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PNL : et si on parlait de la musique ?
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PNL - "Au DD" (© QLF)
PNL - "Au DD" (© QLF)

PNL : et si on parlait de la musique ?

PNL n'est pas juste un phénomène statistique, c'est avant tout une groupe de rap. Et au milieu de l'avalanche de records qui tombent avant même la sortie de l'album "Deux frères", il convient de prendre un peu de temps pour parler de l'essentiel : la musique.

“Ca recommence”. Comme il y a trois ans, la sortie d’un nouvel album de PNL provoque un battage médiatique sans nul autre pareil dans le rap français. Si la couverture médiatique était déjà spectaculaire à l’époque de Dans La Légende, elle semble avoir franchi un nouveau cap cette année, bien aidée par les stratégies de communication toujours plus ambitieuses du duo. Conséquence logique de cette volonté très prononcée de PNL à vouloir miser sur les clips, l’image, et les méthodes de promo innovantes, l’attention médiatique, voire l’attention générale, public compris, se concentre quasi-uniquement sur des éléments extra-musicaux. 

Records de streaming, vues Youtube, nombre de ventes, de certifications, d’abonnés sur les réseaux sociaux : le mal qui atteint le rap français est le même que celui que touche le monde du sport : déballer des statistiques à la pelle est devenu le meilleur moyen de mettre le doigt sur une réussite ou un flop. Dans le cas de PNL, évidemment, tout est très spectaculaire, et lorsque des médias très généralistes, peu enclins à parler de rap pour les bonnes raisons la majorité du temps, s’attardent sur le cas du duo, devenu inévitable, livrer quelques chiffres et évoquer quelques records est le meilleur moyen de présenter Ademo et N.O.S à un public profane. Au mieux, on oublie totalement la question musicale, et on s’attarde sur des faits promotionnels très concrets (les clips aux quatre coins du monde, le singe à Planète Rap, l’affiche géante sur le périph, Coachella ...) ; au pire, on tente d’appréhender le sujet avec une maîtrise fébrile et des analyses rarement pertinentes -pour ne pas dire totalement hors-sujet. 

Que Le Figaro ou Grazia aient du mal à saisir la profondeur réelle des textes de PNL, ou que leurs journalistes confondent encore vocoder et autotune, soit -de la même manière qu’on ne demandera pas à Rapélite ou Yard d’analyser les dynamiques internes de LREM ou de livrer un comparatif des meilleures crèmes de jour pour peaux sèches. Le problème devient plus complexe lorsque ce sont les médias et journalistes rap -y compris l’auteur de ces lignes- qui se focalisent uniquement sur des questions extra-musicales sans jamais s’aventurer plus loin. L’analyse des textes, de la direction artistique, des choix d’instrumentaux, du type de tendance suivie, passent de plus en plus au second plan, voire à la trappe. 

Jusqu’ici, l’une des grandes forces du duo avait été de proposer des disques à la fois variés et extrêmement cohérents. Il suffit de jeter un œil aux tracklists de leurs différents albums en pour s’en rendre compte : des titre rappés, sombres ou très sérieux, parfois presque solennels (DA, Oh Lala) pouvaient côtoyer des morceaux légers clippés au soleil (J’suis QLF), des titres extrêmement planants à la frontière des genres (La Vie est Belle). A priori, l’album Deux Frères devrait donc conserver le même type de caractéristique : 15 à 20 pistes avec un socle commun, mais bon nombre de sonorités différentes, et une capacité à aller chercher des tubes pop-rap sans se plier à la moindre tendance. Les trois premiers extraits du quatrième projet de PNL sont tous trois très différents : 

A L’Ammoniaque   

La prod : 

A l’image de La Vie est Belle sur l’album précédent, le premier extrait dévoilé est un titre extrêmement éloigné des codes du rap, et difficile à classer dans un genre précis. Là où La Vie est Belle tendait vers la musique électronique, et insistait énormément sur les effets de voix, A L’Ammoniaque est l’un des titres les plus éthérés de la discographie du groupe : quasiment pas de beat, une simple guitare sèche, un bpm ralenti au possible, et pas grand chose d’autre. 

Le texte : 

Sur les trois extraits présentés au public avant la sortie de l’album, il s’agit clairement du titre le plus sombre, avec des passages quasiment dépressifs (“j'crois que personne ne vit sans regrets, nous on est tout l'contraire de Piaf), du désespoir (pourquoi petite fleur a fané ? Elle était belle loin de la jungle) et des moments de pures ténèbres (“Corbeau remplace le chant du coq”), d’affliction (“l'histoire sera courte à mon avis, comme la dernière phrase de ma vie : j'tirerai en l'air, j'dirai tant pis), et toujours cette misanthropie très prononcée (“que Dieu nous pardonne pour notre manque de compréhension envers l’homme et sa putain d’race”, “que j’aimerais leur tendre la main, mais ces bâtards me la couperaient”) . On a aussi droit à pas mal d’introspection, comme souvent chez PNL, et cette fois on note une réelle évolution dans la mentalité des deux frères, qui se montrent plus apaisés (“j’ai fait l’million, j’me suis assagi). La métaphore filée entre sentiments et cocaïne (“un je t’aime coupé à l’ammoniaque”, “pourquoi t’as dit je t’aime au pif ?”) donne par ailleurs une double-interprétation au refrain et à l’ensemble du titre. 

