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SCH : face à ses nouveaux défis
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SCH - JVLIVS
SCH - JVLIVS ©Radio France

SCH : face à ses nouveaux défis

A une dizaine de jours de la sortie de JVLIVS, son nouvel album, à quels défis doit faire face Sch, après avoir livré trois disques inégalement accueillis par la critique ?

A7, tare ou bénédiction ?

On pourrait croire que débuter par un classique reconnu unanimement est le meilleur moyen pour un jeune rappeur d'entamer une carrière qui deviendra longue et fructueuse si elle est gérée de la bonne manière. Ce qui pourrait sembler une évidence en théorie se vérifie pourtant rarement dans les faits, et si certains ont su capitaliser sur leur premier succès, le nombre de rappeurs qui se sont perdus à courir après leur premier classique comme le capitaine Achab après un célèbre cachalot blanc démontre qu'un premier disque trop bien accueilli, trop marquant pour son époque, peut finir par peser sur son auteur, et s'avérer une tare cachée sous une bénédiction.

Le cas de Sch, qui a livré en 2015 l'un des derniers véritables classiques du rap français avec A7, est  plus complexe que cette dichotomie insuffisamment nuancée : si ses deux projets suivants n'ont pas reçu un accueil critique aussi éclatant, ils n'ont cependant pas entamé la confiance du public envers le talent brut du natif d'Aubagne. Si tout n'a pas été parfait sur Anarchie et Deo Favente, Sch a tout de même su prouver, même de façon irrégulière, que ce qui avait fait sa force sur des titres comme Gomorra ou Gédéon était toujours présent. Des choix discutables sur les plans de la production, de l'imagerie, ou de la direction artistique, avaient certes pu empêcher le talent du rappeur de s'exprimer pleinement, mais les fidèles du S restaient confiants : le fameux album tant attendu, celui qui allait finir de concrétiser son ascension, et surtout, correspondre aux attentes, légitimement très fortes étant donné le potentiel du garçon, allait finir par arriver.

Dix gus en lui comme dans une poupée russe

Reste que l'équation Sch reste particulièrement compliquée pour un rappeur : au sein d'un genre où la réussite d'un artiste est généralement assez simple à synthétiser, résumer tout ce qui a fait la singularité et l'originalité du sosie de John Wick sur A7, et que l'on n'a retrouvé que partiellement par la suite, n'est pas une mince affaire, d'autant qu'il s'agit avant tout d'une affaire de dosage. Si le style très recherché du rappeur -concrètement, l'efficacité de son lisseur et le cintrage de ses chemises, mais aussi certains types d'intonations, de flows, ou encore les décors parfois baroques de certains clips- lui a permis de se distinguer en 2014-2015, cette facette de son personnage a pu exaspérer une partie de son auditorat, et le style néo-dandy presque surjoué sur des titres comme Day Date a finit de poser des interrogations quant à la pertinence de ce partis-pris, la frontière entre sophistication et préciosité étant bien trop fine. Un peu gangster, un peu gothique, un peu bourgeois,  avec cette manie de mêler symboles religieux et sous-entendus satanisés (« on n'a plus d'âme, tu sais déjà qu'on est maudits »), Anarchie et Deo Favente ont tellement brouillé les cartes que l'on n'a pas su, pendant deux ans, situer correctement Sch.

Reste que, quand le garçon s'est décidé à envoyer du bois, il l'a fait avec une telle conviction que l'ombre du Sch d'A7 est devenue plus que vive : Comme Si, Poupée Russe, 6.45i pour ne citer que le dernier projet en date, avaient ainsi laissé augurer un album à la hauteur de ce premier classique. Deo Favente a alors joué avec les nerfs de ses auditeurs, les baladant entre extrêmes, des titres profonds, denses, introspectifs et fabuleusement écrits aux zumbas à la recette trop évidente pour être efficace, de La Nuit et Pas la Paix à Temps Mort et Météore. « Dix gus en moi comme dans une Poupée Russe », clamait alors Sch sur Poupée Russe, définissant consciemment ou non le spectre de personnalités qui se croisent sur ses disques, du mafieux tendances napolitaines à l'ex-petit délinquant des rues d'Aubagne en passant par le néo-embourgeoisé plus attiré par une pussy trilingue que par le milieu du rap.

