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Intros, outros et interludes dans le rap français : tout un art (perdu ?)
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Intros, outros, interludes : tout un art
Intros, outros, interludes : tout un art ©Radio France

Intros, outros et interludes dans le rap français : tout un art (perdu ?)

Ce qui peut ressembler à première vue à des détails assez négligeables a quand même bien participé à dessiner l’identité de certains grands albums du rap français.

Les interludes sans parole

Elles sont souvent utilisées pour marquer une pause dans l’écoute des morceaux rappés, une sorte de courte récréation. Ces interludes purement instrumentales permettaient également au beatmaker de s’exprimer plus librement , en s’affranchissant des contraintes de structures couplets/refrain, du nombre de mesure que le rappeur doit poser, etc. Elles participaient également à installer une écoute d’album en entier, et non titre par titre comme on y est plus habitués aujourd’hui.

Évidemment, elles ont eu unefâcheuse tendance à disparaître,  et pas seulement parce que le format album n’a plus la même signification qu’à l’époque ; dès lors que les rappeurs ont de moins en moins été associés à un seul beatmaker en particulier, le concept s’est forcément raréfié. On peut par exemple citer les deux interludes du premier album de La Rumeur , L’Ombre sur la mesure  dont les beats étaient confiés à Soul G et Kool M , ou encore les deux que l’on trouve sur le LP Contenu sous pression  de Karlito, composé par DJ Mehdi .

Récemment, le binôme Butter Bullets , un des rares groupes actuels à être composé uniquement d’un rappeur et d’un beatmaker chacun mis sur un pied d’égalité, continue de parsemer ses albums d’interludes signés Dela , que ce soit sur l’album commun avec Alkpote Ténébreuse Musique  ou sur le plus récent Air Mès et Hermax avec les morceauxHiver 2017 etAutomne 2017  qui sont 100 % instrumentaux.

Les pistes cachées wtf

Ca peut paraître très anachronique dans la mesure où aujourd’hui, mêmele concept de « morceau caché » n’a pas beaucoup de sens à l’ère du streaming , mais ce n’était pas rare de trouver des bonus en fin de pistes sur certains albums à une certaine époque. C’était souvent le moyen de placer des versions alternatives, des remixes, ou plus simplement des gros, gros délires.  Ce fut le cas de Disiz La Peste sur son premier album Le Poisson Rouge  avec son alter ego MC Lagaf qui s’empare du micro pendant tout un morceau en enchaînant des rimes de débutant, des blagues nulles, le tout avec un énorme cheveu sur la langue.

Dans le même ordre d’idée on a le classique L a légende du petit dragon  de Rohff , qui se met dans la peau d’un héros de film d’arts martiaux à l’ancienne, reprenant jusqu’à l’accent dont s’affublait le doubleur de Bruce Lee de la grande époque. Le morceau arrive sans prévenir et absolument personne ne s’attendait à ce que Rohff se lâche et s’éclate à ce point , mention spéciale pour la rime Sangoku/son gros cul, de toute beauté.

Les intros

Du côté des intros, il y a plusieurs écoles.  Jusqu’à une certaine époque on retrouvait souvent des simples pistes instrumentales , mais à l’image des interludes purement musicales, elles ont eu tendance à se faire rare pour presque totalement disparaître. Vient ensuite l’intro qui n’a d’intro que le nom et qui est carrément un titre rappé , souvent parce qu’il est jugé comme étant une bonne porte d’entrée dans l’album. Là on pourrait vraiment en citer beaucoup mais celui qui a appliqué cette formule de manière efficace album après album, c’est Booba .

Que ce soit avec Ali sur le premier track de l’album Mauvais Oeil , sur Temps Mort  dans l’album éponyme, et souvent par la suite (si l’on excepte l’inutile intro de0.9  qui fait presque figure d’intrus) : Tallac , Mauvais Garçon , Les derniers seront les premiers , G5 , au point que l’on considère d’ailleurs ces sons comme des morceaux, certes souvent plus courts et sans refrain, mais morceaux à part entière.

