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Le grand retour du rap de kickeurs
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Le grand retour du rap de kickeurs
Le grand retour du rap de kickeurs ©Radio France

Le grand retour du rap de kickeurs

Sofiane, YL, Rémy, Hornet la Frappe, Lacraps… Après avoir exploré bon nombre de tendances ces cinq dernières années, le rap français effectue un véritable retour aux sources, en remettant à l’honneur le kickage pur et dur.

Le rap français depuis 30 ans : évoluer pour perdurer

Dès ses débuts en France, et pendant toute sa première décennie d’existence,la pérennité du rap a été remise en question par les observateurs extérieurs : simple mode, tendance éphémère, genre musical destiné à décroître, voire à disparaître … Pourtant, force est de constater que le rap, et conséquemment toute l’industrie qui gravite autour, n’a jamais aussi été aussi actif, influent et solide qu’aujourd’hui, trois longues décennies -voire un peu plus- après les premiers pas du mouvement hip-hop. Les raisons à cette survie du modèle rap, puis à son expansion cyclique, avec ses hauts et ses bas, sont bien évidemment trop nombreuses pour être résumées en quelques lignes, mais l’une d’elle apparaît comme absolument essentielle : la capacité des acteurs du milieu, rappeurs comme producteurs, à faire évoluer continuellement leurs codes , à s’adapter sans cesse à de nouvelles sonorités, et à intégrer de nouveaux instruments, de nouvelles techniques, et de nouvelles rythmiques à leur création.

Par le biais de cette adaptabilité constante, le rap s’est, certes, mis à dos une partie du public qui souhaitait le voir éternellement figé dans une même architecture musicale faite de beats à 90 bpm et de textes denses, et dans une posture de contestation politico-sociale sans le moindre divertissement, mais, en contrepartie, a pu contourner les difficultés connues par d’autres genres par le passé, comme le rock ou la funk, particulièrement influents pendant leur heure de gloire, mais tombés dans l’oubli général une fois le soufflé retombé. Les évolutions de tendances, qui s’enchainaient avec un nouveau cycle tous les cinq ans, font face à des vagues de plus en plus rapprochées , la trap ayant à peine eu le temps de s’imposer avant de voir arriver le cloud, les sonorités afro ayant tenté de prendre le marché avant de faire face à l’influence des rythmiques latines et à une nouvelle forme de RnB.

Faire du neuf avec du vieux

Le sentiment de nostalgie éprouvé par une part conséquente de l’auditorat a cependant fini par trouver des échos auprès des artistes : le succès d’un groupe comme 1995 , sur des recettes vieilles de 20 ans, puis le retour en force des têtes d’affiches de l’Age d’Or,  le temps de concerts et de tournées clairement orientées revival, ont prouvé que le rap français pouvait encore exploiter des codes qui semblaient morts et enterrés. Derrière la quête constante de nouveauté symbolisée par les apparitions successives de tendances et de techniques nouvelles, la remise à niveau du rap des années 90 était la dernière étape à franchir pour sanctionner la pérennité de ce genre musical : peu de genres musicaux ont su faire de leurs fondamentaux oubliés un nouveau point de force , et actualiser leurs codes devenus quasiment obsolètes pour les rendre de nouveau viables. Avec le retour de Fianso , et l’arrivée dans le game de rappeurs comme YL, Rémy, Horne t ou Lacraps , c’est désormais chose faite.

Plutôt que de s’appliquer à insister sur une vision passéiste du rap, qui aurait vite fait de tourner en rond en renvoyant à une époque révolue plus prompt à empêcher le mouvement vers l’avant qu’à promouvoir l’innovation artistique, les rappeurs cités plus haut, têtes d’affiches d’une catégorie évidemment bien plus large et dont les contours ne sont pas forcément bien définissables, jouent le rôle de jonction entre trentenaires -ou plus- nostalgiques et nouvelle génération aux méthodes d’écoute et de consommation de la musique bien différentes. Là où on peut reprocher au rap des années 90 et du début des années 2000 son obstination à insister sur le texte en délaissant parfois d’autres aspects, et au rap actuel de tout miser sur l’ambiance, en délaissant le contenu,la nouvelle génération de kickeurs parvient à concilier les deux.

