeurs ont de nouveau tendance à se figer dans le temps. Le nombre de têtes d’affiches n’ayant pas daigné publier le moindre projet en 2018 est assez spectaculaire, surtout quand on tient compte de l’importance de certains noms sur l’échiquier du rap français : PNL, Lacrim, Booba, Niska, Kaaris, Hamza, Seth Gueko … Si certains ont attendu ce début d’année 2019 pour enfin se montrer, la grande tendance des sorties d’albums et mixtapes tous les six mois a pris du plomb dans l’aile. 

La tendance des têtes d’affiches à ralentir leur rythme de publication va bien sûr de pair avec d’autres facteurs venus modifier l’organisation de leurs carrières : si la musique constituait leur source de revenus quasi-exclusive il y a encore quelques années, les rappeurs peuvent aujourd’hui monétiser leur image bien plus facilement que par le passé (publicité, partenariats, cinéma). Ils n’ont donc plus forcément besoin de maintenir un flux ininterrompu de publications pour générer de l’argent, et pour occuper l’espace médiatique. 

Là où Jul et Kekra pouvaient être érigés en symboles de l’hyperproductivité du rap français il y a quelques années, ce sont aujourd’hui Ademo et N.O.S qui cristallisent les nouvelles dynamiques de l’industrie. En l’absence de nouveau projet depuis le succès historique de Dans La Légende en 2016, l’attente générée par l’hypothétique prochain album du duo atteint un niveau rarement vu dans le rap français par le passé. Hormis un clip événementiel en juin 2018 et un single au mois d'août de la même année, le groupe a littéralement affamé son public depuis deux ans, ne lui offrant qu’un contenu substantiel, comme un amuse-gueule pour stimuler ultérieurement l’appétit. Une stratégie à la limite du sadisme, qui fait cependant ses preuves. 

Nouvelles stratégies  

Là où un artiste qui publie un nouveau disque tous les trois mois doit à chaque fois user d’inventivité et se renouveler pour stimuler l’attente chez son public, un rappeur qui joue la carte de l’anti-productivité aura bien moins d’efforts à effectuer pour créer l’évènement. Cette stratégie d’espacement des sorties a déjà fait ses preuves depuis de nombreuses années chez certains artistes, à l’image d’Orelsan, chez qui une nouvelle sortie d’album est un évènement rare, et donc accompagné d’une couverture médiatique monstrueuse qui finirait forcément par s’estomper si sa fréquence de sorties devenait plus frénétique. 

Cependant, se contenter d’une sortie tous les 3 ou 5 ans n’est pas une stratégie accessible à tous les profils, elle nécessite à minima une fan-base suffisamment solidifiée  : dans le cas d’un rappeur émergent, charbonner pour placer le plus souvent possible son nom dans l’actualité reste bien évidemment le meilleur moyen de gagner en notoriété et en influence. 

Il s’agit donc avant tout d’un équilibre à trouver en fonction du statut de l’artiste, d’autant que laisser courir les années entre les publications suppose de pouvoir proposer au public un produit suffisamment durable, là où l’album de rap était devenu un pur consommable avec date de péremption très courte. Il faut donc varier les stratégies pour pouvoir étendre la durée de vie des disques. Orelsan avait par exemple bien joué le coup sur La Fête est finie avec une grosse réédition lui permettant de booster encore plus les ventes. Récemment, c’est Vald qui a relancé la durée de vie de son album Xeu, sorti il y a déjà un an, en publiant un documentaire sur la réalisation de cet album. Tout porte donc à croire que les artistes font désormais tout pour porter leurs disques le plus longtemps possible. Moins s’éparpiller, miser sur des projets plus consistants, plus durables, peut-être plus qualitatifs … Pour l’auditeur, il y a finalement du bon dans ce ralentissement global des rythmes de publication. Il y a aujourd’hui tellement de rappeurs dans le circuit que la nouveauté est de toute manière constamment présente.