On notera au passage que son compère MacTyer l’appellera pour que ce soit lui qui rappe l’intro de sa compilation Patrimoine du ghetto . Même quand ce n’est pas son album, il fait quand même l’intro, et ça c’est fortiche.

Sur le tout premier album du groupe Expression Direkt , les quatre loustics de Mantes-la-Jolie ont su mettre très vite l’auditeur néophyte dans leur ambiance avec une intro de l'albumLe bout du monde  qui leur convient parfaitement : à la fois très drôle et assez menaçante. On y découvre un ponte de maison de disques qui écoute simplement les messages sur son répondeur, sauf que… disons qu’il va de surprise en surprise.

Et sinonil y a les intros qui ne comportent ni instru, ni blague, ni même présence des rappeurs ou d’un quelconque rapport avec ce qui va suivre,  mais que l’on est forcés de respecter quand même. Plus précisément, il n’y a qu’une seule intro qui correspond à cette définition, c’est celle de l’album Marche avec nous , deJoe & Cross . Nommée sobrement Dipset Intro , on y entend Cam’ron (oui, LE Cam’ron) dédicacer le binôme français. Et c’est tout.

Les interludes qui détendent

Si le rappeur est suffisamment à l’aise avec ça, les interludes peuvent très bien êtredes sketches intégrés à l'album et assumés comme tels. Cela a été le cas deLino qui a invité Jhon Rachid sur Requiem , Sefyu qui avait laissé Yassine Belattar  conclure son album, mais aussi Disiz qui avait convié Dieudonné  à 4 ou 5 reprises sur Jeu de société . C’est une équation qui peut faire peur en 2017 mais à l’époque c’était super drôle.

L’humoriste avait également signé un sketch dans la compilation Sachons dire non 2  suite à l'appel de Monsieur R.

Une des interludes les plus connues est sans doute celle du113 dans l’album Les Princes de la ville  : juste après le hit Jackpotes 2000 , on entend Rim’K , AP  et Mokobé  faire irruption dans un grec, passer commande tout en se vannant un peu, sauf que le responsable du fast food appelle la police (ce qui débouche sur le morceau Face à la police ).

Ce que l’on sait moins c’est que cette petite scène a une suite officielle  dans un autre interlude de l’album suivant 113 fout la merde , à la fin du Guide du loubard  : les trois rappeurs s’aperçoivent que le « restaurateur » les déteste et crache dans leur nourriture. Du coup, ils le tapent. C’est le jeu.

Le groupe avait également défrayé la chronique sur l’album 113 Degrés  en invitant les doubleurs français officiels de Robert de Niro et Al Pacino.  On les entend donc ensemble sur l’intro mais aussi séparément sur deux interludes au cours de l’album.

Les interludes d’Alpha 5.20  constituent une catégorie à part entière tant le bonhomme était assez hors normes dans à peu près tout ce qu’il faisait. Du coup, il les utilisait soit pour exprimer ses idées politiques, soit pour parler de ses futurs projets, soit pour déclarer sa flamme à des popstars comme Jennifer Lopez, mais le plus souvent les trois en même temps, et c’est pour ça qu’on l’aime.

Les Casseurs Flowters  sont un cas un peu spécial dans la mesure où leur disque était vraiment un album concept, où chaque titre ou presque était un peu la description d’un passage de leur journée (beuverie, embrouille avec leurs copines, discussions et débats de désœuvrés sur tous les sujets possibles, etc). Du coup,l’album tout entier est rythmé par des interludes qui marquent un passage à l’étape suivante. Mais notre préférée restera à jamais celle de Johnny Galoche .

D’ailleurs pour les amateurs,Gringe  avait également livré une version rappée plus sérieuse sur la même instru.

crédit photo : capture d'écran youtube