Même pendant la période où la majorité des rappeurs préféraient survoler les prods de très haut avec des flows vaporeux au possibles, les auditeurs suffisamment curieux n’ont jamais eu à déplorer la disparition totale de kickeurs déterminés à envoyer dans les cordes chaque instru qui leur tombait dans les pattes -l’émergence du TSR Crew depuis une grosse dizaine d’années ou la pérennité acquise par Le Gouffre en sont la preuve. Malheureusement, les auditeurs curieux ne représentent pas forcément la majorité des auditeurs de rap, et il aura fallu attendre que Sofiane  trouve la bonne inspiration, ou que Ninho  planche enfin sur un projet ambitieux, pour que le kickage véritable soit enfin remis au goût du jour. Pourtant, tout ne s’est pas joué sur la seule notoriété du Blanc-Mesnilois, franchement loin de faire la Une à l’époque de son retour après quelques belles années d’absence.

Un bon rappeur doit avant tout savoir rapper

Seulement, son choix tranché de se mettre à jour sans pour autant toucher à ses fondamentaux aura créé un souffle nouveau pour le rap de kickeur , ouvrant la voie à d’autres initiatives, elles-mêmes permettant à d’autres découpeurs de prods de voir le jour -en somme, une émulation positive pour tout le monde. Par le biais classique, comme les featurings à 3, 4 gros rappeurs, ou par celui de projets plus ambitieux, comme le cypher Rentre dans le Cercle , tout un banc du rap français a petit à petit été dépoussiéré. Moins d’artifices, des performances plus épurées et des couplets plus denses ... la recette est simple, mais permet avant tout de rappeler une vérité oubliée : un bon rappeur doit avant tout savoir rapper.  En ramenant tout le monde à ce simple constat, Fianso a poussé certains à prouver -ou re-prouver- leur véritable valeur, à l’image de la participation de Bigflo et Oli , deux rappeurs à l’image très lisse associés à un jeune public, à l’émission Rentre dans le Cercle,  ou de la performance de Maitre Gims sur Loup Garou , pas forcément surprenante étant donné les qualités du garçon, mais franchement inattendue étant donné son statut de star de la variété -on pourrait d’ailleurs faire la même remarque, à une moindre mesure, concernant Kaaris  et le titre Mistigris .

Une fois la faille ouverte, il suffisait d’y faire entrer un maximum de monde et de pousser pour élargir les murs, en transformant une petite tendance passagère en mouvance dominante. Que ce soit pour des rappeurs déjà présents qui ont profité de la conjoncture positive pour exploser (Ninho, Hornet la Frappe), des nouveaux venus arrivés au bon moment (Rémy, YL), ou des artistes encore peu visibles pour le grand public (Lacraps , GLK ), les feux sont au vert. Les scores réalisés par les uns et les autres -double-platine pour Ninho, or pour Hornet, une première semaine à 15000 exemplaires pour YL- ont démontré que textes denses et interprétation musclée étaient redevenus des caractéristiques viables  pour vendre de la musique.

Maisla grande roue du rap français ne cesse de tourner,  et rien ne permet de s’avancer sur la solidité de ce mouvement actuel face au temps et à l’instabilité des tendances, ni sur ce que seront les prochaines grandes dynamiques, mais de nombreux indices laissent à penser que le rap sale, énergique et vigoureux a de très beaux jours devant lui.  Et ce n’est pas Kaaris, qui titille la curiosité de son public depuis quelques semaines avec un hashtag #ON3, qui nous fera croire le contraire.

Crédit photos : DR