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Maes, de la pure pour les durs
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Maes (© Meddyzoo)
Maes (© Meddyzoo)

Maes, de la pure pour les durs

Quelques jours après la sortie de "Pure", son premier album, Maes confirme les belles promesses de "Réelle Vie 2.0", qui avait été l’une des surprises du printemps. Plus tout à fait révélation, mais pas encore véritable poids lourd, quelle place occupe Maes aujourd’hui sur l’échiquier du rap français ?

Maes, révélation de l’année ? 

L’hyperactivité du rap français est telle depuis quelques années que les rappeurs vont et viennent à une vitesse spectaculaire, apparaissant en bonne place sur l’échiquier du game sans grands faits d’arme, et disparaissant aussi rapidement qu’ils étaient arrivés. Dans ce contexte, désigner la révélation de l’année devient, à chaque mois de décembre, l’un des grands casse-têtes des bilans tirés par la plupart des médias spécialisés : un rappeur ayant pété en janvier sera déjà oublié 11 mois plus tard s’il n’a pas su enchaîner avec un projet concrétisant son ascension. 

En 2018, des profils comme Koba LaD ou RK ont totalement explosé, passant du statut d’inconnus à celui de valeurs sûres de l’industrie, avec disques d’or, millions de vues et salles pleines. Dans cette catégorie, la progression de Maes au cours de l’année 2018 est tout aussi spectaculaire, d’autant que contrairement à certains noms à la réussite développée par des maisons de disques capables de mettre les moyens pour promotionner leur dernier poulain, le Sevranais a franchi les étapes sans réelle programmation. 

Publié sans grandes prétentions au printemps, Réelle Vie 2.0 s’est en effet rapidement constitué un succès critique solide, créant un engouement autour du personnage de Maes, là où ce projet devait seulement servir de carte de visite avant d'enchaîner sur plus consistant. Il suffit donc parfois de livrer un disque sérieux et efficace pour attirer l’attention médiatique, sans forcément passer par le circuit classique mis en place par les majors. Une bonne nouvelle pour le marché indépendant français, qui a, ici, joué le rôle d’antichambre de la grosse industrie : une fois la réussite Réelle Vie 2.0 -plus critique que comptable, évidemment- bien établie, le rappeur n’avait plus qu’à comparer les offres et signer, avant d’amorcer la montée en puissance qui allait mener à Pure. 

Pure, la première pierre 

Du statut de simple révélation printanière à celui de tête d’affiche hivernale, il aura suffi d’un tube de l’été (Billets Verts) et d’un tube de l’automne (Madrina) pour installer Maes sur la rampe de lancement. S’il est encore trop tôt pour faire de lui un poids lourd de l’industrie, la direction entreprise devrait progressivement l’y mener, à condition de bien négocier la suite : Pure n’est que le premier projet véritablement ambitieux du rappeur, il doit donc servir à poser des bases solides sur lesquelles construire les prochains succès. L’une des grandes difficultés de Maes tient dans l’ambivalence de la réception de son rapprochement avec Booba : évidemment, avoir le rappeur français le plus médiatique à ses côtés est un (gros) avantage en termes d’exposition, de promotion et d’expansion ; cependant, il faut savoir gérer correctement cet avantage, puisque d’autres rappeurs ont fini par se repentir d’être vus comme les petits de B2o. Par ailleurs, certains cas nous ont prouvé que côtoyer l’auteur de Temps Mort n’était pas une garantie de réussite absolue, et que l’exposition seule ne suffisait pas à construire une carrière. 

Malgré la courte durée du projet (11 titres), Réelle Vie 2.0 avait suffit à prouver que Maes maîtrisait déjà l’essentiel des registres actuels du rap, entre titres vaporeux et planants (Sur moi, Mal à la Vie), bangers dansants (Switch Up, Dans l’tieks), et gros titres bien nerveux (Tmax 530, Libérable). Globalement moins énervé tout au long de Pure, Maes fait la balance entre chant et morceaux rappés de façon plus classique, ou disons moins hurlée, avec peu de bouleversements sur le plan des thématiques : bicrave (“10 heures-minuit dans l’bâtiment j’ai fait que compter”), visites un peu trop matinales ("6 heures du mat', perquise”), bicrave (“J’ouvre le terrain, j'donne les ordres”), trahisons (“tu fais l'vrai, mais tu me trahiras pour ses fossettes et faux seins”), bicrave (“kilo est prêt pour iencli, et ma che-po se remplit”), règlements de comptes (“armé dans l'Audi, lequel de nous deux y perdra la vie “). Rien de très original dans le fond, mais Maes compense avec des fulgurances qui, sans nous faire quitter la thématique, viennent nous rappeler qu’on continuer à surprendre en abordant le même sujet mille fois -on se souvient par exemple du spectaculaire “blanche, grasse, comme Angela Merkel” sur Réelle Vie 2.0. 

Cesser de diviser, pour mieux régner

Si le parti pris est assez net sur le fond, les variations sont donc beaucoup plus nettes sur le plan de la forme, et ses deux derniers projets mis bout à bout constituent finalement une palette franchement large de tout ce qui compose le rap français en 2018. On pourrait d’ailleurs sans trop de mal emprunter des mesures à Maes pour les coller dans les albums sortis ces dernières années, sans qu’elles ne dénotent nulle part : on pourrait ainsi entendre “si j’te frappe, personne va séparer” chez Kalash Criminel, “si tu suces pas, tu vas sucer” chez Alkpote, ou encore “les keufs toquent à la porte pour le grand frère, aujourd'hui ils toquent pour le petit frère” chez PNL. A l’heure où le rap se divise de plus en plus entre sous-genres et sous-catégories, Pure vient donc se poser comme l’album de la réconciliation entre les tendances, avec l’idée que toutes ces couleurs musicales n’ont pas forcément à s’éparpiller et à se diviser entre artistes et entre public. Maes se pose par ailleurs également en instigateur d’une réconciliation plus subtile et indirecte, celle entre Booba et la scène rap de Sevran, voire plus largement, celle du 93 -mais ne nous éparpillons pas trop. 

Une fois passée l’étape de la percée médiatique, puis celle de la démonstration de maîtrise technique à 360 degrés, reste à savoir comment les prochaines phases de la carrière de Maes seront abordées. Il faudra par exemple commencer à envisager la phase suivante de la montée en puissance du rappeur : les bases posées, les différentes tendances maîtrisées, il s’agira alors de passer du “Maes sait tout faire” au “Maes fait du Maes, et rien d’autre” -en somme, creuser son propre sillon, amener les autres rappeurs à suivre sa direction, et imposer sa patte de façon plus évidente. 

Avec moins d’une année de rap à temps plein sur le dos, les années précédentes ayant été un brin chaotiques dans la vie du rappeur, alors plus concentré sur ses mésaventures que sur sa musique, Maes a encore beaucoup à construire. La façon dont Pure a été amené, assez sobrement et sans tentatives de créer le buzz ou d’aller chercher des featurings incohérents, laisse à penser que les bonnes bases ont été posées pour envisager une consolidation de son succès critique, et, que ce soit dans l’immédiat ou à terme, une concrétisation sur le plan comptable. Pour ça, il faudra continuer à occuper le terrain, veiller sur la concurrence, s’entourer des bonnes personnes, et convaincre un maximum de clients : a priori, rien de très neuf pour Maes.