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Le rap français a-t-il toujours 10 ans de retard sur le rap US ?
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Le rap français a-t-il toujours 10 ans de retard sur le rap US ?
Le rap français a-t-il toujours 10 ans de retard sur le rap US ? ©Radio France

Le rap français a-t-il toujours 10 ans de retard sur le rap US ?

Après des années à attendre les tendances US pour les répliquer, le rap français s'est-il enfin émancipé ?

Idée particulièrement répandue dans le rap, aussi bien du côté du public que du côté des acteurs du mouvement, le principe selon lequel la scène française accuserait dix ans de retard au moins sur son homologue américaine  a la dent dure. Il faut dire que nos artistes n’ont jamais vraiment fait l’effort d’anticiper quoi que ce soit, et se sont très souvent contenté de copier-coller sans la moindre vergogne les prods, les flows, les dégaines, et même parfois les paroles de titres américains, avec quelques bonnes années de retard -les exemples sont bien trop nombreux pour être cités, mais pour rendre compte de la situation, choisissez n’importe quelle tête d’affiche entre 1990 et aujourd’hui, vous trouverez toujours un élément emprunté outre-Atlantique. La grande question est longtemps restée : pourquoi un tel retard pour récupérer des tendances déjà existantes, et sur lesquelles on n’a pourtant jamais appliqué de réelles évolutions ? Certes, il fallait autrefois du temps pour qu’une sonorité traverse l’océan, que les principaux codes d’un mouvement dépassent leurs propres frontières, et qu’une direction artistique suffisamment opportuniste décide de l’adapter à la sauce française. Mais l’évolution des méthodes de consommation de la musique a fini par anéantir les délais entre la sortie d’un album US et sa diffusion en France, permettant à nos rappeurs de “s’inspirer” rapidement de leurs confrères américains, sans avoir à patienter des années que les nouvelles tendances débarquent enfin dans leur champ de vision.

Qualité égale ?

La démocratisation (pendant la première moitié des années 2000) puis l’explosion d’internet (pendant la deuxième moitié des années 2000) n’ont cependant pas changé la donne, et les français ont continué à accuser un retard troublant  suite à ces périodes qui auraient pu constituer des avancées. Que ce soit sur le plan des techniques (utilisation de l’Autotune ), des sonorités (dirty, puis trap/drill, puis cloud ), ou des méthodes de diffusion de la musique (Soundcloud, mixtapes gratuites ), tout a continué à arriver avec un décalage embarrassant. Un semblant de transition semble cependant s’opérer entre 2012 et 2014 , en pleine effervescence de la trap hexagonale : certes, les français découvrent une fois de plus une tendance avec dix ans de retard, et s’engouffrent dans la vague avec une frénésie proche de l’hystérie collective, mais cette fois, les codes les plus évidents -au hasard, le triplet-flow, le ralentissement des bpm, ou la prépondérance des adlibs- sont très vite assimilés, et les copies de Migos, Chief Keef ou Lil Reese , aussi peu subtiles soient-elles, sont alors quasi-instantanées.

En plus de refaire progressivement leur retard, les Français commencent à prendre confiance en leurs capacités à s’émanciper  du modèle américain. Quand Kaaris  publie Or Noir  en 2013, de nombreux observateurs francophones soutiennent qu’il s’agit d’un album qualitativement au niveau des meilleures productions US  du moment -une chose auparavant impensable pour les amateurs de rap américain en France, qui ont toujours soutenu la supériorité de la scène hip-hop étasunienne sur la nôtre.

Des mentalités libérées

A la même période, la percée progressive de Jul et de son rap finalement très atypique, constitue une anomalie : contrairement à Kaaris, le Marseillais ne s’inspire d’aucune tendance préexistante, et crée son propre univers musical, à 1000 lieues des sonorités dominantes de l’époque. Presque naïvement, il se contente de sampler à peu près tout ce qui peut lui plaire, d’Aqua à France Gall en passant par Tiziano Ferro, pioche dans le reggaeton et la musique latine, et permet petit à petit à un nouveau sous-genre du rap d’émerger . Fait quasiment unique dans l’histoire du rap dans nos contrées, une recette 100% française, avec ses propres codes, s’impose à grande échelle -d’autres exemples peuvent être cités, bien entendu, mais soit ils sont restés limités à un public suffisamment connaisseur (La Caution , Grems ), soit il n’a rien apporté de particulièrement différent sur le plan des sonorités (Manau , Sexion d’Assaut ), soit le mélange des genres était trop marqué pour que l’on continue à considérer qu’il s’agissait de rap à proprement-parler (le rai’n’b).

