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La Fouine : la remontée impossible
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La Fouine - Sombre Introduction
La Fouine - Sombre Introduction ©Radio France

La Fouine : la remontée impossible

De retour dans les bonnes grâces du public après quelques années pour le moins difficiles, La Fouine a effectué une remontée qui semblait improbable voire impossible.

La grande histoire du rap nous a conté quelques come-backs spectaculaires, certains attendus et logiques, d’autres impensables de prime abord et totalement imprévisibles. Parmi ceux que l’on n’a pas vu venir, ceux qui impressionnent le plus sont ceux d’artistes qui étaient alors considérés comme morts et enterrés, à l’image d’Eminem, dont la plupart des projets sortis au cours de la dernière décennie avaient déçu, et qui a surpris son monde avec la sortie surprise de Kamikaze, plébiscité par la critique. Sur un mode différent, la trajectoire empruntée en France par La Fouine rappelle que l’on peut revenir en piste après une sortie de route, à condition de savoir se relever les manches, et repartir en première pour éviter de trop patiner.   

Superstar déchue     

On parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, mais il y a quelques années, La Fouine était tellement bien placé sur l’échiquier du rap français qu’il semblait absolument inconcevable de le voir perdre du terrain et troquer son statut de superstar pour celui de rappeur à la traîne, obligé de revoir complètement son image et sa direction artistique globale pour renouer avec les fastes du passé. Difficile à imaginer aujourd’hui, alors que la jeune génération semble l’avoir découvert dans Rentre dans le Cercle, et que ces dernières années, ses différentes casseroles ont fait plus de bruit que que ses albums. 

Entre le dernier quart des années 2000 et le premier quart des années 2010, la carrière de Fouiny est en effet à son apogée, et tout ce que tente le rappeur semble réussir. A une époque où le rap ne vend plus, et où le streaming n’a pas encore pris le relais pour sauver les apparences, il est alors l’un des seuls noms à enchaîner les disques de platine sans trembler, se frayant un chemin sur les plateaux télé, où il est plutôt bon client, tout en s’appliquant à satisfaire aussi bien les fans de rap hardcore que le grand public, plus porté vers les tubes chantés. Cette ambivalence va pourtant finir par le desservir, les auditeurs ne sachant finalement plus vraiment le situer, ses mésaventures sur le plan des clashs contribuant à le faire redescendre parmi le commun des mortels, tandis que la gestion parfois assez calamiteuse de son image finissait d’achever la destruction de tout ce qui avait été construit jusqu’ici. 

Et quand on se noie, plus on essaye de se débattre et de garder la tête hors de l’eau, plus on s’enfonce inexorablement vers le fond. Une fois le point de non-retour atteint, difficile de définir la stratégie la plus pertinente, puisque, quoi qu’il arrive, vous finirez par boire la tasse. A partir de là, deux possibilités : soit votre cadavre finit bouffé par les poissons, soit vous tenez assez longtemps pour toucher le fond, prendre une impulsion, et rebondir pour tenter une remontée depuis les abysses. Visiblement, c’est la deuxième proposition qui correspond aux dernières années de la carrière de La Fouine : conscient que son image était trop écornée pour être sauvée, le rappeur a cessé de se débattre pour rester au sommet, et a sagement attendu qu’on l’oublie pour reprendre la route, en repartant de la base la plus fondamentale de sa musique, relançant la machine avec une série de freestyles au nom aussi peu recherché qu’évocateur : #RAP. (pour "Rien à Prouver")

Place au rap sans fioritures    

Profitant d’une conjoncture globale mettant à l’honneur le rap pur et dur (Sofiane, YL, Hornet, Remy …), La Fouine montre alors que, derrière tout ce qui a pu le pénaliser ces dernières années, il est resté capable d’aligner des couplets suffisamment efficaces pour convaincre une part conséquente de ses détracteurs. Surtout, il prend suffisamment de recul pour comprendre ce qui a posé problème dans sa musique sur ses derniers projets : plus épurée, son écriture fait l’impasse sur les jeux de mots, les punchlines téléphonées, et les chutes trop prévisibles. Conséquence, sa nouvelle mixtape, Sombre, pourrait être interprétée comme le mea-culpa d’un rappeur aux quinze ans de carrière qui a appris de ses errements, et qui retourne en cabine avec le même état d’esprit qu’avant sa première signature en maison de disques (“Cet album pue la galère, pas d'zouglou, pas de jolis sons festifs”). 

Une certaine humilité se dégage par ailleurs de la démarche artistique de La Fouine, lui qui a un temps représenté, avec Booba, l’archétype du rappeur au mode de vie ostentatoire, capable de se contenter de citer une succession de marques de voitures de luxe lorsqu’il écrivait un refrain (Bentley, Ferrari, 6.3 Panamera, Cayenne, Bugatti, Lamborghini, Porsche Carrera) ou de prononcer plus de 30 fois le mot Mathusalem dans un seul et même texte. Un parti-pris efficace quand on fait parti des plus gros pontes du rap-game, et que l’arrogance fait sens avec sa position dominante, mais qui n’est plus forcément très pertinent quand on se trouve déchu. 

Une revanche à prendre ?     

De la même manière, son apparition récente dans Le Cercle de Fianso est peut-être l’un des signes les plus évidents du projet de réhabilitation entrepris par La Fouine depuis le début d’année. Dans un format plus facile à aborder pour un jeune rappeur émergent que pour une superstar sur le retour, l’auteur d’Aller-Retour a compris qu’il avait encore tout à prouver, là où l’erreur aurait été de croire le contraire. Surtout, il s’est retrouvé dans une situation où seule comptait la performance, à côté d’un Fianso à l’apogée de sa carrière, avec qui il avait eu quelques belles prises de tête quelques années auparavant. Pas facile, donc, et pourtant, son apparition est l’une de celles qui ont le plus fait parler cette année, de façon très positive. 

Si La Fouine est encore très loin de pouvoir ne serait-ce qu’envisager de retrouver la position qu’il occupait il y a une demi-douzaine d’années, son retour dans les bonnes grâces du public constitue déjà un bel exploit. Reste à savoir s’il saura prolonger sa folle remontée, et surtout, jusqu’où il pourra grimper. 

Les prochains mois et les prochaines années de la carrière du rappeur seront ainsi l’occasion de vérifier la fameuse maxime “ce qui ne nous tue pas rend plus fort” : après avoir touché les plus hauts sommets, puis les abysses les plus profondes, La Fouine a tout connu. 

L’année 2018 lui aura permis de sortir la tête de l’eau, reste maintenant à se stabiliser et à capitaliser sur ce statut de revanchard n’ayant plus grand chose à perdre et énormément à reconquérir.