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Sevran, la nouvelle plaque tournante du rap français
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Sevran, la nouvelle plaque tournante du rap français
Sevran, la nouvelle plaque tournante du rap français ©Radio France

Sevran, la nouvelle plaque tournante du rap français

Kaaris a ouvert la voie. Après lui les Kalash Criminel, 13 Block, Maes et d'autres l'ont suivi. Que se passe-t-il dans cette ville du 93 ?

Historiquement active dans l’ombre, la scène rap de Sevran a dû attendre l’explosion de Kaaris en 2012-2013 pour que la France se décide à jeter un oeil à sa production musicale . Après quelques années pendant lesquelles Houdini s’est érigé en unique représentant de cette ville d’à peine plus de 50.000 habitants, l’explosion de Kalash Criminel , puis l’émergence de 13 Block , Maes  ou du jeune Walid  ont permis de placer définitivement le 93270 sur la carte du rap français, et de rendre compte de l’importance du vivier local.

Une scène marginale devenue vivier inépuisable

Deux manières de voir les choses : soit l’impulsion provoquée par la réussite de Kaaris a poussé la moitié de la ville à se mettre à rapper plus sérieusement, soit tout le monde était déjà très impliqué dans la musique, et il ne manquait qu’un peu de lumière pour que le public s’en aperçoive. Quoi qu’il en soit,la scène sevranaise semble arriver à maturité définitive cette année,  comme tendent à le prouver bon nombre d’indicateurs : les importants succès critiques de Maes, auteur de l’un des disques importants de ce début d’année 2018, et de 13 Block , sur le point de sortir son quatrième projet en quatre ans ; mais aussi l’émergence deDabs, Da Uzi, Sy, Docks ou encore Kayzr , qui enchainent clips et freestyles pour solidifier leur assise avant de sortir un premier projet ; la pérennité des carrières des têtes d’affiches Kaaris  etKalash Criminel , dont chaque nouvelle sortie est un gros succès assuré.

Tout aussi important, il convient de souligner le respect régulièrement donné par les nouvelles générations à Bolo , véritable vétéran de la scène locale, qui a porté la notoriété de Sevran dans le rap français pendant toutes les années 2000, et continue à envoyer du neuf avec un rythme intermittent. Il y a encore dix ans, Bolo constituait l’un des seuls points de repère visibles par le public rap . Bien qu’il apparaisse comme la tête d’affiche de sa ville à cette époque, sa notoriété se limite à un public averti, voire très averti -ce qui en dit long sur l’impact de Sevran sur le reste du rap français avant 2012. Connu entre autres à travers ses featurings divers avec Alkpote, Alpha 5.20, LIM  ouSefyu , il représente la partie émergée de l’iceberg sevranais. Évidemment, il n’est pas le seul rappeur du coin à tenter sa chance, et la deuxième moitié des années 2000 regorge d’apparitions épisodiques de représentants de Rougemont (Solo le Mythe ), des Beaudottes (Antalgik ) ou de Cité Basse (Loum’s ) sur d’obscures mixtapes et compilations ou par le biais des blogs musicaux qui pullulent à cette période.

La percée progressive de Kaaris constitue donc une première à l’époque . Si la sortie de 43ème Bima  en 2007 n’a qu’une valeur anecdotique, sa montée en puissance entre 2010 et 2012, puis l’explosion en trois temps avec les sorties successives du projet Z.E.R.O , du classique Kalash  en featuring avec Booba , et enfin de l’album Or Noir , véritable raz-de-marée qui dépasse le seul cadre du rap, installent en un temps record Sevran comme l’un des pôles d’influence majeurs d’un game en plein bouleversement. Pour ne rien gâcher, l’auteur de Zoo  est particulièrement fier de sa provenance géographique, et enchaîne un nombre incalculable de références à sa ville, entre gimmicks ("2.7 !"), titres des morceaux (S.E.V.R.A.N , Se-vrak , 2.7.0.10.17 ), et clips tournés sur place (80.Zetrei , Zoo , le Bakel City Gang  de Booba, ou un peu plus récemment, Arrêt du Coeur ). En somme, pendant ces quelques années,il devient franchement difficile d’entendre parler de Kaaris sans comprendre qu’il vient de Sevran. Une mise en avant constante finit forcément par attirer l’oeil des observateurs sur le reste de la scène rap locale.

