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Révision de classique : Tandem - "Ceux qui le savent m’écoutent"
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Révision de classique : Tandem - "Ceux qui le savent m’écoutent"
Révision de classique : Tandem - "Ceux qui le savent m’écoutent" ©Radio France

Révision de classique : Tandem - "Ceux qui le savent m’écoutent"

Premier projet du groupe Tandem, l’EP "Ceux qui le savent m’écoutent" soufflera le mois prochain sa dix-septième bougie. Retour sur l’un des seuls projets de l’histoire du rap français à pouvoir se vanter de contenir des punchlines au passé simple.

Artiste :  Tandem (Mac Tyer & Mac Kregor)

Titre : Ceux qui le savent m’écoutent

Date de sortie : 3 septembre 2001

Format : EP

Ventes : pas de chiffres connus, une seule semaine dans le top charts français, en 121ème position

En trois mots : sombre, riche, élaboré

Etat des lieux

Alors que Lunatic vient de déjouer tous les pronostics avec Mauvais Oeil, et qu’Arsenik est au sommet de sa gloire, un nouveau duo de rimeurs techniques fait son apparition dans le paysage rap français : Mac Tyer et Mac Kregor, rescapés de l’aventure Perestroïka (avec DJ Afther, Dontcha, Mac Thyff et Yamakazy), se lancent avec l’EP Ceux qui le savent m’écoutent, une sortie assez confidentielle, mais qui va petit à petit profiter du bouche à oreille pour devenir l’un des classiques du rap français des années 2000.

Contenu

Ep ou mini-album, Ceux qui le savent m’écoutent parait léger sur le papier, avec ses 9 pistes dont une intro et une outro non-rappées, mais se révèle tellement dense que sa courte durée ne se ressent absolument pas à l’écoute, d’autant que certains titres ne sont constitués que d’un long couplet sans refrain, tandis que certaines pistes frôlent les 6 minutes.

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Au moment de la sortie, Ceux qui le savent m’écoutent  n’est que le premier projet d’un groupe inconnu au bataillon, qui ne bénéficie pas d’un plan promo à grande échelle malgré les efforts du label Hostile. Avec les années, il tourne cependant de plus en plus auprès des auditeurs en mal de qualité et, pour paraphraser Flynt, devient l’un des disques à connaître pour qui prétend s’y connaître.

Postérité

Ceux qui le savent m’écoutent  est typiquement le genre de disque qui a pris de la valeur avec les années, quittant peu à peu le statut de petit EP d’un obscur groupe du fin fond du 93 pour acquérir celui de projet immanquable dans toute bonne bibliothèque de mp3, avant de finir en véritable classique du rap français. Tout le contraire de bon nombre d’albums au succès immédiat, mais rapidement oubliés, et en grande difficulté quand on tente de les réecouter avec quelques années de recul.

Héritage

Si Tandem ne crée pas forcément de clones comme l’avait fait Lunatic peu de temps auparavant, le succès critique du duo d’Aubervilliers se ressent tout de même par le biais de quelques indices laissés par le rap français dans les années qui suivent : on se souvient notamment de Diam’s rendant hommage au groupe dans le titre Mon Répertoire, de Bakar reprenant la prod et le concept du titre Imagine dans Classic, en prenant la peine d’inviter Mac Tyer et Mac Kregor, ou encore de Sinik scratchant des extraits de cet EP -ce qui est au moins la preuve que les rappeurs de l’époque écoutent Tandem et respectent fortement le boulot du groupe.

Taux d’avant-gardisme :  20%

On n’est clairement pas face à un album qui fait faire un bond au genre avec des prods novatrices, des techniques qui bouleversent les certitudes des puristes, ou un discours spécialement neuf : on sample des petites boucles de piano bien efficaces, on parle de la misère du monde, et on essaye de faire entrer le maximum de mots entre deux mesures. Avec le titre Ghetto Jet Set, on a bien droit à une demi-tentative de mettre un peu de couleur dans ce monde d’une noirceur assez terrifiante, mais même la prod un brin plus enjouée est contrebalancée par le désespoir émanant du texte : Mac Tyer démarre le titre par le limite suicidaire “il m'arrive de pleurer comme un môme, exhalant mon soupir final quand mes vœux ne s'exercent que dans mes rêves” avant que Mac Kregor n’enchaine par un tout aussi allègre “ils veulent que le temps d'un seize ma peine s'atténue, c’est donc le cœur aigri que je t'expose ma solitude le temps d'une esquisse”.

Taux d’obsolescence : 10%

Même si un disque comme Ceux qui le savent m’écoutent  est très éloigné des standards de 2018 sur la forme, le contenu est tellement solide que l’on ne ressent aucun décalage gênant en le réécoutant aujourd’hui. En fait, on est même encore plus impressionné par la prose de Tyer et Kregor, qui reste assez singulière tant elle est riche et tant l’un et l’autre s’amusent avec le vocabulaire et la syntaxe -essayez donc de trouver un autre projet qui démarre sans pression par “regarde donc la peine, quintessence de mon désarroi” avant d'enchaîner dès le morceau suivant par “ils omirent d'insinuer que nous contribuâmes à la reconstitution d'un patrimoine détruit dans la rage par leur institution”. A la limite, si l’on voulait vraiment trouver de quoi se sentir vieux à l’écoute de ce projet, on pourrait noter quelques phases qui doivent faire sourire la génération 2000, comme “c’est par coupures de presse que j’ai appris la mort de Mesrine” ou encore les références à un Nicolas Anelka jeune footballeur ; mais aussi les extraits en VF de films comme Matrix ou Seven, qui nous plongent dans une époque où l’on achetait encore les films en VHS.

Taux d’actualité du discours : 100%

Sur le plan textuel, Ceux qui le savent m’écoutent  concourt tranquillement au titre de disque le plus profondément triste et désespéré de tous les temps. Tandem évoque absolument tous les aspects de la misère humaine et des travers de la société, des thématiques malheureusement universelles et intemporelles : mémoire de la traite négrière, femmes battues, bavures policières, racisme, ségrégation sociale, guerres dans les pays pauvres, Sida, Ebola … Ceux qui le savent m’écoutent est le tableau d’une société malade et d’une espèce humaine qui n’a finalement pas grand chose d’humain, un constat qui était valable en 2001 et qui l’est encore en 2018 -il y a fort à parier pour que l’on puisse reprendre le même paragraphe dans cent ans sans en changer une ligne. Petite cerise sur le gâteau, on sourit en entendant Mac Kregor lancer “une World Cup pour que s’taise le peuple”, une phase terriblement actuelle à l’heure où la victoire de la France en Coupe du Monde peine à masquer le climat de contestation sociale. Avis 2018 : Bien que le débat pour déterminer le meilleur projet de la carrière éphémère de l’association Mac Tyer / Mac Kregor reste ouvert entre Ceux qui le savent m’écoutent et C’est toujours pour ceux qui savent, personne n’osera nier la qualité absolue de titres comme Les Maux, Imagine, ou Accusateur. Le niveau de noirceur de ce projet court lui permet d’éviter tout risque d’obsolescence, tout comme l’aspect très épuré de la partie instrumentale, sobre et efficace. A l’heure actuelle, réecouter Ceux qui le savent m’écoutent revient aussi et surtout à se prendre des claques face à la richesse hallucinante de l’écriture des deux rappeurs. > 5 étoiles / 5

Crédit photo : cover album Ceux qui le savent m'écoutent