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Hornet : de la frappe et de la douce
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Hornet : de la frappe et de la douce
Hornet : de la frappe et de la douce ©Radio France

Hornet : de la frappe et de la douce

A quelques jours de la sortie de son album "Dans les yeux", retour sur le parcours d'Hornet la Frappe.

Les dynamiques du rap français sont parfois aussi imprévisibles que des phénomènes météorologiques complexes. Après les tendances trap et drill, qui ont permis à des rappeurs de tenter leur chance sans les moindres bases techniques et sans être capable de poser correctement dans les temps, puis la tendance cloud et la tendance codéinée, qui ont fait disparaître toute notion de performance pure pour laisser la place à des titres plus étayés, personne n’imaginait possible un retour au kickage pur, aux couplets denses, et au sport de sang qui laisse en chien quand on sort du ring.

Pourtant, le rap français sait être surprenant, et a fini par faire revenir au premier plan les adeptes de grosses performances qui envoient l’auditeur dans les cordes : au milieu des consécrations nationales de Fianso et Ninho, dont le succès n’est plus à rappeler et semble avoir pour seule limite les dépassements d’honoraires de Maître Ruben, toute une clique a forcé les portes de la réussite en alliant rap de rue et kickage pur et dur. Et comme toute tendance, ça peut rapporter gros : YL, Rémy ou Hornet la Frappe font ainsi le bonheur de leurs maisons de disques respectives, cumulant certifications et millions de vues et prouvant qu’on peut encore très bien intéresser le public avec les recettes de base.

Charbon, charbon, lumière

Le cas d’Hornet est l’un des plus révélateurs de la façon dont le rap français s’est souvenu de son vivier de kickeurs après les tournants trap puis cloud : longtemps cantonné au rôle d’espoir en devenir sans jamais la lumière ne l’atteigne, son explosion s’est faite quasiment sans prévenir. Un freestyle Daymolition à 30 millions de vues, un premier projet en maison de disques rapidement certifié platine, et voilà le spinassien passé en quelques mois d’artiste de l’ombre suivi par quelques acharnés à star de la musique respectée par tout le milieu rap français. C’est un peu le principe de la bouteille de ketchup : pas mal d’efforts en amont et de temps à ramer avant la première goutte, mais quand ça vient, c’est spectaculaire -toute métaphore sexuelle passée par l’esprit du lecteur serait fortuite et signe d’esprit particulièrement mal placé.

Tout l’intérêt de cette longue période pendant laquelle Hornet rame, tente de se faire une place, et apprend de ses erreurs, ne se révèle donc qu’au moment où il explose : avec l’expérience accumulée, il possède déjà une palette solide sur laquelle s’appuyer une fois arrivé en haut, et surtout les capacités de proposer autre chose qu’une simple démonstration technique. Résumer la recette Hornet à un simple retour au rap de kickeurs serait en effet franchement réducteur, et la direction proposée actuellement englobe en réalité toutes les tendances évoquées au début de cet article. Tout comme les précités Fianso et Ninho, Hornet combine son habileté mic en main avec des sonorités plus récentes que le boom-bap de nos arrières-grands-parents : beats empruntant à la trap, et tentatives sur des balades presque lancinantes, qui évoquent donc plutôt les tendances vaporeuses et le rap chantonné. Tout comme ses comparses YL, Lacraps, Heuss l’Enfoiré, et tant d’autres, Hornet est le type de rappeur qui a été formé au rap rudimentaire, avec freestyles en MJC et battles, et s’est un jour autorisé à absorber tout ce que les évolutions musicales récentes pouvaient lui apporter pour élargir sa palette et enrichir ses projets.

Tout au long de Nous-Mêmes, sa première mixtape en maison de disques il y a un an, de la même manière que sur Dans les Yeux, son premier véritable album, disponible ce vendredi, se dessine l’ambivalence entre la dimension de kickage pur d’un côté, et la volonté d’accrocher un public plus large et donc des tubes de l’autre. Bon, ne nous méprenons pas : Hornet reste un mec du 93, avec tout ce que ça implique dès lors qu’il s’agit d’aborder les sentiments amoureux : “j'ai dizaine de problèmes et je pense à toi, t’en mettre une dans le cœur pour qu'tu penses à moi  . Il y a évidemment d’autres façons, moins définitives, d’attirer l’attention de sa dulcinée, mais au delà du résultat discutable, l’intention reste louable.

Le platine qui met la pression

Après les années de charbon puis l’explosion soudaine, des questions se posent évidemment sur la suite de la carrière d’Hornet : après la mixtape l’an dernier, le rappeur franchit une marche supplémentaire cette année avec l’album, un format plus ambitieux et donc une double pression. L’album est ainsi censé représenter un pas en avant, aussi bien sur le plan qualitatif, que sur celui des ventes. Or, Nous-Mêmes avait plus que fait le taff en terme de contenu, s’imposant comme l’une des meilleures sorties du mois de septembre 2017 ; ensuite, son carton plein dans les bacs et (surtout) sur les plateformes de streaming est du genre à vous mettre la pression pour la suite, avec de gros chiffres qui vous regardent droit dans les yeux -d’autant qu’entre temps, les règles du jeu ont changé, et les changements instaurés par le Snep sur les équivalences-streaming a fait perdre quelques plumes au rap français.

Quoi qu’il en soit, on sent Hornet décidé à se donner les moyens de ses ambitions, et un simple coup d’oeil sur la tracklist de son prochain projet suffit à comprendre la direction entreprise : avec Lacrim et Ninho, l’auteur de Maghrébin est allé chercher le très haut du panier, les valeurs sûres sur qui on mise gros en étant certain de récupérer son investissement. Pour le reste, Heuss l’enfoiré constitue un peu le miroir de la position dans laquelle Hornet se trouvait il y a un an avant la sortie de Nous-Mêmes : un gros espoir du 93 (ou presque) promis à percer, dont on attend toujours le premier projet définitif. Seul autre feat de la liste, RH LAS, rappeur d’Epinay, est invité avec l’idée de proposer un tremplin à un artiste émergent, signe qu’Hornet vise les sommets tout en cherchant à tirer les siens vers le haut avec lui. Evidemment on peut se demander s’il n’y a pas déjà assez de rappeurs du 93 sur la carte du rap français, mais la tendance devrait finir par s’inverser, étant donné que la biomasse des rappeurs du 93 devrait dépasser celle des auditeurs de rap en France avant 2025 (selon les estimations des spécialistes).

Si la Seine-Saint-Denis a toujours été l’un des gros moteurs du rap français, elle jouit indubitablement d’un lustre particulier depuis deux ans. Entre l’explosion totale de la scène de Sevran, la nouvelle dimension de Fianso, celle de Sadek, le retour de Kaaris au hardcore, les projets follement ambitieux comme 93 Empire, les retours de Sefyu ou NTM, absolument tous les voyants sont au vert pour Hornet la Frappe.

Crédit photo : capture Boca

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