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Rap français : comment les fans ont changé la donne
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Booba (© AFP) / Lomepal (© Julie Oona) / PNL (© QLF) / Jul (© Getty)
Booba (© AFP) / Lomepal (© Julie Oona) / PNL (© QLF) / Jul (© Getty)

Rap français : comment les fans ont changé la donne

Autrefois passif, aujourd’hui actif et influent, l’auditeur de rap français a vu son profil évoluer au fil des décennies. Comment, et avec quelles conséquences sur le monde du rap ?

De l’auditeur passif à celui qui met en crise l’industrie

Dans la musique en général, et dans le rap en particulier, le rôle de l’auditeur moyen a longtemps été très passif, se contentant de consommer ce que les principaux médias (radios, tv, magazines, puis sites internet) lui servaient, avec pour seule influence sa volonté ou non d’aller se servir en albums dans les bacs des disquaires. C’est ainsi que pendant toute la première partie de l’existence du rap en France, l’industrie du disque a pu imposer les artistes de son choix, sans que le public ait réellement son mot à dire. L’émergence du rap indépendant au milieu des années 2000 a cependant servi de contrepoids à cette mainmise, et si le grand public est resté accroché à ses habitudes, une frange minoritaire d’auditeurs a pu enfin sentir qu’il avait un rôle à jouer en soutenant économiquement -par l’achat de disques, ou de merchandising- ses artistes favoris. 

L’explosion du téléchargement illégal et la crise du disque qui en découle dans la deuxième moitié des années 2000 relance pourtant la question du rôle du public. Si l’auditeur lambda voit midi à sa porte et agit dans son propre intérêt en enrichissant sa bibliothèque musicale sans rien débourser, tout le monde n’a pas la même vision, et nombreux sont ceux qui l’incriminent directement en l’estimant responsable du ralentissement général des ventes de disques. Cependant, l’industrie n’a pas non plus de réponse immédiate au problème. On finit même par se demander qui pèse le plus lourd, entre un public qui ne veut plus rien acheter, et une industrie qui cherche surtout à éviter de couler, mais qui est incapable de localiser la fuite. 

L’auditeur actif, principal décideur

La révolution vient donc de la démocratisation du streaming légal au milieu des années 2010. Certes, le public suit majoritairement des tendances et des artistes relayés par les principaux médias, mais le poids de l’auditeur lambda sur la productivité et la carrière de ses artistes favoris n’est plus le même. A l’heure actuelle, le comportement d’un auditeur est parfaitement quantifiable -en streams, en vues, en likes- et fournit donc des données chiffrées précises que les maisons de disques et les artistes indépendants exploitent avidement. Là où le fan de rap français de la fin des années 90 subissait bon gré mal gré les écoutes des singles en radio, ou le visionnage de clips sur les chaînes musicales, il choisit, à la fin des années 2010, les titres qu’il va streamer, et les clips qu’il va regarder. Il participe donc directement à faire grimper les chiffres d’écoute de certains morceaux en particulier, et agit presque involontairement dans le choix des singles qui seront mis en avant. Bien souvent, les maisons de disques ou les artistes vont ainsi miser sur leurs titres les plus streamés, contentant ainsi les envies du public. Aujourd’hui, l’auditeur a donc un poids majeur dans ce type de décision stratégique : par ses écoutes, par ses clics, il s’impose comme le décideur numéro 1. 

Le même type de réflexion s’opère dès lors qu’il s’agit pour une maison de disques de signer un nouvel artiste. Les choix pouvaient ainsi parfois être hasardeux par le passé, avec pour principal moteur la perspective de tomber sur une nouvelle pépite, sans réelle certitude quant à la réaction du grand public. Aujourd’hui, ce sont souvent les chiffres qui déterminent les noms sur lesquels les labels vont miser. Quand on cherche à investir sur un talent en devenir, quelques millions de vues sur un freestyle valent mieux qu’un réel potentiel technique, quelques centaines de milliers de followers sur instagram ont plus de poids qu’un bon projet sorti dans la confidentialité. En s’engageant (via un stream, un clique, un like) auprès de ses artistes favoris, l’auditeur a donc le pouvoir de diriger l’attention des maisons de disques vers eux. Là où il devait se contenter de se faire servir la soupe il y a vingt ans, il choisit aujourd’hui lui-même les ingrédients de la recette. 

