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Le culte de l'ego dans le rap français
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Le culte de l'ego dans le rap français
Le culte de l'ego dans le rap français ©Radio France

Le culte de l'ego dans le rap français

Les problématiques liées à l'ego sont-elles plus fortes dans le monde du rap qu’ailleurs ? Si elles sont si prégnantes, y’a-t-il une raison ? Genono s'est penché sur le sujet.

C’est une remarque qui revient régulièrement chez toute personne ayant approché de près ou de loin le monde du rap :le grand problème de ce petit milieu tient en trois lettres : EGO -et il ne s’agit pas de l’acronyme d’un nouveau groupe à la mode.  Entre culte de soi-même et nombrilisme, les relations entre acteurs du rap-game sont gangrenées par la fierté souvent mal placée, ce qui explique en partie pourquoi un conflit artistique à priori soluble sans trop d’efforts peut parfois se transformer en bataille médiatique, voire déborder sur d’autres terrains. Mais avant de noircir un peu plus un tableau déjà bien assombri, il convient de poser les bonnes questions : les problématiques liées à l'ego sont-elles plus fortes dans le monde du rap qu’ailleurs ? Si elles sont si prégnantes, y’a-t-il une raison ? Et surtout, avant de tomber dans le manichéisme : peut-on vraiment faire de cette question une généralité, et prétendre que le rap tout entier est touché par l’égotisme ?

Avant toute chose, un rapide rappel historique permettra de contextualiser au mieux la raison pour laquelle le caractère autoréférentiel du rap semble si prononcé, au moins pour le profane. Le rap a ainsi pu être le vecteur d’intentions artistiques très variées, servant aussi bien de support à la revendication politique qu’au pur divertissement, et se présentant régulièrement, tout au long de son histoire, comme l’équivalence musicale d’une compétition sportive : directement, comme lors des battles, indirectement, comme quand un rappeur entre en cabine pour poser un meilleur couplet que ses pairs, ou enfin à distance, comme lorsqu’un beef entre deux rappeurs éclate, et que chacun fait tout son possible pour prendre le dessus sur son adversaire.

Dans le rap, la mise en avant de l’égo occupe d’ailleurs une place centrale (un rappeur se raconte avant toute chose) et constitue, par le biais de l’exercice de l’égotrip, l’une des bases fondamentales du genre. De la même manière qu’un boxeur entre sur le ring pour gagner, un rappeur prend le micro pour montrer qu’il est au-dessus, et pour ce faire, ne doit pas hésiter à s’autoproclamer meilleur que les autres. A partir de là, bien sûr, plusieurs écoles cohabitent : ceux qui voient l’aspect compétition comme un simple moyen de se dépasser et de performer du mieux possible ; ceux qui en jouent voire en surjouent, et font de l’égotrip l’ingrédient principal de leurs textes voire de leur personnalité artistique ; et enfin, ceux qui croient dur comme fer être au-dessus des autres -c’est généralement à ce moment précis que ça devient périlleux et que les carrières commencent à vaciller

Le nombrilisme constitue donc pour tout rappeur une arme à double-tranchant, qui peut aussi bien le pousser à maximiser sa performance artistique qu’à se perdre dans le culte de lui-même.  Et si la donne était déjà compliquée il y a 15 ans, elle n’a fait qu’empirer avec l’arrivée des réseaux sociaux : un profil instagram ou twitter n’étant in fine qu’un miroir avec le filtre de ce qu’on veut bien laisser transparaître de sa personnalité -bien que certains rappeurs soient parfois incapables d’appliquer le moindre filtre, mais là n’est pas la question. Tout irait peut-être parfaitement bien, chacun dans son coin en train de sculpter son égo, si le rap français n’était un microcosme dans lequel chaque montagne empiète sur l’autre. Quand Kaaris évoque son envie d’être numéro 1, d’attendre que le soleil soit assez haut dans le ciel pour que “tous le voient tuer le roi”, c’est bien l’égo de Booba qui le fait réagir, bien que cette phase ait été écrite cinq ans plus tôt, et que tous les autres numéros 1 potentiels du rap n’aient pas senti la nécessité de répliquer. Même chose quand Lorenzo pique l’égo d’Alkpote en cherchant à s’approprier son titre d’Empereur de la crasserie, ou quand Rohff brandit ses fameuses 58400 ventes en première semaine comme le record du rap “pur et dur” face à Maitre Gims, qui répond lui aussi avec l’argument du chiffre.

Et si tout était encore potentiellement gérable à l’époque où donner une image authentique prévalait sur le fait d’afficher des scores de ventes phénoménaux, la donne a changé depuis une dizaine d’années : plus le temps passe, et plus le critère principal de la réussite d’un rappeur tient en chiffres, de ventes et de streaming, et en certifications. Difficile de voir pire manière de faire redescendre les égos de chacun.

Reste que la situation du rap français, bien que loin d’être idyllique, est loin d’être une exception dans les métiers du spectacle. Citons par exemple le monde de la télévision, où les rivalités opposant, au hasard, Cyril Hanouna et Yann Barthès, ou Thierry Ardisson et Marc-Olivier Fogiel, n’ont rien à envier, en termes d’égo mal placés, aux guéguerres Booba-Kaaris ou Booba-Rohff -la bataille sur les audiences prenant ici exactement la place de celle sur les chiffres de ventes et de streaming. Même chose dans le milieu du cinéma et des séries télé, où l’on peut appliquer le même type de barème, avec la question des chiffres toujours aussi centrale, bien que ceux-ci soient un brin plus concrets que ceux des équivalences ventes/stream.

Et la musique, dans tout ça ? Le rap est-il vraiment un genre avec un milieu à part, différent de celui de la variété, par exemple ? Dans le rap, pas grand monde ne s’aime, et comme le disait si bien Sofiane il y a quelques années, “deux rappeurs ne s'entendent que pour parler mal d'un troisième”. Difficile d’imaginer que la situation soit meilleure qu’ailleurs, et pourtant, certains cas nous orientent vers ce type de conclusion, comme celui de Mylène Farmer, qui vit loin, très loin du reste du milieu de la chanson française, et fustige l’hypocrisie du reste de la profession. On se rend finalement compte que deux situations a priori similaires s’opposent : d’un côté, le monde du spectacle et du show-business, où les égos sont forts, très forts, mais évitent de s’opposer trop frontalement, et où règne l’hypocrisie et l’entente cordiale en apparence ; de l’autre, le monde du rap, où les égos sont également forts, mais où l’on la bulle de l’hypocrisie, certes existante, finit souvent par exploser. Alors, moins d’égo et plus d’humilité pourraient peut-être permettre d’avancer dans la bonne direction, mais attention à ne pas trop en faire : que serait le rap français s’il n’y avait plus personne pour chanter “tu veux t’assoir sur le trône, faudra t'asseoir sur mes genoux ”, “1.300.000 albums les chiffres ne mentent pas, 1.500.000 singles essaie de faire ça ” ou encore “j’sais plus quel effet ça fait d’être trois fois platine.

Crédit photo : Jean Catuffe / Getty images + Loic Venance AFP