MENU
Accueil
Rap français : la forme avant tout ?
Écouter le direct
Koba LaD (© DR/Def Jam ) / Zola (© Truth Records)
Koba LaD (© DR/Def Jam ) / Zola (© Truth Records)

Rap français : la forme avant tout ?

De Koba LaD à Diddi Trix, les rappeurs de la nouvelle génération font primer la forme sur le fond. Un choix qui n'entame pas leur succès, à la fois critique et populaire.

“Chaud, eh, eh / Eh eh, oh / Eh, eh” : en ouvrant son dernier album en date par une série d’onomatopées, Koba LaD a préféré annoncer immédiatement la couleur. On ne vient pas écouter L’Affranchi pour entendre de longues introspections torturées (malgré quelques moments touchants comme le titre Pour Toi) ou des réflexions sociétales profondes. Ici, la forme prime très largement sur le fond. Positivement accueilli par la critique (c’est appréciable, Sindanu, After Rap) et par le public (10.000 exemplaires vendus dès la première semaine d’exploitation), ce deuxième projet de Koba LaD a prouvé une fois de plus que le rap avait de moins en moins besoin de plume. A l’heure actuelle, un rappeur peut livrer un album réussi -selon les critères de l’époque- sans faire preuve de grandes qualités lyricales, signe que la musique a changé de rôle, et ne doit plus obligatoirement raconter quelque chose.  

Changement de rôle     

Si le mouvement hip-hop est né des mains de DJs chevronnés plus enclins à faire danser les foules qu’à combattre le système, les artistes ont vite compris qu’il était possible, voire judicieux, d’utiliser ce nouveau genre musical comme un support pour transmettre un message. Que ce soit dans une veine purement politique (Public Enemy), pour dénoncer avec virulence les abus policiers (N.W.A.), ou pour décrire les vicissitudes de la vie de mauvais garçon et l’obsession pour les biftons (Eric B. & Rakim), le rap devient l’un des genres musicaux qui donnent le plus d’importance au texte et aux thématiques de morceaux. C’est alors particulièrement vrai en France, où les premiers noms à atteindre le grand public se nomment MC Solaar, NTM et IAM. Chacun dans leur genre, ces rappeurs manient les mots en bousculant les codes du langage tel que les connait la chanson française, et mettent en exergue leur capacité à écrire des textes riches et surtout consistants.    

S’il n’a pas la verve poétique d’un Solaar, ou la dimension politisée de Kool Shen et Joeystarr, Koba LaD se raconte tout de même sous un angle introspectif tout au long de ses deux derniers projets. De la cour de son lycée transformé en four à son point de vente dans le fameux bâtiment 7, les sujets abordés restent globalement les mêmes. Cette tendance n’a cependant rien de très soudain, puisqu’avant lui, toute une frange du rap de rue a déjà traité en long et en large des mêmes thématiques. Si le fond est resté inchangé, la forme a en revanche énormément évolué. Salif ou Expression Direkt devaient enrichir leurs textes pour éviter la redondance, en décrivant continuellement les mêmes lieux et les mêmes activités avec un vocabulaire et des formules sans cesse renouvelés. La nouvelle génération de rappeurs, en revanche, ne se pose pas les mêmes contraintes sur le plan du contenu, mais doit apporter un soin différent sur l’habillage de ses morceaux : ponts, adlibs, refrains, backs. La question de la redondance est même devenue centrale, puisque la maîtrise des répétitions est aujourd’hui l’une des clés de la réussite d’un artiste ou d’un groupe. 

Le revers de la médaille     

L’une des autres grandes évolutions vécues par le monde du rap ces dernières années n’a pas impacté la forme musicale, mais le schéma des carrières d’artistes. Plus vite exposés grâce aux réseaux sociaux et à YouTube, engagés à être plus productifs que par le passé en raison de la concurrence toujours plus nombreuse, nos rappeurs actuels explosent plus vite, et livrent parfois leur deuxième ou troisième projet avant d’avoir vingt ans, là où les rappeurs des années 90 ou 2000 devaient parfois attendre des années avant de pouvoir publier un premier disque. Des artistes comme RK, Zola ou Koba LaD quittent ainsi rapidement le circuit de la vie traditionnelle pour s’engager sur le chemin de la vie d’artiste, et se retrouvent rapidement au potentiel revers de la médaille.    

Au fil des projets, le vécu nécessaire pour nourrir des textes suffisamment complets s’amenuise, et sans une inspiration débordante ou une capacité inouïe à se renouveler, l’artiste risque de produire des disques de moins en moins consistants. C’est d’ailleurs l’un des rares reproches qui ont pu être entendus au sujet du dernier album en date de Ninho : son mode de vie ayant naturellement changé avec le succès, le rappeur a peut-être tout simplement moins de choses à raconter aujourd’hui. Les chiffres impressionnants -disque d’or en première semaine, disque de platine en trois semaines- de Destin prouvent cependant qu’un album moins dispendieux sur le plan des thématiques n’a pas moins de chances d’être considéré comme une réussite.  

L’éternel débat entre fond et forme     

Le principal point commun entre tous ces albums, au delà d’une certaine réussite chiffrée, réside dans le relatif consensus critique qui les entoure. Même lorsque l’on insiste sur l’éventuelle légèreté lyricale de certains de ces projets, on trouve toujours à contrebalancer en posant l’argument de la forme soignée, de la variété des flows ou des adlibs, et de la qualité des refrains ou des choix de prods. Un critère autrefois central pour juger de la qualité d’un album de rap s’est donc retrouvé relégué au second plan. S’il était impensable de proposer un album complet sans le moindre fond il y a vingt ans, la situation s’est inversée : rapper sans avoir réellement quelque chose à raconter est non seulement possible, mais tend même à devenir une norme -pas encore dominante, mais suffisamment ancrée pour représenter une réalité concrète. Au contraire, là où de nombreux albums se sont construits, par le passé, quasiment uniquement sur leur richesse textuelle, il est devenu impensable aujourd’hui de miser exclusivement sur le fond.   

L’éternel débat entre fond et forme dans la musique, et plus largement, dans l’art, ne prendra évidemment pas fin avec les relatives réussites d’un Koba la D ou d’un Diddi Trix. Le même type de questionnement s’est déjà posé au cours de l’histoire du rap, avec à chaque fois le même type d’argumentaire. Malgré une forme plus légère, et un discours parfois moins consistant que celui de ses aînés, le rap proposé par nos rappeurs de moins de vingt ans en dit finalement autant sur les nouvelles générations que le rap de NTM ou du Ministère AMER sur les ados et les jeunes adultes des années 90. Il le fait seulement avec des mots différents, et surtout, une manière de discourir adaptée aux codes de notre époque. Les auteurs de Police et Pass pass le oinj pourraient difficilement renier leur héritage à un garçon qui chante “nique la police, vive la guedro” à tue-tête.