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Infinit' (© Capture YouTube/Don Dada) / Nice (© Getty) / Hooss (© DR)
Infinit' (© Capture YouTube/Don Dada) / Nice (© Getty) / Hooss (© DR)

Rap maps : la Côte d’Azur

La Côte d’Azur : ses paysages paradisiaques, ses voitures décapotables, ses nuits douces et ses rappeurs de qualité. Injustement oubliée lorsque l’on évoque la scène rap du Sud de la France -en partie à cause de l’écrasante domination de Marseille-, cette région aux limites vaguement définies dispose pourtant d'un vivier fourni de talents.

Majoritairement indépendants, les rappeurs azuréens offrent un panorama très éloigné des fantasmes qu'évoquent la croisette et les plages. Entre car-jacking et business parallèles, la réalité sudiste n'est pas toujours rose, et le bleu du ciel local n'empêche pas les esprits de broyer du noir. 

L'environnement 

Zone géographique aux contours flous, la Côte d'Azur est théoriquement -du moins, selon les offices de tourisme- une zone paradisiaque. 300 jours d'ensoleillement par an, des hivers doux, des plages de sable à perte de vue, des lieux de villégiature privilégiés pour les plus fortunés, et des paysages de cartes postales (quand il ne sont pas bétonnés jusqu'à l'écoeurement). La réalité est cependant à nuancer : sur place, le taux de pauvreté est en constante augmentation (on flirte avec les 20% en région Provence Alpes Côte d'Azur), des localités touchées par le chômage (malgré une baisse générale), et beaucoup plus d'habitants dans les HLM que dans les résidences de luxe. 

Le moment où le monde a découvert la Côte d’Azur 

A la fin des années 80, la Côte d'Azur, comme tout le reste de la France, voit arriver des États-Unis un nouveau mouvement, le hip-hop, avec ses différentes disciplines. À Cannes, Sako et Hal se lancent donc d'abord dans le graffiti, avant de se tourner vers le rap. A deux, ils forment le groupe Chiens de Paille en 1992. Il faudra cependant attendre quelques années pour que le reste de la France puisse découvrir le duo sur disque : en l'absence de structures locales suffisamment fortes, Chiens de Paille ne sort aucun disque pendant les années 90. La renommée s'installe à partir de 1998 avec la participation à des projets d'envergure nationale : BO de Taxi et Comme un Aimant, compilations, featurings (Freeman, Soprano, Akhenaton). Principalement des collaborations avec la scène géographiquement proche de Marseille, donc, ce qui va entraîner quelques confusions chez le public, installant chez certains auditeurs la croyance que Chiens de Paille est un groupe marseillais. Après deux albums (2001, 2004), deux street-album (2005, 2008) et bon nombre d'apparitions pendant les années 2000 (y compris des featurings improbables comme Julie Zenatti), le groupe réduit progressivement la cadence et s'arrête naturellement. 

Le nom qui fait vibrer les puristes : Veust

Né artistiquement à la fin des années 90 avec le groupe Mic Forcing, Veust réalise le même type de parcours que ses collègues des Chiens de Paille pendant les années 2000 : énormément de collaborations, et de featurings, dont certains marquent les esprits des auditeurs (L'encre de nos plumes avec Oxmo Puccino, Akhenaton et Sako, Le Fiston avec Akhenaton). Co-fondateur en 2007 de D'en Bas Fondation, l'une des rares structures viables de la région, il semble depuis avoir consacré plus d'énergie à faire émerger des artistes locaux qu'à développer sa carrière solo, malgré quelques projets franchement solides. Redevenu productif ces derniers temps, il maintient actuellement le rythme d'un EP par saison, de quoi s'entretenir sans laisser son public s'impatienter -en attendant un hypothétique nouvel album. 

