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La nouvelle dimension de Sofiane
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La nouvelle dimension de Sofiane
La nouvelle dimension de Sofiane ©Radio France

La nouvelle dimension de Sofiane

À quelques jours de la sortie de son nouvel album "Affranchis", on vous explique comment un challenger expérimenté est devenu en quelques mois un champion poids lourd du jeu

À une époque où les années paraissent des mois, les mois des semaines, et les semaines des jours, les carrières se font et se défont à une vitesse toujours plus frénétique.Il y a très exactement deux ans, Sofiane était mort et enterré pour l’immense majorité du public.  Son dernier projet datait de 2013, et hormis quelques apparitions plutôt efficaces sur les projets de certains de ses compères, rien ne laissait supposer la possibilité d’un retour à la vie. En avril 2016, il lançait alors le premier épisode de la série #JesuispasséchezSo .  Un titre percutant mais sans grande prétention de prime abord, qui ouvrait pourtant la voie d’une ascension vers l’infini : deux disques de platine plus tard, Fianso a fait la Une du quotidien le plus lu en France, accueilli les caméras de Sept à Huit chez lui, envahi le plateau de Thierry Ardisson, crée un nombre incalculable de polémiques, tourné avec Catherine Deneuve, et lancé l’une des émissions les plus suivies de la sphère rap … le tout, en dix-huit mois. Techniquement,il ne lui reste plus qu’à remplir un stade et lancer une marque de spiritueux pour avoir accompli tous les marqueurs de réussite d’une carrière de rappeur. Laissons-lui quelques semaines de plus.

Il y a dix-huit mois, quelques jours après la publication du huitième épisode de la première saison de #JesuispasséchezSo, nous faisions le point sur l’avancée de sa carrière en rappelant ce qui était alors une vérité : “Sofiane apparaît comme la cristallisation ultime du fantasme du « rappeur sous-côté » . Pour résumer très grossièrement le concept, voila l’idée : Sofiane est très fort –beaucoup plus fort que tous les autres- mais il n’a jamais percé à grande échelle, n’a jamais approché l’ombre d’un disque d’or, et n’a jamais connu les joies de la rotation frénétique en radio-TV. Reprenons les choses dans l’ordre, et tirons le même bilan aujourd’hui : l’ombre du disque d’or s’est envolée pour laisser place au disque de platine, certains de ses clips dépassent les 50 millions de vues (concrètement, des chiffres comparables à ceux de PNL et Booba ), TF1, Canal+ et D8 lui ont ouvert leurs portes,  et il est plus souvent présent dans les studios des radios rap que certains de leurs animateurs. En clair, le parcours de Fianso depuis avril 2016 est l’illustration exacte d’un changement de dimension fulgurant. Quelques mois ont suffi, là où il aurait fallu des années à une autre époque.

Une stratégie à haut risque

Cette mue accélérée, rendue possible par la frénésie de notre époque et les nouvelles habitudes de consommation de la musique par les auditeurs de rap français, a pourtant bien eu besoin de quelques coups de spray pour booster sa progression. Que ce soit en bien ou en mal, Sofiane a su faire parler de lui et occuper l’espace depuis un an et demi, jouant avec le feu et son image avec l’insouciance d’un ex-dipsomane. Certes, les différentes entreprises du rappeur ont fini par porter leurs fruits, mais les risques étaient bien réels, et auraient pu lui porter préjudice à bien plus grande échelle, une frange de l’opinion l’accusant d’une part d’être dans la recherche constante de buzz et de ne reculer devant rien pour générer des millions de vues, et d’autre part de faire le jeu de l’extrême-droite en donnantune image négative des banlieusards suite aux polémiques générées par ses tournages sauvages, et en excusant presque l’idéologie Marion Maréchal Le Pen -choses au sujet desquelsil s’est défendu.  Finalement, les conséquences des différentes initiatives de Fianso sont restées globalement positives et son capital sympathie n’a fait que grimper -laissons de côté la question judiciaire, qui n’a pas eu, jusqu’ici, de réelle incidence sur l’avancée de sa carrière, d’autant que finalement, tout vient aussi et surtout du fait que Sofiane soit un sacré rappeur et qu’il ait délivré quelques excellents morceaux ces derniers mois.

