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Marseille-Centre : visite guidée et coup de projecteur sur ses meilleurs rappeurs
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Visite guidée du vivier incroyable à Marseille-Centre
Visite guidée du vivier incroyable à Marseille-Centre ©Radio France

Marseille-Centre : visite guidée et coup de projecteur sur ses meilleurs rappeurs

Et ils sont nombreux.

Selon les époques, Marseille a occupé tour à tour le statut de capitale du rap français et celui de simple outsider au trône, restant quoi qu’il en soit l’une de nos principales places fortes. Certaines tendances se dégagent chez les têtes d’affiches locales, notamment une certaine propension à allier l’ambiance des rues marseillaises avec une aversion pour les versants les plus vulgaires du rap, autant sur le plan du vocabulaire que de l’imagerie (IAM, FF, Psy4, Jul …), si bien que parler de scène marseillaise globale fait parfaitement sens -là où évoquer, par exemple, une scène parisienne globale serait beaucoup moins pertinent, étant donnée son hétérogénéité. Cependant, au sein même de Marseille, des délimitations plutôt nettes sont visibles, et le rap des quartiers Nord n’est pas forcément celui du Panier, tandis que les rappeur des communes limitrophes comme Aubagne ou Cassis restent considérés comme des rappeurs marseillais.

Fief de la Fonky Family, Bouga ou Keny Arkana, Numbers, Carré Rouge, Zbatata, Révolution Urbaine et tant d’autres, le centre-ville de Marseille a écrit quelques unes des heures de gloire du rap en France. Voyage dans les rues étroites du Panier, de Noailles, de Belsunce ou encore du Vieux-Port.

L’environnement

Généralement, quand un touriste pose les pieds à Marseille, il a plus de chances d’arpenter le Panier ou le Vieux-Port que les Quartiers Nord ou Saint-Jean-du-Désert, à moins d’être à la recherche de sensations fortes ou d’une photo avec Jul. Mais le centre-ville de Marseille reste un lieu très contrasté, et contrairement au schéma urbain d’autres grandes villes, il s’agit plus d’une succession de quartiers populaires à fort brassage ethnique que d’un lieu de refuge pour populations aisées. Marseille est peut-être d’ailleurs l’une des seuls villes de France où les rappeurs sont fiers de scander “Centre-ville Zoo”, “ça vient du Centre”, “viens pas tester le centre-ville”, des slogans qu’on aurait bien du mal à imaginer ailleurs.

Loin des grands ensembles de la banlieue parisienne ou des cités de province, le centre-ville de Marseille est donc à la fois un lieu historique avec ses vieilles bâtisses et ses ruelles étroites, un coin touristique avec ses curieux venus visiter le vieux-port, et un lieu d’échange culturel entre populations de tous âges et de toutes origines -le brassage idéal pour le développement d’une scène rap active.

Le moment où le monde a découvert le Centre

Sur ce plan, la question est plus délicate, et déterminer qui a représenté Marseille-centre aux yeux du reste de la France avant les autres est aussi difficile que d'estimer l’âge du premier ancêtre de l’humanité. Si IAM est bien évidemment le premier groupe à avoir mis la cité phocéenne sur la carte du rap français, il a toujours évoqué Marseille dans son ensemble, sans distinctions entre centre-ville, quartiers Nord, et autres. Si certains groupes du centre, comme Carré Rouge, tentent de se faire un nom au milieu des années 90 et au début des années 2000, c’est surtout la Fonky Family qui va placer Marseille-centre -et en particulier le Panier- au coeur de ses textes.

Le nom qui fait frissonner les puristes

Difficile de ne pas citer Keny Arkana, qui reste l’une des meilleures illustrations de ce que l’on peut parfois appeler de façon caricaturale le “rap de puristes” : altermondialiste, particulièrement engagée dans ses textes, déterminée à faire de son rap un outil de contestation politique et sociale …

Keny Arkana est par ailleurs l’une des personnalités les plus fières de son appartenance au centre-ville de Marseille, puisqu’elle est à l’origine de la série d’hymnes à ces quartiers “De l’Opéra à la Plaine”, dans lesquels elle invite à chaque fois bon nombre de rappeurs issus du centre-ville, y compris des noms parfois inconnus du public.