La discographie indispensable : Hooss

Fier représentant de la Côte d'Azur avec ses trois volumes de French Riviera (dont le dernier en date est sorti en avril dernier), Hooss est peut être celui qui a défini le plus simplement et le plus efficacement l'envers du décor, à travers des titres explicites comme HLM en bord de mer et des lyrics rappelant sans cesse la réalité du terrain ("J'ai grandi dans un quartier très pauvre / pour m'en sortir, j'ai relancé ton grand frère / Coupure d’électricité, douche à l'eau froide, si le rap paye pas j'pars en guerre"). Avec une demi-douzaine de projets en 4 ans, le rappeur originaire du 83 s'est constitué l'une des discographies les plus solides de la scène azuréene, avec ses succès (le disque d'or de French Riviera Vol.2), ses morceaux classiques (Haniki mon frère, Tire en l'air zin) et sa fan-base bien accrochée. 

Le gros succès : Infinit’

En réalité, aucun rappeur azuréen n’a réellement eu l’occasion d’aller toucher un gros succès populaire à l’échelle nationale -à moins de tricher un peu et de considérer Nekfeu, né à Nice avant d’émigrer à Paris à l’âge de 11 ans, comme un pur sudiste. Hooss a bien réussi à accrocher un disque d’or avec French Riviera Vol.2, mais au delà des ventes de disques, d’autres critères de réussite existent. On peut par exemple citer Infinit’, qui a réalisé l’un des rêves de n’importe quel rappeur du 06 : gagner un procès contre Christian Estrosi. Ce dernier avait en effet moyennement apprécié le titre Christian E. publié par le rappeur en 2014 sur l’EP Plusss. Le titre était d’ailleurs presque flatteur envers le maire de Nice, clairement dépeint comme le Pimp ultime (“j’ai aucun diplôme comme Christian Estrosi, mais j’veux devenir maire comme Christian Estrosi"). 

L’exception : Jason Voriz

S'il a passé la première partie de son existence à Vallauris, dans le 06, Jason Voriz s'est surtout fait connaître dans le monde du rap après son exil en Thaïlande. L'album Brute Epaisse est notamment très marqué par son mode de vie d'expatrié, mais en creusant un peu sa discographie, on se rend rapidement compte que la Côte d'Azur a également énormément influé sur le personnage. A travers des titres comme Californie d’Europe ou Ferme tes Portières, on découvre ainsi que le tourisme de luxe a permis à une frange de la jeunesse locale (dont Voriz a fait partie) de se spécialiser dans l'arrachage de portières avec un modus operandi précis (“paire de jumelles sur le toit du block en amont, puis les touristes ont détournait avec de faux panneaux déviation”) tout en conservant quelques principes (“Que Dieu m’foudroie si j’ai déjà arraché une vieille dame, on traquait le gros gibier”). Jason Voriz fait par ailleurs un parallèle fort pertinent en associant l’ambivalence climat et paysages paradisiaques / quartiers difficiles et délinquance de la Côte d’Azur avec l’ambiance californienne, où Hollywood Boulevard n’est qu’à une vingtaine de kilomètres de Compton. Finalement, tout est très simple avec Voriz : “Crystal Lake, c'est la Californie d'Europe, y’a des putes, des belles voitures et des meurtres pour des histoires de drogue“

Conclusion

Le contraste est parfois saisissant entre les fantasmes au sujet de la Côte d’Azur et la réalité du quotidien sur place. Le rap français constitue l’un des meilleurs moyens pour démystifier tous les clichés au sujet de la French Riviera : HLM en bord de mer (Hooss), car-jacking (Jason Voriz), spleens et introspection (Chiens de Paille), travers politiques (Infinit’) … Malgré l’absence de reconnaissance à l’échelle nationale, les rappeurs locaux sont parmi les plus talentueux du plateau, et collent généralement parfaitement à la définition de l’expression “sous-côté”. Le rap français ayant de plus en plus tendance à se décentraliser et à permettre à des têtes d’affiches provinciales d’exploser (Bigflo & Oli à Toulouse, Gradur à Roubaix, Orelsan à Caen), un rappeur niçois, cannois ou fréjusien finira bien par amener la Côte d’Azur vers les sommets.