Cecapital-sympathie constitue clairement l’un des piliers du retour de Sofiane au premier plan.  Au sein d’un milieu rap qui commençait à trouver les stratégies de PNL ou Jul -rares voire inexistants en interview- judicieuses, sa loquacité et sa manière de capter l’attention pendant les entretiens ont permis de rappeler que cet exercice peut représenter une véritable plus-value pour un artiste.  Toujours très remuant, limite hyperactif, capable de délivrer trente anecdotes à la minute, il a su transformer chacune de ses apparitions médiatiques en plébiscite pour sa personnalité -et donc pour sa musique. De la même manière, sa proximité avec son public,  aussi bien sur les réseaux sociaux -que Fianso alimente lui-même la majorité du temps, et sur lesquels il répond dès que possible à ses fans- que dans la réalité -comme lorsqu’il prend le temps de rencontrer les gamins d’une cité avant le tournage d’un clip- constitue l’une de ses plus grandes forces, et la principale raison de la solidité de sa fan-base. Bon, il y a aussi et surtout le fait que Sofiane soit un excellent rappeur et qu’il ait délivré quelques belles ogives depuis avril 2016.

Meneur de jeu et meneur d'hommes

Prolongement direct de ce capital-sympathie acquis assez naturellement par Sofiane ces derniers temps, la propension quasi-inédite du rappeur à fédérer autour de lui a été exploitée de la meilleure des manières : sans une véritable tête d’affiche pour donner du crédit et de la spesseur au concept, le programme Rentre dans le Cercle aurait difficilement pu attirer des noms aussi ronflants que ceux deVald, Ninho, Sinik  ou Bigflo et Oli,  au milieu d’autres rappeurs au mieux émergents, au pire complètement inconnus. S’il n’est pas le seul impliqué dans la création du concept,Fianso ne joue pas qu’un simple rôle d’animateur improvisé  : sa présence assure la viabilité de l’émission et donne aux spectateurs un repère et un liant entre les différents épisodes. Sa tendance à se poser en leader capable de prendre la parole pour le groupe, déjà entrevue lors des manifestations de Bobigny, pousse le rap français à continuer à dépasser son incapacité historique à mutualiser ses forces et à coopérer dans une direction commune. Sofiane s’offre donc presque malgré lui un nouveau statut de meneur capable de tirer le reste du game vers le haut, conséquence indirecte de sa volonté de rassembler les troupes. Bon, il y a aussi et surtout le fait que Sofiane soit un très bon rappeur, et qu’il ait délivré quelques frappes nucléaires depuis dix-huit mois.

Dernier rescapé d’une époque révolue,  Fianso est également l’une des têtes de proues d’une tendance de retour :le kickage pur et dur,  une pratique qui avait partiellement disparu ces dernières années, absorbée par la prédominance de la trap et du triplet-flow d’abord, puis par les multiples contrefaçons de Jul et PNL ensuite. Si entrer en studio comme on entre en guerre était la norme il y a encore dix ans, il a fallu cravacher pour remettre la performance pure au centre du débat.  A l’heure actuelle, voir Fianso inviter Hornet la Frappe , Ninho ou YL pour se battre en cabine est une belle victoire pour les auditeurs de rap : en acceptant de se mettre en concurrence face à des rookies ou des kickeurs confirmés,il est conscient de pouvoir se faire déclasser sur ses propres morceaux . Chacun se voit donc dans l’obligation de se dépasser pour ne pas se faire distancer, ce qui donne généralement des morceaux assez brutaux. Là où un autre rappeur aurait pu considérer le risque d’offrir la lumière à ses concurrents, Sofiane continue à voir les choses de manière plus pragmatique : plus il y aura de monde sur le bateau, plus on ira loin tous ensemble.

Si l’on considère Bandit Saleté  comme une simple prolongation de #JesuispasséchezSo , l’album Affranchis devrait par conséquent représenter une marche supplémentaire dans la progression effrénée du rappeur. En 2016, An 1 de sa deuxième carrière, Sofiane avait véritablement commencé son année en avril, avec la publication du premier épisode de sa série de clips (la sortie de Rapass  en février n’ayant servi que de prémice). Après avoir passé l’année 2017 à surfer sur son succès et à consolider les bases de ses projets futurs,il a remis les gants dès janvier, histoire d’être certain de s’adjuger 2018 tout de suite.  Fan-base fidélisée, capital-sympathie au maximum, bad-buzz potentiels plutôt bien évités, sphère médiatique conquise, et qualités de rappeur toujours intactes : à quelques jours de la sortie de son huitième projet officiel, Fianso semble enfin pouvoir aborder la suite avec sérénité.

Crédit photo : Sofine #JeSuisPasséChezSo 11