Le revers de la médaille 

Ce nouveau rôle offert aux auditeurs, plus actifs et impliqués que par le passé, a cependant ses revers. Les chiffres ne font pas tout, et réussir à engager son public autour d’une série de freestyles ne garantit pas une même réussite sur un album, une tournée ou plus globalement, une carrière. Avec l’avènement de la course aux chiffres, une véritable bulle s’est créée autour de certains artistes, et les millions de vues ont parfois pu sonner bien creux face à la réalité d’une salle de concerts qui refuse de se remplir. Malgré le drame relatif vécu par les artistes en question ou par leurs directeurs artistiques, ce décalage entre la réalité et les chiffres est rassurant, et ramène une dimension humaine dans la musique. Tout ne peut pas se réduire à une série d'algorithmes, on ne peut pas signer un artiste uniquement sur des données chiffrées. Le pouvoir redonné aux auditeurs a donc ses limites, et de plus en plus, les artistes se rendent compte qu’une fan-base restreinte mais solide vaut beaucoup mieux qu’un large panel peu impliqué. 

Au delà des chiffres, l’autre désagrément potentiellement causé par l’auditeur lambda est d’ordre artistique. Là où un album acheté dans sa version physique était autrefois comptabilisé comme un enchaînement de pistes sans différences de valeur entre elles, le streaming a ouvert la voie à la hiérarchisation des tracklists. Sur un projet de 15 pistes, 5 seront peut-être énormément jouées, 5 autres se maintiendront dans la moyenne, et 5 autres seront totalement ignorées des auditeurs. L’artiste sera alors naturellement amené à miser sur les qualités des titres les plus populaires, et à se détacher des caractéristiques des autres. Il risque ainsi d’auto-formater sa musique et de se brider, tuant à petit feu la diversité artistique. 

Dans le même ordre d’idée, la sur-présence de certains auditeurs sur les réseaux peut finir par avoir des effets néfastes sur leurs artistes, soit en les enfermant dans une vision artistique caricaturale, soit en ayant l’effet-contraire de celui recherché. Si vous avez déjà scrollé jusqu’à la zone commentaires en regardant un clip de rap français sur Youtube, vous êtes obligatoirement tombé sur ces fanatiques qui s’insurgent à chaque nouveau son de PNL, Jul, Niska ou Koba LaD, avec des injonctions du type “allez donc écouter Hugo TSR, Davodka et Furax Barbarossa, ça c’est du vrai rap”. C’est évidemment le meilleur moyen pour faire fuir tout nouvel auditeur potentiel, et couper toute une partie du public d’artistes pourtant très doués. Pire, un auditeur trop dogmatique peut freiner la progression artistique de son rappeur préféré, en le bombardant de commentaires à la moindre tentative un peu osée, ou trop en rupture avec son style habituel. 

A l’heure actuelle, l’auditeur lambda dispose donc de capacités à agir sur la destinée de ses artistes favoris bien plus importantes que par le passé. Il reste cependant tout autant soumis aux tendances et aux artistes imposés par la masse populaire et par le relais médiatique. Si le streaming a permis l’émergence d’un plus grand nombre de rappeurs, et l’enrichissement constant des bibliothèques musicales des auditeurs, il a également favorisé une nouvelle forme d’uniformisation artistique. Le pouvoir semble aujourd’hui équitablement partagé entre auditeurs et industrie du disque, mais le streaming finira forcément par connaître la fin de son âge d’or, et les équilibres seront à nouveau bouleversés.