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Pourquoi l’exemplarité des rappeurs fait encore débat...
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Pourquoi l’exemplarité des rappeurs fait encore débat...
Pourquoi l’exemplarité des rappeurs fait encore débat... ©Radio France

Pourquoi l’exemplarité des rappeurs fait encore débat...

Dans le désert médiatique du mois d'août, les médias généralistes ont trouvé de quoi s'occuper...

Les rappeurs doivent-ils réellement donner l’exemple ? Théoriquement, la réponse devrait être très simple : non,pas plus que les footeux, et moins que les ministres en exercice . Dans les faits, ça se révèle plus compliqué : au moindre fait divers impliquant des rappeurs (parfois, il suffit même de quelques fautes d’orthographe), c’est la même rengaine, et l’on pointe du doigt la responsabilité de ces artistes suivis par des millions de personnes,  et notamment par les jeunes générations. Une jeunesse qui voit en eux des modèles et qui, bien évidemment, vit dans une société tellement morale que les comportements déviants d’un ou deux artistes pourraient suffir à la pervertir à tout jamais.

L’ordre moral à deux vitesses

Dans le cas de l’altercation qui occupe les médias ces jours-ci, on pouvait tout de même se douter que le jour où les deux allaient finir par se croiser, étant donné le passif dans leur relation, les choses n’allaient pas se régler en une partie de chifoumi en trois points . Pire, si on avait vu Booba et Kaaris dans le même lieu public, sans que l’un et l’autre ne s’échangent des coups, on aurait crié au scandale, au faux clash ou au manque de courage de l’un et de l’autre.

Les chaînes d’info en continu ayant toutes dégainé leurs pires consultants en matière de rap, les arguments qui reviennent en boucle à la suite de l'incident évoquent tour à tour la responsabilité morale des rappeurs , l’hypothèse du“clash marketing” (quoi que ça puisse vouloir dire), ou encore les dérives du rap actuel.  Dans l’ordre, on a donc :

  • Une société qui demande à des artistes d’être garants de l’ordre moral , à l’heure où la plus haute autorité de l’Etat montre clairement que l’exemplarité est la dernière de ses préoccupations. Techniquement, demander à Booba ou Kaaris de montrer l’exemple sur le plan moral, ce serait un peu comme demander à un proxénète d’inculquer au reste de la société le respect de la dignité de la femme.
  • des experts qui estiment qu’on peut monter de toutes pièces une bagarre en groupe au milieu d’un aéroport , autrement l’endroit le plus surveillé et sécurisé possible, en provoquant au bas-mot des dizaines de milliers d’euros de dégâts, le tout en risquant d’être sur liste rouge à vie à chaque fois que l’un des protagonistes de cette affaire voudra prendre l’avion -tout ça pour faire du buzz, en plein mois d'août, à une période où personne n’a d’actu, belle opération.
  • des nostalgiques complètement amnésiques des incidents  impliquant, au choix, NTM  et IAM  dans un hall d'hôtel, Expression Direkt  et des chiens, Joeystarr  et des singes, Joeystarr  et des hôtesses de l’air, Doc Gynéco  et les employés deOui FM , Kery James et Black Vnr , et tant d’autres qui n’ont pas été médiatisés ou filmés à l’époque, mais auraient certainement fait les gros titres de BFM aujourd’hui.

Foutu pour foutu…

On pourrait bien évidemment aller dansle sens de la thèse qui évoque la responsabilité des artistes vis à vis du rap lui-même : quand deux rappeurs se battent au milieu d’un aéroport, ils renvoient une image difficile du milieu rap, la seule qui sera montrée par les médias généralistes, et la musique passera en dernier.C’est oublier que :1. bagarre ou pas, on ne parle jamais -ou alors, très exceptionnellement- du rap en tant que musique sur les médias généralistes, 2. bagarre ou pas, on trouvera toujours un moyen de taper sur le rap pour éviter de parler musique, et 3. quand deux pères de famille alcooliques et bedonnants se foutent sur la gueule dans un bistrot de province et provoquent quelques euros de dégâts, personne ne remet en question leur responsabilité vis à vis du reste de la société, ou du moins, vis à vis de leurs familles respectives.