La discographie indispensable

Celle de Bouga, un mec qui sera éternellement catalogué comme l’auteur du tube-surprise Belsunce Breakdown en 2000. Peu concerné par sa carrière dans le monde de la musique, le marseillais compte tout de même une liste de collaborations qui feraient pâlir d’envie n’importe quel rappeur : le Rat Luciano, Veust, Akhenaton, Shurik’n, les Psy4 au complet, et … Sébastien Patoche. Belsunce Breakdown a par ailleurs connu un nombre incalculable de remixs dans tous les genres différents, y compris une improbable version fanfare, réalisée par Bouga en personne.

Le gros succès

Impossible de ne pas citer la Fonky Family, et en particulier le cas du Rat Luciano, qui symbolise assez bien ce que représente le succès, les disques de platine et la gloire dans le centre-ville de Marseille : absolument rien. Depuis ses débuts, le Rat n’a pas quitté le Panier, et continue à y faire sa petite vie tout en collaborant avec les trois quarts des rappeurs de la cité phocéenne -imaginez Joeystarr en train de faire le marché à Saint-Denis ou Booba en train de se promener entre deux tours au Pont-de-Sèvres pour comprendre à quel point Marseille-Centre est une réalité à part.

L’exception

Citons le parcours assez improbable du groupe Zbatata, qui constitue l’un des grands espoirs du rap marseillais en 2015, et se fait un nom à l’échelle nationale, notamment grâce au travail de Tony Danza, qui produit alors le groupe. Signé chez Play On, le groupe fait malheureusement la Une pour une sombre histoire de cambriolages pendant une tournée, certains de ses membres finissent derrière les barreaux, et l’envol de Zbatata vers les sommets est stoppé prématurément. Certains membres continuent alors leur carrière de leur côté, d’autres se réfugient dans la religion, et quoi qu’il en soit, Zbatata, qui était appelé à prendre la succession d’IAM et la FF, n’embrasse pas le destin qui lui était promis.

Même type de constat pour le groupe Révolution Urbaine, dont l’état d’esprit affiché pendant toute la première moitié des années 2010 est tout ce qu’il y a de plus marseillais : un rap à la fois très rue et très attaché à rester positif, alternant entre textes revendicatifs pour auditeurs de Keny Arkana nostalgiques de La Fin de leur Monde, titres fourre-tout évoquant les vicissitudes des rues du Centre façon Fonky Family, et grosses phases de déprime dignes des premiers albums des Psy4. Malgré les espoirs suscités par Révolution Urbaine, un buzz naissant suite à quelques freestyles (en radio ou pour des sites spécialisés) un projet chez Warner, le groupe ne concrétise jamais réellement. Dommage, d’autant que peu de groupes ont revendiqué leur appartenance à la cité phocéenne comme eux.

A l’heure actuelle, Marseille-Centre navigue donc entre deux eaux : passées les belles heures de gloires de ses grands noms, aucun des espoirs annoncés n’a cassé la baraque, et de nombreux groupes, comme Zbatata, Révolution Urbaine ou même Numbers, ont un temps été vus comme les héritiers, sans toutefois exploser définitivement à l’échelle nationale. Si l’on peut compter sur des anciens comme Keny Arkana pour continuer à braquer les projecteurs vers l’Opéra ou le Panier, tout Marseille-Centre attend l’arrivée d’un Jul, d’un Sch ou d’un YL pour revivre les fastes d’antan. Etant donnée la profusion de rappeurs dans le coin, et la vitesse à laquelle le rap français fait éclore ses bourgeons, on ne devrait pas forcément patienter trop longtemps avant d’entendre à nouveau sur les ondes “viens pas tester le centre-ville”.

Crédit photo : Pool Catarina / Getty