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Le rap suisse enfin à l'heure
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Le rap suisse enfin à l'heure
Le rap suisse enfin à l'heure ©Radio France

Le rap suisse enfin à l'heure

Longtemps focalisée sur les pôles Paris (et sa banlieue) et Marseille, l’attention du public rap en France s’est lentement mais sûrement dirigée vers la Belgique, faisant des artistes du plat pays, de Damso à Roméo Elvis, en passant par Shay, Hamza, Isha ou le duo Jeanjass-Caballero, des acteurs majeurs du renouvellement du game ces trois dernières années.

Inventive et décomplexée, la nouvelle génération bruxelloise a fait souffler un vent de fraîcheur sur l'hexagone, et a surtout permis de remettre en cause l’hégémonie en place depuis trente ans, poussant le public à accepter de tendre l’oreille au delà de ses propres frontières. Dans le sillage de la Belgique, d’autres scènes francophones ont ainsi pu émerger partiellement, parmi lesquelles la Suisse, qui tend à s’imposer comme le nouveau vivier de talents à suivre.

Continuellement cité pour illustrer la réussite actuel du rap helvète, et plus particulièrement du rap genevois, le trio Dimeh-Makala-Slim K constitue -malgré lui- la partie visible de l’iceberg . Ces trois rappeurs (à qui on associera la bête à deux têtes Pink Flamingo / Varnish la Piscine, respectivement beatmaker et rappeur, et qui ne sont en réalité qu’une seule et même personne), tous âgés de moins de vingt-cinq ans, connaissent une percée médiatique franchement encourageante depuis un an. Si leur succès est avant-tout critique, les bases pour transformer la reconnaissance du milieu en reconnaissance du public sont là. Membres de la SuperWak Clique, un collectif d’une trentaine de personnes réunissant rappeurs, beatmakers, et métiers annexes de l’industrie de la musique, de l’ingénieur du son au photographe -une entité un brin nébuleuse vu de l’extérieur-, ce crew représente à l’heure actuelle ce qui a peut-être cruellement manqué au rap suisse au cours des trois dernières décennies, à savoir l’organisation, la cohésion, et surtout l’ambition d’aller s’imposer hors de ses terres.

Un historique chaotique

Historiquement, le hip-hop helvète francophone est en effet resté un mouvement marginal jusqu’à une période très récente . Pourtant, la genèse du rap suisse avait clairement de quoi poser des bases pour installer une scène nationale durable. Dès 1992, le groupe Sens Unik, l’un des précurseurs du hip-hop à l’échelle européenne, invite IAM ou Alliance Ethnik sur son premier album , avant de collaborer avec MC Solaar, de signer Fabe sur son label, de participer à la mythique Bande Originale de La Haine, d’aller enregistrer à New-York et de partir en tournée sur trois continents. Malheureusement, la réussite assez folle du groupe lausannois ne rejaillit pas sur le reste de la scène d’outre-Jura, et quand Sens Unik ralentit et perd en influence, personne n’est capable de prendre la relève, et le peu de lumière qui éclairait le game suisse s’éteint. Sur place, certains continuent à avoir du succès, à l’image du rappeur Stress, qui devient une véritable star pendant toute la deuxième moitié des années 2000, et finit même jury du The Voice local ou d’autres “prestigieux” concours. Cependant, cette réussite reste cantonnée aux frontières nationales, et le public français n’en entend que très peu parler.  Certains traversent tout de même la frontière de temps à autre, sans grands résultats, à l’image de la signature d’Eriah chez un label Néochrome en déliquescence l’année dernière.

La relative percée de La Gale au début des années 2010, une rappeuse qui trouve quelques échos intéressants dans la presse et obtient le rôle principal du premier film de La Rumeur en 2011, pourrait constituer l’exception confirmant la règle, son détachement (dans l’esprit collectif) de la scène helvète s’expliquant entre autres par son positionnement proche du punk-rock et son identification plus internationale -ou plutôt apatride- que suisso-suisse. Le raisonnement est différent pour KT Gorique, autre représentante du genre féminin dans le hip-hop suisse, qui a remporté en 2012 le championnat du monde de freestyle à New-York, lui ouvrant les portes d’une belle carrière internationale à travers divers concours et festivals, sans pour autant marquer véritablement le public rap classique, ni mettre la Suisse sur la carte du hip-hop francophone autrement qu’à travers une ligne anecdotique dans les médias évoquant comme une curiosité le fait qu’une suissesse devienne championne du monde de freestyle.