Que la réussite de Jul ait permis delibérer les mentalités et d’offrir aux rappeurs français le capital-confiance nécessaire à l’innovation, ou qu’il s’agisse d’une simple suite logique des choses, la scène française creuse ensuite de plus en plus dans son propre sillon , s’adaptant enfin aux spécificités du public français, et arrêtant donc de reprendre bêtement des codes venus d’un autre continent sans prendre la peine de les digérer et d’y intégrer nos spécificités locales. Sans lien direct avec l’auteur de My World ,d’autres percées grand public sont le fruit d’une création artistique purement française  à partir d’éléments empruntés -entre autres- à la trap d’origine américaine, à l’image de MHD , qui, avec des ingrédients très simples, a réussi à imposer un genre complètement neuf, l’afrotrap.  S’il ne l’a techniquement pas créé, il a su le populariser et a permis d’engendrer un courant entier, inspirant la plupart des têtes d’affiches actuelles -bon courage si vous cherchez un album sans son fameux single afro. Il y a donc du progrès : les Français sont donc désormais capables de créer leurs propres tendances , et préfèrent se copier entre eux plutôt que d’aller chercher l’inspiration outre-atlantique.

Par ailleurs, les scores monstrueux de Damso  ou Orelsan  ces dernières années prouvent qu’un son avec une identité propre pouvait fonctionner aussi bien , sinon mieux, qu’une simple version française d’une tendance américaine.

Un rappeur peut exister sans sortir de sa région

Enfin, une caractéristique purement américaine fait surface en France depuis quelques années :le succès local d’un artiste peut aujourd’hui se substituer à une exposition nationale. En clair, là où un rappeur US pouvait se contenter de vendre ses disques au Texas sans jamais sortir de son État, les réalités du marché français -plus petit, forcément- ne permettaient pas ce type de situation. Les récentes évolutions de la scène marseillaise ont permis d’en arriver là,  créant une situation vraiment atypique sur place, où un rappeur peut largement survivre sans dépasser le cadre de sa région -le premier disque d’or de Naps , à l’époque très peu exposé au niveau national, mais énormément écouté dans sa ville, constituant l’exemple le plus frappant.

Le rap s’infiltre dans toute la culture

D’autres indices laissent penser que le rap français se prend enfin en main : les artistes prennent de plus en plus d’initiatives ambitieuses et tendent à vouloir prendre eux-mêmes les rênes médiatiques, à l’image de Booba  avec OKLM ou de Sofiane avec Rentre dans le Cercle . La dimension d’entertainment, longtemps sujet à conflit en France, semble enfin acceptée  par toutes les parties, y compris par le public, qui a pu lui aussi constituer un frein à l’expansion du rap français, par sa frilosité envers ce type de démarche. Si le rap en France n’a pas encore atteint la dimension multidimensionnelle de la culture hip-hop aux Etats-Unis, où le Président (bon, pas l’actuel, forcément) peut discuter de Jay-Z et Chance the Rapper en interview, avant d’inviter Rick Ross, Nicky Minaj et Busta Rhymes dans le bureau ovale, et où le rap est présent un peu partout à la télévision, dans la publicité, et dans la culture en général, des progrès sont visibles chez nous. Ça peut paraître insignifiant, mais le simple fait de voir Fianso apparaître dansBurger Quizz , Maître Gims  dans l’Aventure Robinson , Sadek aux côtés de Gérard Depardieu, ou un morceau de PNL en guise de bande-son du nouveau film de Romain Gavras, démontre que les rappeurs deviennent non seulement acceptables, mais que les décisionnaires sont désormais conscients que nos artistes peuvent attirer du monde devant les écrans, chose qui ne semblait étrangement pas évidente pour tout le monde jusqu’à aujourd’hui. Le rap s’infiltre donc petit à petit dans tous les pans de la culture,  c’est pas gagné pour voir Lacrim  etNessbeal  dans le bureau de Macron, mais on peut toujours miser une pièce sur Bigflo & Oli ou Lomepal .

Puisqu’il faut bien répondre à la question posée en titre, la tendance est franchement positive, et si l’écart n’est pas totalement gommé,les dix ans de retard ont été divisés par deux, trois, cinq, ou plus.  Pour donner un indicateur très précis du décalage entre les Etats-Unis et la France, il suffit de compter le nombre de mois qui nous séparent de l’arrivée d’une version française de la tendance US du moment : les personnages “légèrement déviants” (attention, Biffty ça ne compte pas, malgré les excentricités capillaires) type 6ix9ine, XxxTentacion ou Lil Pump. Mais avant d’en arriver là, posez-vous une question : est-ce qu’on doit vraiment suivre les américains, y compris là-dessus ?

crédits photos : Guillaume Souvant/AFP (Orelsan), Scott Dudelson/Getty Images (MHD) , David Wolff - Patrick /Getty Images (Kaaris)