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Les rappeurs deviennent-ils des stars de télé-réalité ?
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Booba (© Getty) / Kaaris (© Getty) / Maître Gims (© Getty) /JoeyStarr (© AFP)
Booba (© Getty) / Kaaris (© Getty) / Maître Gims (© Getty) /JoeyStarr (© AFP)

Les rappeurs deviennent-ils des stars de télé-réalité ?

Clashes, provocations, mais aussi coulisses mises en scène ou émissions, plus aucun élément de la vie de nos rappeurs préférés ne semble nous échapper. Le rap français est-il en train de devenir un show TV géant ?

Mettre en scène la vie quotidienne d'anonymes ou de célébrités sur un mode feuilletonnant, avec les tensions entre participants comme ressort scénaristique majeur, et une forte tendance à se construire sur du vide. Cette définition déprimante et à peine orientée correspond à l’heure actuelle aussi bien à la majorité des émissions de télé-réalité qu’à l’actualité hebdomadaire du rap français. Là où certains se passionnent pour les expressions capilotractées de Nabilla ou pour les éternelles conflits gangrenés par la jalousie entre la Barbie des Anges 12 et le Ken des Vacances de l’Amour 4, d’autres sont tout aussi subjugués par le dernier hashtag publié par Booba ou par l’énième rebondissement dans la relation de haine qu’il entretient avec Kaaris. 

Et si c’est Booba, en tant que rappeur français le plus médiatique, qui cristallise forcément tous les enjeux d’une telle problématique, la question s’étend en réalité à l’ensemble du game. Entré dans une phase où l’entertainment prend le pas sur le reste, le rap français voit régulièrement ses artistes se livrer à des programmes au principe extrêmement proche de celui des télé-réalités. Ces dernières semaines, on a ainsi vu Sadek en personnage moyenâgeux aux côtés d’un chef aperçu dans un télé-crochet culinaire, Xavier Pincemin, JoeyStarr en alcoolique plus tellement anonyme dans la saison 2 de La Route de la Soif, ou Maître Gims en survivor dans L’aventure Robinson, tandis que les publications des rappeurs sur les réseaux sociaux ont de plus en plus de points communs avec celles des influenceurs et autres starlettes de télé-réalité -combien de stories polluées par des pronostiqueurs devra-t-on encore subir ?

Quinze ans après 60 jours 60 nuits, télé-réalité diffusée par Canal+, qui suivait le quotidien de JoeyStarr (et de Francis Lalanne), on pourrait presque se demander si une mise à jour du programme ne serait pas mieux acceptée aujourd’hui, tant la notion d’entertainement a fait du chemin dans le rap français depuis. Bien plus décomplexé à ce sujet qu’il y a quelques années, le rap français n’hésite donc plus à se mettre en scène, à vendre son image, et à entrer dans un jeu qui est devenu celui de la société entière. Quand Sch règle ses comptes publiquement avec Bassem, ou quand Maes débarque pour “une interview” chez Aqababe, ces rappeurs -dans leur bon droit, puisqu’ils répondent à des attaques- participent à une dynamique globale de starification de ces personnages dont toute la force tient sur leur notoriété nourrie par les polémiques. Ce faisant, on assimile, consciemment ou non, le milieu du rap à celui de ces blogueurs/youtubeurs, les sites rap spécialisés n’hésitant plus à partager le même type d’actu que les sites people 2.0. On ne s’étonne donc plus de trouver une news sur le dernier rappeur à la mode entre deux news sur la télé-réalité et les influenceuses instagram, signe que la frontière entre les deux mondes se fait de plus en plus mince. Il ne faudrait tout de même pas pester contre cette peopolisation bas-de-gamme sans se poser les bonnes questions. En premier lieu : les rappeurs en sortent-ils vraiment gagnants ? 

Le phénomène de la culture du hater

Voyons donc les principaux avantages liés à ce virage du rap vers des codes rappelant ceux de la télé-réalité. En premier lieu, il y a bien entendu la question de la visibilité : en débarquant dans la case actu d’un site people, un artiste se manifeste à une tranche du public qui n’était peut-être même pas au courant de son existence jusqu’ici. Le fan des Anges de la téléréalité n’est pas forcément un auditeur de rap averti, mais constitue tout de même une cible potentielle pour un rappeur. Se signaler à lui grâce à la rumeur d’une nuit avec Astrid Nelsia ou un beef par écrans interposés avec un youtubeur peut-être un moyen de le pousser à aller écouter un titre, accrocher sur un refrain, et gagner un auditeur -et donc de cumuler quelques centaines de streams supplémentaires. Le constat est en effet malheureux, mais bien réel : Sch a au moins autant fait parler de lui pour ses brouilles avec Lacrim puis Bassem que pour la sortie de son album JVLIVS, pourtant extrêmement bien accueilli par la critique. S’il n’a pas forcément besoin de ce type de médiatisation, tant sa musique se suffit à elle-même, d’autres rappeurs misent clairement sur le phénomène de la culture du hater pour continuer à exister. La supposition est simple : en bien ou en mal, faire parler de soi est toujours utile en terme de promotion. Il faut amener de la discussion, se créer des opportunités d’être vu par le public. 

