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Médine, une longévité irrationnelle
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Médine, une longévité irrationnelle
Médine, une longévité irrationnelle ©Radio France

Médine, une longévité irrationnelle

Une quinzaine d’années de carrière, une douzaine de projets, quelques milliers de poils de barbe, et pas mal de polémiques : à quelques jours de la sortie de Storyteller, son nouvel album solo, retour sur la carrière de Médine.

Du 11 Septembre au Bataclan

Il faudrait être fou ou inconscient pour envisager de construire une carrière d’une quinzaine d’années après avoir intitulé11 Septembre  et Jihad les deux premières pierres de sa discographie. Quand Médine pressait son premier disque en 2004, moins de trois ans après les attentats du World Trade Center, dans un contexte déjà épineux, difficile d’imaginer qu’il serait toujours présent en 2018, dans un contexte encore plus épineux, avec un statut solide d’artiste installé disposant d’une couverture médiatique d’une relative importance -en comparaison avec d’autres artistes de sa branche musicale, bien entendu.

Entre ses thématiques clivantes, son attachement à l’indépendance  -malgré une parenthèse dans la grande distribution-, sa position géographique, la nature de son rap -pas forcément en plein dans la tendance-, et ses relations parfois tourmentées avec certains médias rap, la longévité de Médine tiendrait presque de l’irrationnel . Il existe pourtant bien quelques explications logiques à la stabilité de la carrière du rappeur, capable de s’adapter aux sonorités les plus récentes sans dénaturer sa musique, mais aussi de souffler sur les polémiques pour nourrir sa propre flamme sans pour autant répandre l’incendie.

Treizième projet en quatorze ans d’activité, Storyteller , nouvel album de Médine, représente un petit évènement , à l’heure où le rap reprend de l’épaisseur et tend à densifier ses textes, à redonner une place centrale à la plume, et à retrouver du fond après avoir remodelé sa forme. Alors que le rappeur havrais, chez qui chaque mot a son importance, et qui ne recule jamais devant l’idée d’écrire une soixantaine de mesures sans refrain, aurait pu voir sa position menacée par l’arrivée de la trap puis des sonorités vaporeuses, celui-ci a préféré épouser les évolutions musicales et accepter de prendre ce qu’elles apportaient de bon plutôt que de pester contre ce qu’elles supposaient de moins bon.

“Pour moi, la trap est en train de sauver le rap, ça le sauve dans la forme puisque ça va à l'essentiel”, racontait-il ainsi chez nos confrères de Booska-P en 2015, au plus fort de la vague triplet-flow. Un discours qui a surpris, en particulier auprès de son public, parfois un brin conservateur sur la question des sonorités, et par conséquent, pas forcément enclin à s’ouvrir à un sous-genre caractérisé par les adlibs répétées jusqu’à l’écoeurement et par les beats à 70bpm. Il fallait pourtant aller au delà des a priori, chose que Médine se tue à faire depuis son premier disque. S’il s’agissait avant tout d’un combat face aux amalgames au sujet de sa communauté religieuse, la posture est restée cohérente face aux clichés dont a souffert la trap à son arrivée en France : “Mon but à moi est de prouver que sur ces supports là, on peut avoir un discours intelligent et subversif”.

Trap consciente

S’il s’est toujours défendu d’entrer dans la catégorie rap conscient , en considérant cette mouvance comme une invention des journalistes, il ne niera pas quelques aspects bien caractéristiques de son oeuvre , comme la propension à interpeller ses auditeurs sur des thématiques sociales ou historiques, en prenant bien soin de contourner le filtre de la version officielle pour poser les questions qui picotent : colonisation, ségrégation, inégalités, manquements à la dignité humaine, racisme structure l … la liste est longue, mais suffit à prendre quelques raccourcis pour le rapprocher plus logiquement d’un Rockin Squat ou d’un Kery James plutôt que d’un Kekra ou un Alkpote. On peut alors poser la question de la persistance d’une telle mouvance au fil des années : quasiment dominante il y a vingt ans, elle a petit à petit perdu en influence, mais n’a jamais baissé totalement baissé les bras.

Le regain de forme actuel du genre, qu’il soit dû à son adaptation tardive à des sonorités plus modernes, à un regain global d’intérêt pour les questions sociales et politiques, ou à un besoin de revenir progressivement à un rap plus consistant, finit par donner raison aux nombreux artistes engagés qui ont tenu le terrain pendant les années de vaches maigres. Pour ne rien gâcher, l’engagement de Médine ne se limite pas à l’aspect musical, et se traduit par des actions concrètes variées , allant de la mission humanitaire en Birmanie au reversement de fonds pour les associations, en passant par les tournées en camion pour aller à la rencontre du public des quartiers populaires.

Amalgames et controverses

Autre catégorisation dont Médine a dû se défendre depuis quinze ans, l'appellation -d’une absurdité assez formidable- de “rappeur musulman ”, que ce soit face aux auditeurs de rap empressés de le mettre dans une case, face aux politiciens et autres polémistes trop contents de pouvoir comprendre à l’envers ses positions pour le traiter d’islamiste déguisé, ou face à des simili-prédicateurs tout aussi contents de lui reprocher d’associer la religion au rap, ce dernier pouvant être vu comme une pratique prohibée. Si Médine a déjà écrit plusieurs titres pour répondre à ces diverses accusations, qui se contredisent par ailleurs entre-elles, sa façon d’agiter la polémique sans y mettre complètement le pied a pu, selon le point de vue, le desservir du point de vue de l’image dans les sphères traditionnelles, ou au contraire, aguicher la curiosité d’un public rap plus classique et peut-être plus volontaire dès lors qu’il s’agit d’aller chercher le sens véritable des morceaux aux titres ambigus comme Jihad, Al Jazeerap, MC Soraal,  ou plus récemment, Bataclan .

Les accusations de communautarisme viendront donc toujours, d’une manière ou d’une autre, parasiter le travail de Médine.  Mais l’on peut parfois tirer profit du parasitisme, à condition de savoir l’exploiter correctement, afin de renverser la situation. En jouant le jeu quitte à provoquer l’incompréhension, le rappeur havrais souhaite avant tout désamorcer les conflits, ou, comme il aime à le dire, être pris pour un poseur de bombe alors qu’il est venu déminer le terrain.

On peut aussi voir les choses de façon plus pragmatique  : à partir du moment où Médine reste un musulman fier d’être pratiquant, préoccupé par le sort de ses coreligionnaires, et barbu de surcroît, il y aura forcément des attardés pour voir en lui un prêcheur de l’islam radical, voire même un recruteur syrien. Foutu pour foutu, autant ne pas prendre de pincettes, et jouer avec les amalgames pour balader les cons de la même façon qu’on joue avec un pointeur laser pour faire tourner en bourrique un chat.

Crédit photo : DR / Banque Images Mouv'

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