cagoule TV
cagoule TV ©Radio France

Reste à savoir si une personnalité publique a un devoir d’exemplarité, étant donné que, contrairement à un individu lambda, le moindre de ses dérapages connaîtra une forte médiatisation. Il faut alors se dire que lorsqu’une célébrité agit bêtement, elle est la première à en subir les conséquences.  Personne, absolument personne, n’a jamais profité d’une bagarre devant des caméras de surveillance pour avancer dans sa carrière. La seule conséquence possible est une dégradation de sa propre image  publique d’une part, et beaucoup de soucis dans sa vie personnelle d’autre part.

Par ailleurs, la question -peut-être un brin démagogique, certes, mais pertinente tout de même- du deux poids deux mesures quand deux rappeurs sont arrêtés pour s’être échangés des coups et provoqué des dégâts, et quand un proche collaborateur de l’Elysée est placé en garde à vue pour violences en réunion et usurpation de fonction, revient sans cesse aux yeux du public. Sans entrer dans des considérations judiciaires qui dépassent la question traitée ici, l’image renvoyée dans l’une et l’autre affaire contribuent à renforcer le sentiment de stigmatisation éprouvé par une partie de la population française , tout en renforçant d’autre part le sentiment d’impunité de la classe politique. Difficile d’appeler des rappeurs à l’exemplarité morale quand des comportement violents comme ceux de la Place de la Contrescarpe sont tolérés et couverts par les plus hautes sphères de l’Etat.

Et si on parlait musique de temps en temps ?

Au delà de la différence de traitement des judiciables -d’un côté, on donne l’impression de punir pour l’exemple, de l’autre, on marche sur des oeufs-, le point de vue médiatique pose lui aussi problème : bien qu’il soit franchement difficile de citer plus de 10 actes violents en 30 ans de rap français, la même rengaine se fait entendre à chaque coup de sang d’un rappeur.  On balaye ainsi tout ce que le rap a produit de positif (et c’est franchement vaste, ça va de l’humanitaire aux financements de bourses d’études en passant par la distribution de fournitures scolaires) pour n’en retenir que deux grands gaillards qui se foutent sur la gueule dans un duty-free. Si, à la limite, on parlait de rap le reste du temps, en se concentrant sur la musique, ou sur les bonnes initiatives, il n’y aurait aucun mal à médiatiser à ce point de ce type de dérapage (qui se produit une fois tous les 4 ans, rappelons-le). Mais lorsque l’on n’évoque le rap que lorsqu’il y a un peu de merde à remuer, la donne change. On ne remet pas en cause le cinéma que lorsqu’un réalisateur est accusé d’avoir abusé d’une actrice ;  on ne parle pas du monde foot que lorsqu’un footballeur est repéré dans une boite de strip-tease. Surtout, lorsqu’un acteur est photographié le nez dans la poudre, personne n’évoque son devoir d’exemplarité. Evidemment, ce n’est pas bon pour son image, et c’est même potentiellement catastrophique pour sa carrière. Mais est-t-il qualifié de junkie ou de toxico pour autant ?

Dans le désert médiatique du mois d'août, gageons que questionner l’exemplarité morale des rappeurs aura au moins permis d’éviter quelques sujets sur la canicule et les grands chassés-croisés du samedi.  Quand les véritables évènements du rap français -au hasard, l’album de PNL, 93 Empire,  ou Or Noir part.3 - arriveront à la rentrée ou en fin d’année, toutes ces questions seront archivées, et le rap français pourra à nouveau se recentrer sur lui-même.

Crédit photo : L'éditorialiste Christophe Barbier par JOEL SAGET / AFP