Les contre-exemples à cette manière de voir les choses sont pourtant nombreux. L’évolution de Rohff ces dernières années en est par exemple l’un des indicateurs les plus probants : au creux de la vague pendant la période où il entrait dans le jeu de Booba sur les réseaux sociaux et que les aléas de ses relations amoureuses faisaient la Une de la presse-poubelle, le Vitriot s’est complètement recentré sur la musique au moment de la sortie de Surnaturel, en délaissant à-côtés. Si cette communication sobre n’est pas le seul facteur à prendre en compte, l’album a été l’un de ses projets les mieux accueillis par la critique depuis belle lurette, et l’une de ses plus belles réussites récentes sur le plan comptable. 

Amuser la galerie sur les réseaux sociaux ou mettre la lumière sur sa vie privée n’est donc pas forcément une bonne opération sur la durée : certes, le rappeur y gagne en visibilité, mais il s’agit d’une notoriété gonflée artificiellement. Sa cote de sympathie et surtout sa crédibilité d’artiste s’en trouvent diminuées, et le risque est celui de finir en bête de foire : si tous les regards sont rivés sur toi, mais que tu n’en tires que des moqueries et quelques cacahuètes, le calcul n’est pas forcément bon. L’adage “toute publicité est bonne à prendre” n’est donc la plupart du temps pas applicable à la carrière d’un rappeur, et ceux qui ont réellement duré sont majoritairement ceux qui ont su préserver leur image. Cela étant dit, difficile de blâmer JoeyStarr quand une émission lui paye un tour du monde pour se bourrer la gueule -ce que beaucoup considèreraient comme le plus beau métier du monde- ou Maître Gims quand TF1 le paye pour aller passer 5 jours sur une île déserte du Pacifique. 

Pas de réel coupable mais un ensemble de facteurs

Sur la même question, les motivations d’un rappeur qui cède à la tentation de relancer un buzz restent compréhensibles, tant le public est friand des contenus de ce type. On entre alors dans un cercle vicieux duquel personne ne semble vouloir sortir : les médias multiplient les titres “putaclic”, qui demandent peu d’efforts ; les rappeurs en jouent et font tout pour occuper cet espace médiatique ; la cible se laisse facilement avoir et semble même en redemander, une brève vide sur l'énième mise à jour d’un beef sur instagram provoquant un nombre de partages et de likes bien plus important qu’un article fouillé. Comme souvent, il n’existe pas de réel coupable mais bien un ensemble de facteurs à prendre en compte, avec finalement, un principe tout à fait semble à celui de la télé-réalité : les chaînes de télé multiplient les émissions-poubelle ; les participants sont attirés par la célébrité facile offert par ces programmes ; et le public se masse devant les écrans. 

Le tableau n’est pas totalement noir cependant, et certaines connexions entre rap et télé-réalité sont peut-être moins méprisables que d’autres. Tout est surtout question de cohérence et de limites à se poser. A titre d’exemple, quand Soprano prend place dans le jury de The Voice Kids, il reste en phase avec ce qu’il propose artistiquement depuis des années : son public est majoritairement jeune ou familial, son image est celle d’un gentil garçon, et sa place en prime sur TF1 aux côtés de Jenifer et Amel Bent n’est finalement qu’une continuité de sa dernière décennie de carrière. A l’extrême opposée, un cas comme Marvin, dit Le M, issu de la téléréalité, n’a récolté que les moqueries quand il s’est essayé au rap, tant son personnage belliqueux et à la limite du hardcore ne semble en rien correspondre avec l’état d’esprit qu’il avait montré dans des émissions comme Les Princes et les Princesses de l’Amour. 

Avant de trouver le bon compromis entre les codes du rap et ceux de la télé-réalité, il faut donc se poser les bonnes questions, et surtout arriver à un point d’équilibre relatif à la personnalité, la carrière et l’image de l’artiste. Prenez Soprano, bon choix dans The Voice, et transposez-le dans La Route de la Soif en lieu et place de Joeystarr : échec total. Reprenez l’historique de l’octogone, placez Akhenaton à la place de Booba, imaginez “la date, l’heure, le jour” avec un accent marseillais à couper au couteau : ça ne fonctionne pas non plus. Le pur divertissement ne réussit pas à tout le monde, et surtout, il n’est pas toujours pertinent au delà des limites posées par la culture de l’instant. Dans dix ans, on retiendra de Sch ses performances sur A7 et JVLIVS__, pas ses beefs par vidéos interposées avec Bassem, ou sa brouille avec Lacrim. Reste à savoir si le rap saura réellement se poser les bonnes limites, ou si, comme souvent, il laissera tous ses acteurs s’engouffrer dans la brèche ouverte. Des choix pertinents pour certains ne le seront pas pour tous, et toute une génération de rappeurs risque de se brûler les ailes à force de jouer avec son image et miser sur l’exposition immédiate sans penser aux lendemains.