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Rap français : la figure du père, entre respect et incompréhension
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JoeyStarr (© Joel Saget/AFP) / Seth Gueko  (© Thai Raw) / Gringe  (© Mika Cotellon) / Sch  (© Fifou)
JoeyStarr (© Joel Saget/AFP) / Seth Gueko (© Thai Raw) / Gringe (© Mika Cotellon) / Sch (© Fifou)

Rap français : la figure du père, entre respect et incompréhension

Si la mère a toujours été un sujet de respect absolu dans le rap français, le père connaît lui un traitement très variable : ignoré, détesté, salué... C'est en tout cas un sujet complexe mais très présent dans l’œuvre des nos rappeurs locaux.

Genre popularisé entre autres par son aspect subversif et sa remise en question de certains des principes moraux les plus fondamentaux, le rap en France a toujours voué un respect absolu à la figure maternelle. Derrière leurs envies de brûler les institutions, la religion, les autres styles musicaux, les forces de l’ordre, le système scolaires, et autres, nos amis rappeurs se sont aperçus qu’une fois que tout était détruit, seul l’amour de la maman subsistait, comme le dernier pilier sur lequel l’ensemble des représentants de notre musique pouvaient s’entendre -à une ou deux exceptions près. A l’inverse, une absence de consensus positif entoure la figure paternelle : parfois ignorée, parfois saluée, souvent maltraitée, elle souffre d’un traitement beaucoup plus complexe et torturé. 

Majoritairement masculin, le paysage rap français n’a fait que mettre des mots, depuis trente ans, sur les rapports parfois ambigus qu’entretiennent les jeunes hommes adultes avec leur père. Ces grands gaillards, qui vouent un respect éternel à leur mère, ont dû faire face à des pères absents, violents, ou ne sachant simplement pas exprimer leur amour de la bonne manière. Évidemment, il existe également des exemples positifs, et pour de nombreux rappeurs, le papa est avant tout un modèle de courage, d’abnégation et de fierté. Si les nuances sont nombreuses, on peut distinguer plusieurs grands types de relations entre rappeur et père. 

Le père absent

Constante malheureuse dans la vie de nombreux hommes et femmes de ce pays, l’absence partielle ou totale de figure paternelle est l’un des maux les plus évoqués par les rappeurs français. Deux cas de figure se détachent : d’une part, le père qui a lâchement abandonné son rôle et sa famille ; d’autre part, celui qui n’a pas choisi son absence, quittant les siens parce que le destin en avait décidé ainsi. Évidemment, on se retrouve donc avec deux types de réaction opposés. 

Dans le premier cas, beaucoup de rancœur, d’amertume et d’incompréhension, à l’image de Seth Gueko sur le titre Un couple impaire : le rappeur met de la distance entre lui et son daron (Papa est un grand mot, j’opterais pour géniteur), au point de le rejeter complètement (t’façon j’bannis mon père) et d’envisager des actes violents (“un enfant comprend tout et veut souvent, à ma connaissance se venger lors de son adolescence). La réaction est moins virulente chez Sniper, qui signe avec Sans Repères l’un des tubes les plus tristounets de l’histoire du rap français. Si Aketo, absent du morceau, semble épargné, Tunisiano et Blacko ont tous deux dû subir l’absence de leur père, avec plus de mélancolie (“j'aimerais plus t'en vouloir à l'inverse de mon cœur, une rancœur, intérieure, d'avoir juste un géniteur) et d’incompréhension (j'étais trop petit pour comprendre, j'ai dû grandir sans toi) que de véritable rancune. Blacko raconte qu’il finit tout de même pas retrouver son père, avec des sentiments contradictoires à son égard. S’il s’épanche moins sur le sujet, un autre rappeur a vécu le même type de situation : Rohff, qui chante “tu seras toujours mon papa, même si j’ai grandi sans toi” dans le titre Toujours ton enfant, avant de dévoiler une scène franchement émouvante : “22 ans j'avais pas vu le mien, on s'est reconnu à première vue, et en se quittant mes larmes ont dévoilé tout ce que ces années m'ont volé. 

Certains rappeurs vont au delà de cette absence forcément difficile à vivre, à l’image de Seth Gueko sur le titre cité quelques lignes plus haut (j’ai hérité de ses gènes de niqueur” et surtout “à cause de toi j'ai reproduit le même schéma) ou de Gringe, qui raconte dans Pièces Détachées à quel point le traumatisme de grandir sans père a impacté sa vie d’adulte. Analysant son comportement vis-à-vis des femmes, de sa peur de s’engager dans une relation durable, à la lumière de son héritage génétique : “j'me suis promis d'y arriver mais maman dit qu'on est les mêmes. 

