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Il se passe quoi avec les blancs dans le rap français ?
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Il se passe quoi avec les blancs dans le rap français ?
Il se passe quoi avec les blancs dans le rap français ? ©Radio France

Il se passe quoi avec les blancs dans le rap français ?

Les Victoires de la musique d’Orelsan, le succès de Vald, le phénomène Lorenzo, le rap de iencli qui s’assume : 2018 marque l’émancipation définitive de la minorité de la culture hip hop à la française.

En ce début d’année il est difficile de le nier : ce que certains appellent dédaigneusement « le rap de blanc » ne s’est jamais aussi bien porté.

Un peuple qui a trop souffert

Concrètement, jusqu’à une certaine époque, à peu près dans les années 2000 (enfin à la louche quoi) absolument personne en France ne faisait de distinguo entre les rappeurs en fonction de leur couleur de peau. C’est-à-dire que des gens comme Kool Shen , Akhenaton ou encore Rockin’ Squat  et tout un tas d’autres ont fait partie des premiers grands groupes connus du public, donc ça aurait été un poil délicat de les stigmatiser. Pareil pour la suite avec un Don Choa , un Rocca  et pas mal d’autres.

Ensuite, et c’est la donnée fondamentale, tout le monde en France s’est pris le rap dans la gueule à la même première époque, et ce qui était sûr c’est que cette étrange et énergique nouvelle musique venait des USA. Au sein des Etats-Unis le coté communautaire de la culture mettait de facto les white, les blancos un peu à part du fait de leur faible nombre et il est vrai que parfoisle côté « vol de culture » façon Elvis Presley pouvait faire grincer des dents  ; ici, un fils d’immigré malien a découvert le hip hop en même temps que son voisin de palier Francis (tous les blancs ne s’appellent pas Francis mais le nom est sympa), et il est probable qu’ils se soient très vite éclatés ensemble , sauf s’il y a eu une histoire de fesses avec la sœur d’un des deux. Des esprits mesquins pourraient objecter le cas particulier des arabes dans le rap, mais soyons honnêtes, ils ont le même passe-droit que les latinos outre-atlantique.

L’échec de l’intégration

Forcément, plus le rap hexagonal s’est imprégné des codes américains à coups de « négros » toutes les 4 mesures, moins il a eu de complexe à enlever automatiquement de la crédibilité aux visages pâles qui se lançaient dans l’aventure. C’est un peu l’équivalent du fameuxLes Blancs ne savent pas sauter  mais avec un micro. La troisième génération de rappeurs blancs, contrairement à ses illustres aînés, a donc dû faire tous les efforts du monde pour trouver sa place.  Certains sont partis dans la bizarrerie expérimentale, d’autres ont surjoué le rôle du dur à cuire, les plus paumés se sont découverts des origines polonaises, espagnoles... et les plus déterminés se sont convertis histoire d’avoir le droit de dire « nous » quand ils parlent des problèmes d’islamophobie. C’était l'époque où Seth Gueko ne faisait jamais de blagues et se contentait de couplets qui parlaient uniquement de haine de la police, de trafic et de ses potes en prison tandis que Sinik essayait de cacher le fait qu’il s’appelait Thomas. Les heures les plus sombres de l’Histoire.

White Rap Matters

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go ©Radio France

Pendant longtemps les rappeurs stars de notre pays déclaraient sans complexe que même s’ils avaient beau vouloir représenter une certaine frange de la population, à l’arrivée ceux qui remplissaient leurs salles et faisaient le plus gros de leurs ventes d’albums étaient « les petits blancs de province ». Concrètement le jeune blanc de province est au rap ce que la ménagère de moins de 50 ans est à la télévision  : la cible à ne pas rater sous peine de flop. Or ce public s’identifiait consciemment ou non à des gens qui ne leur ressemblaient pas et ne partageaient que peu de points communs avec eux si on exclut la consommation de drogue. Ce qui devait arriver arriva : lorsque la quatrième génération de rappeurs blancs a décidé de mettre en avant sa vraie nature plutôt que de se forcer à suivre des tendances improbables, ce fut la révélation pour cette partie des auditeurs.

Le "rap de iencli"

Malheureusement tout progrès s’accompagne souvent de réaction hostile , et on a vu cette année, en parallèle, la popularisation du terme « rap de iencli » . Grosso modo c’est juste exactement la même insulte que « rap de bouffon », « rap de bolos » voire « rap de blanc » avec une opposition plus marquée puisqu’on les oppose de fait à un très fantasmé « rap de bicraveur », ce qui est passablement stupide. Le terme iencli existe depuis longtemps mais il a percuté la sphère internet récemment, un peu comme « fuckboy » et forcément des raccourcis assez déplorables ont été faits. C’est à dire qu’à chaque fois qu’un jeune à la dégaine d’Harry Potter essaie de publier un freestyle de soirée (déjà ça sent la vie de merde, on pourrait au moins les encourager) il se fait mitrailler de commentaires désopilants tels « lui il achète son 10 balles à 30 euros » , « il a niqué l’instru ce fdp »  et le grand classique « arrête le rap tout de suite stp » .

