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Les jeunes rappeurs doivent-ils connaître leurs classiques ?
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IAM (© Getty) / Koba LaD (© DR/Def Jam)
IAM (© Getty) / Koba LaD (© DR/Def Jam) ©Getty

Les jeunes rappeurs doivent-ils connaître leurs classiques ?

Une polémique a agité les réseaux sociaux en mai : Koba LaD ne semble ne pas connaître IAM. Est-ce vraiment un problème ? Si oui, à qui la faute ?

Invité  à participer à l’émission Rap Jeu, produite par Red Bull et diffusée sur YouTube, Koba LaD s’est illustré à sa façon, en posant à voix haute à son co-équipier Lansky une question que l’on pensait jusqu’ici imprononçable par un rappeur : “C’est qui, IAM ?”. Loin d’être anodine, cette interrogation a soulevé une petite polémique sur les réseaux sociaux, avec un camp offusqué par l’idée qu’un artiste signé chez Def Jam ne connaisse pas ses classiques, et un autre camp plus indulgent avec le rappeur. Quelques semaines plus tôt, c’est le groupe Q.E Favelas qui avait démontré la méconnaissance générale de la nouvelle génération pour les têtes d’affiche de plus de quarante ans, en affirmant chez Booska-P être incapable de citer le moindre morceau de Mac Tyer, et ne pas connaître l’oeuvre de Sefyu. 

Ces dernières années, de nombreux très jeunes artistes se sont imposés comme des têtes d’affiche. Leur âge, parfois inférieur à vingt ans, ne les met pas dans la position d’avoir eu le temps d’accumuler suffisamment de culture rap, en particulier lorsqu’il s’agit de connaître des disques publiés avant même leur naissance. Peut-on alors réellement leur reprocher de ne pas connaître par cœur la discographie de Tandem, les classiques d’IAM, ou les freestyles de Time Bomb ? 

Des codes qui évoluent constamment 

Pour les tenants de la thèse selon laquelle il serait du devoir de ces artistes en début de carrière de se forger une culture rap solide, ce type de question ne se pose pas dans d’autres genres musicaux. Un chanteur de reggae de 19 ans connaît nécessairement Bob Marley et peut même citer les points les plus importants de son œuvre -même chose dans la chanson française, la soul, ou la variété. Le cas du rap est cependant à part : en trente ans, ses codes et ses sonorités ont beaucoup plus évolué que dans n’importe quel autre genre musical. Un chanteur de reggae actuel n’aurait donc aucun mal à comprendre et apprécier Exodus ou Survival, pourtant sortis il y a plus de 40 ans. En revanche, un album de rap actuel, pour peu que l’on parle d’artistes aux influences cloud, trap, drill, expérimentales, ou autre, n’a plus beaucoup de points communs avec Ombre est Lumière ou J’appuie sur la gâchette. Il est donc plus difficile pour un jeune rappeur de s’intéresser aux œuvres mythiques de son genre musical, et surtout, d’en appréhender toutes les qualités. 

La transformation radicale du rap sur le plan des sonorités, des rythmiques et de l’écriture n’explique cependant pas à elle seule la méconnaissance totale des jeunes générations envers les groupes qui ont marqué l’histoire. Le rôle des médias est ainsi pointé du doigt, et si la transmission ne s’effectue pas, ce serait en partie à cause d’une absence de volonté de leur part. Sur ce plan, il est difficile de trancher. Les médias rap relaient évidemment l’actualité la plus récente et la plus susceptible de générer de l’audience, mais de nombreux sites internet, émissions spécialisées, et podcasts, jouent encore leur rôle de gardiens de la mémoire du rap français. Pour prendre un panorama large, on peut citer La Sauce sur OKLM, qui pose régulièrement des débats de type “Ministère Amer ou NTM” ou des émissions spéciales IAM ; Booska-P, qui retrace l’histoire du rap français avec ses Fif Stories ; l'Abcdrduson et son focus sur Prose Combat ou son retour sur l’année 1998. Sur Mouv', la Sélection Rap d'Olivier Cachin ou Top Mouv' Booster qui diffuse des classiques en pleine journée dans une émission de découvertes rap français  remplissent également cette fonction. 