Il existe cependant des cas dans lesquels le père n’a pas choisi de laisser sa famille derrière lui, et a été arraché tragiquement aux siens. Évidemment, dans ce type de situation, le rappeur ne peut que rendre un bel hommage à son paternel, on peut par exemple citer Isha sur Mp2m, un titre très introspectif qui réussit l’exploit paradoxal d’évoquer des pleurs qui “auraient pu remplir des citernes” sans être larmoyant, malgré quelques phases assez deep (“Papa, mon avenir est sombre”). 

On finit sur Metek, qui n’a malheureusement pas connu son père, assassiné quelques jours avant sa naissance. Cette absence hante la musique du rappeur et en particulier le titre 75021, première piste de l’album Riski, dans lequel il raconte par exemple comment, enfant, il se vantait, face à ses camarades de classe, de la chimère d’un papa fantasmé (“"Mon père conduit une Ferrari", Riski arrête de mentir !) 

Le père plus doué pour les reproches que pour les preuves d’affection

C’est malheureusement le cas de nombreux parents, tiraillés entre l’affection à donner à leurs enfants, et le devoir d’éducation qui passe forcément à un moment donné par les reproches ou les injonctions. Pas toujours facile de trouver le bon équilibre entre autorité et liberté laissée à sa progéniture, a fortiori quand elle a depuis longtemps quitté le stade de l’enfance. Orelsan consacre un titre complet à cette étrange situation dans laquelle, adulte, il subit les remontrances de son daron comme s’il n’était encore qu’un adolescent indiscipliné : “quand t'es petit tu crois que ce genre de truc s'arrête, mais ton père t'engueulera toute sa vie, t'as 10 ans dans sa tête. Les pères ont en effet parfois tendance à idéaliser la destinée de leur fiston (son plan était parfait, mon destin tracé depuis l'enfance, il a juste oublié de me demander ce que j'en pense), voir à projeter leurs propres rêves sur eux : chaque génération est censée faire mieux que la précédente, grimper un cran supplémentaire dans l’échelle sociale, mais ce n’est pas toujours le cas. Déçus parce que leurs fils ne font peut-être que reproduire les mêmes erreurs qu’eux, les géniteurs deviennent accusateurs (t'es responsable de tous les malheurs de la terre : de la guerre, de la pluie, de la non libido de ta mère) , s’accusent eux-mêmes des maux qui frappent leur descendance (Qu'est-ce qu'il a fait de mal ? Est-ce qu'il m'a bien éduqué ?) et cherchent des coupables partout (C'est la faute de mes potes suspects, comme quand ils m'ont fait fumer). 

Si Orelsan a bien décrit le point de vue d’un jeune -ou moins jeune- adulte réprimandé comme un môme par son père, d’autres rappeurs ont eu à subir le même type de situation sans forcément avoir besoin de s'épancher sur le sujet, on pense notamment à Fianso, qui se fait gentiment recadrer par son père en plein reportage dans Sept à Huit au sujet de l’incident de l’autoroute A3, ou, moins attendrissant, à Koba la D, qui a récemment été vitupéré par le sien, pas vraiment content de le voir embrasser une carrière de trappeur. 

Le père violent

Un mal répandu qui a brisé de nombreuses enfances, et dont les rappeurs ont été à la fois victimes et porte-paroles. L’un des couplets les plus marquants à ce sujet reste celui de JoeyStarr sur Laisse pas trainer ton fils, un titre dans lequel il se livre comme il ne l’avait jamais fait auparavant, dévoilant tous ses traumatismes : “mon père n'était pas chanteur, il aimait les sales rengaines, surtout celles qui vous tapent comme un grand coup de surin en pleine poitrine”. Visiblement peu à l’aise avec son rôle de père, l’homme décrit par JoeyStarr pousse sans le vouloir son gamin vers la rue (putain, c'est en me disant j'ai jamais demandé à t'avoir, c'est avec ces formules, trop saoulé enfin faut croire, que mon père a contribué à me lier avec la rue), et semble lui infliger des souffrances terribles, puisque Joey dira quelques années plus tard dans le titre Métèque : “j’ai pris des branlées par un père déserteur, au point d’espérer qu'en enfer il y ait du bonheur. 