La grande difficulté de la scène rap francophone suisse reste d’ordre linguistique : le français est en effet une langue minoritaire à l’échelle nationale,  au sein d’un pays dont la population parle très majoritairement l’allemand (près de 65%), et qui doit également composer avec l’italien (moins de 10%), le romanche, et quelques dialectes régionaux. La portée potentielle d’une chanson écrite dans la langue de Molière est donc limitée à la partie Ouest du pays, et la survie d’un artiste est par conséquent liée à sa capacité à s’exporter. Cette particularité reste un frein sérieux à l’unité nationale du hip-hop suisse, mais ne doit pas constituer un handicap absolu, la disparité linguistique belge n’ayant pas empêché l’explosion de Damso, Roméo Elvis et consorts.

Les grandes différences sociales, politiques, culturelles et structurelles entre la France et la Suisse expliquent également en partie le manque de résonance du rap helvète dans nos contrées pendant ces très longues années, malgré la qualité évidente de certains artistes, comme le duo Nokti/MOH, . Dans sa dimension consciente, le rappeur suisse moyen aura tendance à évoquer des problématiques sociétales suisses très peu en phase avec la réalité française. Les clichés franchouillards à propos du pays du chocolat n’ont ainsi certainement pas aidé à crédibiliser la scène suisse. Des préjugés démontés de temps à autre par certains rappeurs, à l’image de Roccobelly en 2012, qui évoque la justice à deux vitesses, les inégalités sociales, et les vices du “pays avec le plus haut taux de suicide”.

Dans un style différent, Jonas reprend en 2015 le cliché du chocolat suisse pour évoquer les réalités en oeuvre derrière le commerce du cacao, une manière de rappeler que derrière toute bonne chose se cachent des enjeux potentiellement terribles. Malheureusement, c’est souvent lorsque la Suisse se caricature elle-même qu’elle trouve le plus facilement la voix du succès, comme le démontre le succès phénoménal de MC Roger, genre de Kamini local qui cartonne en ce moment avec des parodies de tubes rap à l’accent chauvin.

Des perspectives alléchantes

Dans ce contexte franchement peu favorable à l’émergence d’artistes confiants et enthousiastes quant à leurs possibilités de réussite, l’explosion -encore relative- de rappeurs comme Makala, Slim-K et Dimeh paraît miraculeuse. Mais derrière tout miracle, il y a une explication  : le travail fourni par le label Colors depuis quelques années permet de cimenter les relations entre les différents acteurs locaux, et de transformer le vivier de talents éparpillés en armada prête à conquérir le marché. Fondé par Thibault Eigenmann et Théo Lacroix il y a tout juste neuf ans pour produire, entre autres, Basengo -un mec qui peut s'asseoir à la table de Dany Dan et dire “j’ai autant de style que toi, mec”- Colors s’est professionnalisée au fil des ans, mettant le grappin sur chacune des pépites du canton de Genève et du reste de la Suisse francophone. Colors réunit en effet le triangle d’or Makala-Slim-K-Dimeh, mais aussi Pink Flamingo, Williman ou encore BraccoBrax , des noms qui ne sont pas forcément encore très patents pour le public français, mais qui constituent les meilleurs points d’entrée possibles pour qui souhaite se familiariser avec la scène suisse. Le talent était là, il ne manquait finalement qu’une structure pour l’accueillir et lui donner les moyens de s’exprimer.

Résumer la scène suisse en quelques mots n’aurait pas réellement de sens -de même que l’on ne peut le faire pour Marseille, Bruxelles ou Paris- tant les points communs entre les artistes locaux sont difficiles à identifier, et n’obéissent à aucune logique territoriale. La nouvelle génération suisse est un bouillon d’influences franco-américaines , qui croise toutes les tendances récentes ou passées sans forcément se donner de direction préférentielle. On expérimente, on se cherche, et si tout n’est franchement pas parfait, on peut s’accorder sur l’idée selon laquelle le hip-hop local aime sortir des carcans et creuser pour se forger une identité propre, plutôt qu’appliquer de façon bête mais efficace les codes imposés par le diktat des tendances internationales. L’émulation au sein de la SuperWakClique, la volonté générale de dépasser l’historique chaotique du mouvement hip-hop local, l’organisation du label Colors, la hype médiatique autour de Makala et consorts, et la disparition progressive des frontières pour les auditeurs francophones : la configuration dans laquelle se trouve le rap suisse en 2018 n’a peut-être jamais été aussi propice.

Crédit photo : Marius Gonzalez / capture clip Dimeh - Depeche Mode