« Les films ont déteint »

Poupée Russe définissait également, par son clip dans lequel Sch torturait sans grands états d'âme une victime en mauvaise posture comme Michael Madsen face à l'oreille d'un flic dans Reservoir Dogs, une facette particulièrement importante, et même essentielle, de l'imagerie de Sch. Là où tant de rappeurs ont, par le passé, joué des rôles dans leurs clips, grimé des ambiances mafieuses dans leurs textes, investi la fonction de scénaristes dans des story-tellings plus ou moins subtilement construits, Sch, habité par ses propres démons, et capable de laisser s'exprimer toutes ses personnalités avec suffisamment d'intensité pour que l'on y croit à chaque fois, représente la forme finale du rappeur cinématographique. Qui d'autre que ce personnage à mi-chemin entre George Jung et The Crow aurait pu convier une armée de croquemorts avec des grillz dans un cimetière pour y chanter « j'reprends ton rain-té comme l'Antéchrist » ?

S'il a beaucoup coloré à la fois sa musique et son personnage ces dernières années, Sch reste en effet une personnalité dont la partie sombre se matérialise régulièrement par des fulgurances d'une noirceur capable de plomber l'ambiance au milieu de la profusion d’éléments exubérants de certains titres comme un tokarev chargé vient plomber l'ambiance au milieu d'une cérémonie officielle. Entre la grandiloquence des scènes les plus fastes de Scarface et Casino et la froideur du Parrain ou d'un cadavre balancé dans le vieux port, Sch a, dans un cas comme dans l'autre, toute l'aura nécessaire pour se glisser dans la peau du personnage et interpréter au mieux ce rôle dont lui-même ne saurait dire dans quelle mesure il est partie intégrante de sa propre personnalité, et dans quelle mesure la dimension cinématographique prend le dessus.

« J'oublierai pas mes racines sous prométhazine »

Quoi qu'il en soit, les premiers indices laissés sur les premiers extraits de JVLIVS -prochain projet annoncé du marseillais-, aussi bien sur le plan purement musical que sur celui de l'imagerie (clips, photos et visuels promotionnels) laissent à penser que la direction artistique de l'album devrait suivre la voie du Sch sombre et plus motivé à l'idée d'ôter la vie à des représentants de l’État qu'à celle de faire danser les midinettes du samedi soir. En ce sens, le retour de l'écurie Katrina Squad aux manettes correspond en tous points aux fantasmes des premiers auditeurs du S, encore traumatisés par la montée en puissance antérieure à  A7 puis par la première moitié de ce projet, qui enchaînait sans trembler des titres du calibre de Gédéon, Solides, John Lennon ou Gomorra. Après avoir fait l'expérience de la grosse maison de disques, avec tout ce qu'elle peut amener de positif et de négatif à un jeune rappeur en train de construire une carrière, Sch semble vouloir se recentrer sur lui-même, reprendre la main sur son univers, sur son image, et remettre son entourage proche au centre de ses prises de décisions.

A une dizaine de jours de la mise en ligne de JVLIVS, l'état d'esprit du rappeur est plutôt simple à imaginer : si la pression autour des chiffres et des certifications ne doit pas l'empêcher de dormir la nuit, lui qui n'a jamais failli sur ce plan, et qui n'aurait de toute façon aucun mal à se relever d'un score moins flamboyant, on peut facilement supposer que la véritable attente se joue autour de la réaction critique : Sch laisse derrière lui tout un pan de sa carrière, referme la page sur quelques relations artistiques fameuses, et compte bien signer, si ce n'est un nouveau classique, au moins un disque suffisamment marquant. Et avec un peu de chance, il constituera une marche suffisamment haute pour être considéré comme une tare, le genre de disque auquel on se référera à chaque nouvelle sortie du S en se répétant machinalement « Sch, c'était mieux à l'époque de JVLIVS ».