Cas extrême, celui de MC Jean Gab1, qui a dû composer avec le traumatisme “papa a assassiné maman”, chose qui a bien évidemment bouleversé à jamais sa destinée (grâce à mon père, j'ai connu la DDASS et les jugements sans contumace”, Désillusion sur l’historique), et provoqué quelques envies de vengeance chez lui (“t’aimerais surement pas ça, mais il paiera”, Lettre à mes fleurs), en plus d’une colère qui ne le quittera jamais vraiment (cette tafiole d’assassin a changé mon destin”, Enfant de la Ddass). 

Le père-modèle

Si la plupart des profils de darons évoqués jusqu’ici ne sont pas franchement des exemples, certains fils semblent particulièrement fiers de leur ascendance. Le cas le plus éloquent est peut-être celui de PNL, qui enchaine les références à une figure paternelle forte, on peut bien entendu citer le fameux “moi j’ai les couilles de papa” (DA), ou dans le même genre d’idée, “j’ai l’inspi des canines à papa” (Humain). Ancien braqueur, ancien taulard, le père des deux frangins est visiblement leur modèle principal (élevé par un bandit, ouais, papa apprends-moi à tuer), même si ses conseils peuvent paraître peu conventionnels : “Papa m’a ditmon fils t’en fais pas, c’est des pédés, ils sauront jamais c’que j’ai été, sauront jamais qui j’ai été. Dans un genre tout à fait différent, et avec un tout autre modèle d’éducation, deux autres frères portent un regard très bienveillant sur leur père : Bigflo & Oli. En plus du classique morceau-hommage avec ses moments émouvants (Quand on a 8 ans) et ses maladresses, le duo s’est carrément mis à collaborer avec lui, puisque ce “papa-poule” comme il se décrit lui-même, est chanteur de salsa depuis des dizaines d’années. Mieux, les deux rappeurs vont même produire le premier album de leur papa, ce qui constitue tout de même une bien jolie histoire. 

Le modèle positif de père le plus fréquemment cité dans le rap français reste cependant celui du daron qui s’est brisé le dos à force d’efforts pour subvenir aux besoin de sa famille, le genre qui se lève à l’aube, part sur les chantiers ou à l’usine pour un salaire de misère, mais ne se plaint jamais. A l’extrême opposé des modèles qui font fantasmer un adolescent, plus prompt à rêver du destin de Tony Montana qu’à celui d’un père de famille à la santé usée par le travail, ce type de papa est la plupart du temps admiré par ses propres enfants, qui s’estiment incapables de reproduire le même schéma en déployant tant d’efforts et en conservant une telle dignité. Et le constat est encore plus fort quand le papa en question a dû faire des sacrifices terribles pour en arriver à offrir une vie décente à ses enfants. C’est d’ailleurs le constat posé par Ekoué sur l’un des grands classiques de La Rumeur, Le cuir usé d’une valise, et sa genèse racontée à l’Abcdrduson en 2010 : “La valise nous avait semblé être le meilleur symbole pour rendre hommage à l'immigration du travail. Mon couplet est inspiré du parcours de mon père, lequel a débarqué en France sur le port du Havre en 1962. J'ai juste essayé de retranscrire très humblement la douleur liée à l'exil d'un jeune homme de vingt ans que la quête du savoir a poussé jusqu'aux frontières de l'occident.

Les rapports complexes

Difficilement catégorisables comme des relations purement positives ou négatives, certains rapports entre père et fils sont extrêmement complexes et mêlent incompréhension et admiration, amour et colère, ou autres sentiments contradictoires. Dans l’histoire récente du rap français, l’un des rappeurs à s’être le plus livré sur ce sujet est Sch, qui a multiplié les références à son père sur la première partie de sa discographie, avant de lui rendre hommage, à sa façon, après sa malheureuse disparition. “Mon père vous a donné son dos, j’suis là pour l’addition” : sur Himalaya, le Marseillais affichait clairement sa volonté de se poser en successeur de son géniteur. Le père avait fourni tous les efforts sans jamais être payé, le fils devait donc en récolter les fruits. Sur l’album suivant, Sch avec La Nuit livrait l’un des titres les plus durs de sa discographie -et l’un des plus réussis. Dans ce titre très axé  chanson française, il évoque à la fois le sens de l’effort du daron (quand mon père partait travailler, il faisait nuit), ses certitudes à son propos (“beaucoup moins foi en Dieu qu’en lui”), mais aussi ses faiblesses (le soir, il rentrerait ivre), sa roublardise (ça sent l'essence dans l'tuyau jaune quand papa siphonnait l'semi) sans en avoir honte, et sans la glorifier. Sch finit par livrer un hommage très personnel au daron sur le titre Otto, avec son style toujours très atypique (Mon daron s'appelait Otto, il aimait pas les putos) et ce clip au cimetière en imper jaune fluo.