L’interprétation : 

Chose peu commune sur un titre rap très orienté chanson française, on a droit à des voix très naturelles, avec des effets peu prononcés, et même, chose assez rare chez PNL, très peu de backs. A l’image de la prod, qui n’est quasiment qu’une musique acoustique, l’ensemble est très dépouillé, avec peu d’artifices. Évidemment, on reste dans un registre très planant, et dans leur interprétation, N.O.S et Ademo restent complètement en phase avec le texte, à mi-chemin entre la dimension intimiste du morceau et l’ambiance à la limite du ténébreux. 

91’S   

La prod :

A la fois beaucoup plus générique que les autres extraits, puisqu’il s’agit quasiment d’un GTA Vice City type beat, et plus surprenant, car le dernier tube du rap français orienté funk festive remonte à L’Ecole des Points Vitaux, et le précédent à Jackpotes 2000 -malgré une tentative de Sofiane sur Sa Mère l’an dernier, un morceau réussi mais qui n’aura pas eu la destinée d’un hit. A noter qu’il s’agit probablement à la base d’un morceau sans grandes ambitions, publié pour “remercier les fans de leur patience” plus que pour plier l’industrie du streaming, même s’il battra finalement quelques records. 

Le texte : 

Comme les autres titres ouverts et légers de PNL, on est en pleine ambivalence entre moments purement festifs (“j’veux juste un cocktail frais avec le petit parasol”, “QLF, chemise et Miami”) et phases sombres en décalage avec l’ambiance (on chante en public mais nos larmes sont privées”, “un regard froid sur le pétard”). Là encore, tous les éléments les plus récurrents de l’univers du groupe sont présents : défiance face aux médias (“pose pas de questions ou interviewe ma bite”), dédicace à Hervé, esprits torturés (“âme tordue dans la ville, on fait peur à ton jnoun”), rappel de l’appartenance à la rue (“ça a démarré dans l’zoo, que d’la haine pour les keufs”), nouvel hommage au paternel, avant de conclure par un sobre et efficace “tout m’ennuie à part les baiser”. 

L’interprétation : 

A la fois planante et enjaillée, ce qui peut paraître paradoxal en théorie, mais qui prend tout son sens à l’écoute du morceau. Pour une fois, on note l’apparition de voix autres que celles des deux frères sur les backs, notamment une voix féminine qui vient appuyer sur un mot dans le refrain, ce qui constitue quand même la seule et unique fois de toute la discographie du groupe que l’on sort de cet univers 100% masculin. A noter que ces backs avec pas mal de résonance servent à appuyer l’ambiance très funk 70’s du morceau, puisque ce titre aurait très clairement pu retentir en fond pendant la scène où Tony indique à Elvira que son patronyme sonne comme celui d’une volaille. 

Au DD   

La prod : 

Gros sujet de désaccord entre les partisans du titre et les autres, l’instru, réalisée par Nk.F et Joa (tous deux issus du collectif TrackBastardz), se base principalement sur cette petite boucle de guitare. Le reste est plutôt dépouillé, pour ne pas dire minimaliste, et la guitare est mise en avant par le biais du mix -l’instrument est clairement là pour créer un effet addictif, tant la mélodie accroche. On note par ailleurs que PNL insiste particulièrement sur la guitare, puisque deux des trois extraits publiés (Au DD, A L’Ammoniaque) misent dessus. Est-ce suite au succès du titre Luz de Luna sur le précédent album ? Quoi qu’il en soit, amis guitaristes, tenez-vous prêts à vous faire dépouiller par les beatmakers pendant les prochains mois, puisque la moitié des rappeurs français vont débouler en leur demandant un “beat à la Au DD, tu sais avec la petite guitare entêtante ?”

Le texte : 

Deuxième gros sujet de désaccord entre pro et anti PNL, le texte de Au DD est peut-être ce qu’il y a de moins surprenant dans ce titre, puisqu’on y retrouve absolument tout ce qui a construit l’univers du groupe sur ses précédents albums. On a donc : quelques onomatopées (“Mon coeur fait Oulalala”), des références explicites à l’appartenance au monde de la bicrave (“j’la passe, la détaille, la pécou, la visser”) et aux remords qui en découlent (“des regrets devant ton bébé”), le décor habituel de l’univers de PNL (“la jungle”, “les singeries”), la petite dédicace au daron, et une bonne partie du champ lexical de l’enfer (“le continent d’Hadès”, “un nuage de l’enfer”, “Taneish”). On notera tout de mêmes quelques fulgurances franchement spectaculaires, comme ce “J'vis dans un rêve érotique où j'parle peu mais j'caresse le monde / J'meurs dans un cauchemar exotique où la Terre ressemble à ma tombe” qui n’a pas laissé grand monde indifférent. 

L’interprétation : 

Sur ce plan, rien de forcément révolutionnaire quand on connaît la musique de PNL, mais il faut noter que ce titre est aussi complet que possible sur le plan de l’interprétation : un couplet plutôt mélodieux d’Ademo pour démarrer, un refrain très énergique ensuite (on a donc le contre-pied de la formule habituelle, qui voudrait plutôt l’inverse), avant de finir sur un couplet plutôt nerveux de N.O.S, lui qui a plutôt tendance à renforcer le côté planant et l’atmosphère très vaporeuse.