En revanche, tel le mouvement de la négritude porté par Aimé Césaire, certaines figures de proue du rap blanc se sont réappropriées les mots qui leur ont fait tant de mal durant des siècles. Ainsi lorsqu’un intervieweur à l’origine ethnique incertaine lui a demandé pourquoi ne pas avoir appelé son album Rap de iencli , Vald a répondu spontanément"je voulais l’appeler Le Soulèvement des ienclis"  , avant de rigoler en expliquant que le surnom de son public pouvait être effectivement « les ienclis ». On n’avait pas vu une telle réappropriation depuis le mot nigger par le rap US, c’est beau.

On peut également citer l'ironie d'Orelsan lorsqu'il parle de sa ville natale "ici on fabrique du blanc fragile" et presque l'intégralité de son couplet sur le morceau Christophe .

Cette absence de complexe s’accompagned’une meilleure compréhension et tolérance de leur public.  Concrètement il n’est plus question de crédibilité mais il n’est plus question de vraisemblance non plus. Un rappeur commeLorenzo est avant tout un personnage de fiction, avec une biographie absurde : école arrêtée à 6 ans, trafic de drogue commencé à 8 pour reprendre la succession de son père, c’est ouvertement du grand n’importe quoi bien cartoonesque. Or, il est très facile de trouver le jeune féru de comédie derrière le masque en seulement deux clics, mais, scoop : tout le monde est à peu près au courant, et tout le monde s’en fout.  En tout cas si une portion de son public croit en l’existence réelle de Lorenzo, il faut vite lui présenter la portion du public de Lacrim qui est persuadée que la série Force et honneur est autobiographique, ça peut donner des conversations incroyables.

Là c’est le jackpot. Si le rappeur blanc a de la chance, il tombera sur des magazines, journaux, émissions de radio ou télé généralistes qui le cajoleront sur le mode "il n’est pas comme les autres, c’est un poète/un intellectuel/un artiste" . S’il n’a pas de chance, il aura quand même droit à systématiquement plus d’attention que n’importe quel rappeur basané qui vend trois fois plus que lui. Cela s’appliquera également au niveau institutionnel : le personnel des maisons de disque sera souvent de sa tribu, et ils pourront donc se comprendre sans trop de difficultés. Même chose au niveau des sélections des Victoires de la Musique, sans doute une réponse de l’Académie face au Grand Remplacement. Même des rappeurs au public réduit comme Hyacinthe ou LOAS pourront séduire des milieux intellectuels qui feront semblant de comprendre leurs morceaux, comme quoi on en a fait du chemin depuis Benny B.

Bien sûr ce n’est pas l’intégralité des rappeurs blancs qui est concernée  ; il faut qu’il y ait une prise, quelque chose d’un peu faussement bizarre et/ou original, sinon ça foire. C’est pour ça que des tauliers comme Flynt ne feront pas partie de l’expérience premium, et des énervés commeVîrus  non plus. Chaque mouvement a ses marginaux, que voulez-vous.

Cependant il existe un bemol : cette attention médiatique se retournera instantanément contre le rappeur concerné si jamais une polémique éclate. En effet, le rappeur blanc est vu comme celui qui par son aspect, peut être écouté et donc influencer potentiellement nos chères têtes blondes , et qui contrairement à ses homologues chocolats et autres, n'est pas considéré d'office comme une cause perdue pour la République. Rappelons que pour les mêmes raisons, les joyeux lurons d'extrême droite les mépriseront en les considérant comme des symboles de caucasiens pervertis par la culture noire voire pire, la musulmanie. C’est pourquoi même 8 ans et plusieurs procès gagnés plus tard, des débiles profonds continuent de ressortir les textes de Sale Pute  et Saint Valentin  dès qu’on parle d’Orelsan. Dernièrement même Christiane Taubira (qui doit s’emmerder ferme ces temps-ci, on ne va pas se mentir) s’est dite horrifiée. Mais Orel est maintenant en position de force, il a bientôt un film d’animation qui sort et un autre projet où, ironiquement, le propos est présenté comme féministe.

Du côté des acteurs du rap, tout s’est décoincé également.  TTC fait son retour en live, Orelsan est respecté par ses collègues et Vald collabore tranquillement avec des rappeurs connotés maxi-ghetto-de-la-mort comme Kalash Criminel , MacTyer et bien sûr Sofiane , au point que certains espèrent maintenant un projet commun suite au feat Dragon . Globalement tout le monde feate avec tout le monde et niveau symbole d’amitié entre les peuples ça fait au moins aussi chaud au cœur que la catégorie « interracial » de pornhub ne nous le cachons pas. Même Booba est passé élégamment d’un « fuck you, fuck la France, fuck Domenech »  à « allez les Bleus, allez les Lions, moi je suis un peu des deux »  de circonstance, et se prend même à féliciter Orelsan pour ses ventes sur son instagram là où le succès de Diam’s et Sinik lui avait provoqué une crise de clashite aiguë il y a des années.

La dernière limite reste la presse mainstream qui est toujours tenue par des attardés, ce qui explique que depuis 15 ans, tous les rappeurs blancs à succès ont systématiquement été comparés à Eminem  : Sinik pour le côté clash,Nekfeu pour les accélérations,Orelsan  pour le côté loser, Seth Gueko  pour le côté white trash, Vald pour le côté provoc et mêmeLomepal  pour le côté… ouais bon là, ça commence à se voir que les « journalistes » en question ne connaissent ni Eminem, ni les rappeurs à qui ils le comparent, et probablement ni le rap US ni le rap français en général, mais sans doute que ça continuera encore longtemps.

Le combat continue, même si le plus dur est passé.

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wp ©Radio France