En somme : la matière existe, et quiconque souhaiterait enrichir sa culture à propos d’albums sortis il y a 25 ans aurait absolument tous les outils en main pour le faire. Seulement, la moyenne d’âge des internautes cliquant sur un dossier à propos de MC Solaar est logiquement élevée. L’immense majorité des lecteurs sont des auditeurs qui ont connu cet album à sa sortie, ou qui l’ont écouté au cours des années qui ont suivi sa sortie. Il ne s’agit pas de jeunes adultes ou d’adolescents désireux de pouvoir livrer en soirée des anecdotes folles sur l’enregistrement de Nouveau Western. 

La situation aux Etats-Unis 

Pour trancher, la question peut être vue sous un angle plus large. Le grand baromètre du rap français reste son homologue américain -malgré une émancipation de plus en plus marquée, mais ce n’est pas le sujet du jour- et il suffit de jeter un œil aux unes des médias rap ces dernières années pour se rendre compte qu’une situation analogue existe outre-atlantique. A propos de 2Pac, Lil Xan a ainsi déclaré que sa musique était ennuyante, Lil Yachty s’est avéré incapable de citer 5 de ses sons, 03 Greedo a parlé de lui comme d’un “bitch ass nigga”, Kodak Black s’estime meilleur que lui, tandis que Lil Pump a déclaré (certainement avec beaucoup d’ironie) être le meilleur lyriciste de l’histoire, devant 2Pac. 

S’il peut sembler facile de balayer la mémoire d’un rappeur mort, le même type d’irrespect existe avec des rappeurs encore en activité. Lil Pump, encore lui,ne manque pas une occasion de cracher sur Eminem, Young Thug “n'achètera jamais d’album de Jay-Z parce qu’il est trop vieux”, et 6ix9ine a qualifié The Game de “gratteur de buzz” -invitant ensuite tout le monde à “venir le sucer”, c’est sa petite touche perso. En somme, la mémoire aux États-Unis est encore moins bien entretenue qu’en France. On peut presque s’estimer heureux que les plus jeunes n’aient pas encore franchi les limites dépassées par les américains, même si ça finira forcément par arriver. Koba LaD a simplement demandé qui était IAM. Il ne s’est pas fendu d’un “ils sont trop vieux et j’écris mieux qu’eux”. 

Les solutions pour remédier à l’oubli

La méconnaissance ou le désintérêt des plus jeunes générations pour l’œuvre des rappeurs qui les ont précédé n’est donc pas un phénomène purement franco-français, mais bien une tendance globale. La matière pour enrichir la culture rap des plus jeunes existe pourtant bel et bien, mais rien ne les stimule à s’instruire au sujet d’albums sortis avant leur naissance. De la même manière qu’un adolescent préfèrera regarder les dernières saisons de Game Of Thrones et Casa de Papel plutôt qu’aller chercher du côté de Twin Peaks et Hartley Coeurs à Vif, le jeune rappeur actuel écoute naturellement Ninho et PNL plutôt que NTM et IAM. 

La seule solution pour faire écouter du rap de quarantenaire à un petit jeune est donc de lui proposer des artistes qui ont su rester actuels malgré le poids des années. A ce petit jeu, malheureusement, rares sont ceux qui ont su se mettre à jour : Booba, évidemment, Rim’K, Alkpote, ou encore Sofiane, qui a su se réinventer, peuvent espérer faire partie de la bibliothèque musicale d’un jeune rappeur. Pour les autres, en revanche, c’est plus compliqué. La roue tourne cependant très vite dans le monde du rap, et il y a fort à parier que dans une vingtaine d’années, au cours d’un jeu en réalité virtuelle animée par le fils de Mehdi Maizi, un jeune rappeur incompris par les quarantenaires pose innocemment cette question : “c’est qui, Koba LaD ?