Après Kaaris, la déferlante

Présentée au grand public par le biais de featurings sur Le Bruit de mon âme , la nouvelle scène locale s’engouffre dans la brèche créée. Tous deux invités sur le titre Situation, Solo le Mythe  et Ixzo  connaissent des trajectoires différentes mais ne profitent pas forcément de l’exposition offerte par cet album pour percer à grande échelle. Si le premier cité reste très intermittent et produit du contenu de façon trop inconstante pour envisager une carrière sérieuse, le second semble, en 2014, être le prochain à exploser. Mais la relative attention portée à son premier projet, Bandiyagal , ne suffit pas à l’installer durablement comme un rappeur incontournable, et le soufflé retombe petit à petit. Eux aussi invités par Kaaris sur le titre Vie Sauvage , les quatre membres de 13 Block  connaissentune ascension moins fulgurante, mais qui finalement plus régulière, se forgeant progressivement un succès critique franchement solide. A la même période, le très jeune Walid  connaît une percée assez impressionnante, poussé à la fois par le soutien de Lacrim , et par la curiosité liée à son âge et à la qualité de ses textes, qui éveille chez certains des soupçons de ghostwriting.

Finalement, c’est l'inattendu Kalash Criminel  qui prend le plus efficacement le sillage de Kaaris et s’impose doucement mais surement comme la nouvelle grande tête d’affiche du 93270 . La connexion entre les deux stars sur Arrêt du Coeur  constitue peut-être le symbole de l’apogée historique du rap sevranais : l’un est au sommet et s’apprête à donner une nouvelle impulsion à sa carrière en annonçant la sortie prochaine de ce que sera son plus gros succès commercial, l’album Okou Gnakouri  ; l’autre est sur le point d’exploser à l’échelle nationale, quelques semaines avant la publication de son premier projet solo.

Quand Kalash Criminel s’impose durablement comme l’une des principales têtes d’affiche du rap français, la voie s’ouvredéfinitivement pour que tout le reste de la ville prenne d’assaut le rap français : Dabs  devient rapidement l’un des grands espoirs du rap français, collabore avec Niro  et attire l’attention des principaux médias spécialisés ; Da Uzi  signe chez Warner ; Maes  balance l’un des meilleurs projets du premier trimestre 2018 ; et quand Docks , Sy  ou Kayzr  tentent de se faire une place, on a très vite fait de les qualifier de “nouvelle sensation de Sevran”, un titre qui, à l’heure actuelle, suffit à vendre un artiste. Et pour finir de sanctionner la place prépondérante qu’occupe le rap sevranais à l’échelle nationale, 13 Block  publiera cette semaine Triple S , un nouveau projet ambitieux et entièrement produit par Ikaz Boi , qui fait clairement entrer le groupe dans une nouvelle dimension.

Professionnalisation et nouvelles ambitions

L’évolution du quatuor Detess/Zed/OldPee/Zefor  constitue par ailleurs une excellente illustration de la croissance de la scène de Sevran ces dernières années : de groupe de rap classique plus apprécié pour l’authenticité crue de son discours et de son imagerie que pour ses qualités techniques, 13 Block a passé les quatre dernières années à travailler sur ses points faibles et à donner une identité propre à sa musique . Une professionnalisation progressive qui démontre que le rap à Sevran n’est plus une affaire marginale, mais bien une activité majeure, plus que jamais prise au sérieux par la nouvelle génération. On peut également citer l’exemple de Maes , qui a profité de la sortie de Réelle Vie 2  pour retravailler le mixage et le mastering de certains morceaux déjà sortis auparavant, démontrant que l’attention est portée à tous les niveaux de production de la musique, y compris sur des détails qui pourraient paraître insignifiants mais qui constituent finalement l’étape à franchir entre le rap amateur sans réelle prétention et le travail sérieux et ambitieux porté par une volonté de grimper les marches de l’industrie.

Cette ambiance très pacifique qui se dégage de Sevran dénote particulièrement avec le fond très dur qui imprègne les textes et les clips des rappeurs locaux -pour faire très court et quitte à grossir le trait, Ixzo  résume la situation d’un sobre mais explicite “armes, drogues, violence, cross : bienvenue dans le 93” . L’orientation club de Kaaris ces deux dernières années est à prendre comme l’exception qui confirme la règle, même l’annonce de l’arrivée d’un Or Noir part.3 . laisse supposer un retour à un rap plus dur, plus street et plus brutal ... en somme, plus sevranais.

Crédits photo : Def Jam / DR (Kaaris) / Def JAm / DR (Kalash Criminel) / DR (13 Block)