MENU
Accueil
Le renouveau du rap marseillais
Écouter le direct
Le renouveau du rap marseillais
Le renouveau du rap marseillais ©Radio France

Le renouveau du rap marseillais

Le succès de Jul depuis 4 ans, la percée d’YL, le nouveau statut de Naps, l’omniprésence de Ladjoint, la réussite de Beat Bounce : le rap marseillais est en pleine forme.

Tour à tour dominateur à l'échelle nationale puis en retrait face à son grand concurrent parisien, le rap marseillais fonctionne sur un rythme très cyclique depuis trente ans . En difficulté il y a encore moins de cinq ans face à la perte d'influence de ses groupes historiques et à son incapacité à se renouveler, aussi bien sur le plan artistique que structurel, la scène locale a refait son retard et peut même se targuer d'être redevenu l'un des moteurs principaux du rap francophone. L'enthousiasme provoqué par le succès phénoménal de Jul à partir de 2014 a ouvert la voie à une nouvelle génération aux codes totalement neufs et aux ambitions bien précises.

La réussite récente d'YL (14500 ventes en première semaine pour son premier projet) symbolise parfaitement ce renouveau :les majors (ici, Def Jam) n'hésitent plus à miser sur les rappeurs marseillais, les connexions avec les artistes parisiens (ici, Ninho ou Fianso) se font très naturellement , et le public est prêt à suivre, autant qu'il l'était par le passé, quand IAM, puis la FF, puis les Psy4 trustaient le haut des charts.  Symboles encore plus forts de cette réussite, Naps vient de sortir son deuxième projet en un an, Soprano est devenu l'un des meilleurs vendeurs de disques en France, tous genres confondus, Sch -originaire d'Aubagne et pas directement de Marseille, certes- vient de signer en grandes pompes chez Rec118, devenant de facto la principale tête d'affiche d'un label parisien qui compte pourtant déjà dans ses rangs des artistes majeurs de l'échiquier du rap français, et même des rappeurs bien moins médiatiques obtiennent des signatures, à l’image de MKN chez Sony en début d’année. Autant de marqueurs très concrets du retour au premier plan du rap marseillais, porté entre autres par les attaches très fortes qui lient le public provençal et ses artistes.

Quand Naps a fêté son premier disque d’or avec Pochon Bleu en juillet dernier, de nombreux observateurs -parisiens, principalement- ont immédiatement sauté sur l’occasion pour relancer le débat sur le trucage des chiffres de streaming, le rappeur marseillais étant alors considéré comme un quasi-inconnu, à la fan-base par conséquent limitée, et aux résultats démesurés étant donné sa faible médiatisation et son absence relative d’impact sur le public national. Grossière erreur : à Marseille, Naps est l’un des artistes les plus écoutés par la nouvelle génération, à tel point qu’un rappeur comme lui peut très largement se contenter de faire le plein sur place et de négliger le reste de la France  -un peu comme aux Etats-Unis -dans des proportions bien différentes- où certains réalisent des scores faramineux en misant sur un succès local, à l’échelle d’un ou deux Etats seulement. Depuis, Naps a parcouru du chemin, et sa popularité a fini par toucher l’hexagone tout entier, sans distinction géographique. Mais son exemple est la meilleur illustration possible d’une réalité bien marseillaise, qui n’a pas de réel équivalent en France : la playlist d’un auditeur lambda marseillais est potentiellement très différente de celle de tout autre français du même âge. Dadinho, Guirri Mafia, Dibson, Kofs, Numbers, Soso Maness : des noms pas forcément inconnus du public ailleurs en France, mais dont l’auditorat est largement -voire très largement- concentré sur Marseille et ses alentours. Et cette tendance est tout sauf récente, et ne se limite pas au rap pur et dur : on peut par exemple citer le cas de Léa Castel, qui jouissait d’une popularité folle en Provence il y a dix ans, avant d’exploser à l’échelle nationale.

Conséquence directe de cette émancipation totale du rap marseillais vis à vis du reste de la France, et en particulier de la Capitale, les artistes locaux sont désormais totalement libérés sur le plan artistique, et peuvent surtout assumer à 200% leur identité marseillaise  -en particulier dans l’argot, utilisé avec grande parcimonie par le passé, et désormais partie intégrante de tout ce qui fait la particularité de cette scène. Cette génération de rappeurs, dont Jul cristallise toutes les influences, tire son inspiration de genres musicaux extrêmement disparates, aussi bien sur le plan géographique que chronologique : ici, on trouve un emprunt au raï ; là, au rap new-yorkais de la fin des années 90 ; ailleurs, à la variété française des années 80 ou à la dernière tendance trap venue des Etats-Unis. A l’image de la population marseillais, le rap local est un melting-pot qui ne se pose plus aucune barrière.

Autre grand marqueur de cette émancipation totale de la scène marseillaise, le game local se structure d’année en année , à l’image du studio B.Vice, qui tire profit de la réputation sans cesse grandissante de Ladjoint, un producteur aux multiples casquettes et à la discographie sans cesse plus solide, collaborant avec des profils aussi variés que Ghetto Phénomène, YL, Jul ou Red-K sur place, ou Kery James, Ali , Fianso et Lacrim ailleurs (les deux derniers cités étant par ailleurs très liés à Marseille).

Sur le plan de l’image, ce sont les studios de BeatBounce qui prennent de plus en plus de place sur l’échiquier national . De Gradur à Kool Shen en passant par Soprano ou Akhenaton, sans oublier les deux premières saisons de Force et Honneur avec Lacrim, cette équipe de clippeurs tend à s’imposer comme l’une des principales boites de production françaises. Moins dominatrice à l’échelle hexagonale, mais particulièrement efficace localement, l’équipe d’Equinox Films représente sur place que que Daymolition peut représenter ailleurs : la preuve qu’avec peu de moyens et beaucoup de bonne volonté, il est tout à fait possible de réaliser des clips. Sur le même principe, tous les secteurs de l’industrie du disque sont touchés par le regain de forme marseillais : on peut citer le cas de l’agence Only Pro dans le management et le marketing, ou encore des nombreux labels qui peuplent le microcosme marseillais, et permettent aux artistes locaux de faire vivre leur art. Ainsi, non seulement un rappeur marseillais n’a plus besoin d’aller chercher des beatmakers, des clippeurs, ou des structures en dehors de sa région pour subsister, mais la donne s’est carrément inversée : aujourd’hui, ce sont les artistes des grandes maisons de disques parisiennes qui viennent chercher les talents marseillais.

Crédit photo : banque images/ DR