MENU
Accueil
Guizmo, le rap à fleur de peau
Écouter le direct
Guizmo, le rap à fleur de peau
Guizmo, le rap à fleur de peau ©Radio France

Guizmo, le rap à fleur de peau

Alors qu’il a livré en fin de semaine dernière un énième projet, Guizmo s’est progressivement taillé une place à part au sein du paysage rap français. Portrait d’un artiste à fleur de peau.

Vétéran avant la trentaine

D’Aristote à Despo Rutti, la figure de l’artiste torturé, parce qu’elle reflète les aspirations sombres de tout un chacun, continue d’une part d’intriguer, et d’autre part de représenter un exutoire salutaire, aussi bien pour celui qui est à l’origine de l’oeuvre que pour celui qui en est destinataire. Si le premier trouve, par l’écriture ou toute autre forme d’expression artistique, le moyen d’évacuer ses propres démons, le second trouve réconfort, empathie, ou moyen de relativiser dans le fait d’entendre ou voir un reflet -intact ou déformé- de ses propres émotions à travers l’oeuvre d’un artiste. Digne représentant de cette mouvance d’auteurs tourmentés qui a trouvé de nouvelles lettres de noblesse par le biais du rap, Guizmo met dans ses textes et son interprétation toutes les faiblesses morales et caractérielles qui font de lui cet homme qui n’a pas encore passé la trentaine mais semble déjà avoir vécu trente vies.

A seulement 27 ans, Guizmo rappe pourtant comme un vétéran, exhibant ses cicatrices intérieures comme un ex-GI titubant de bar en troquet avec un membre estropié, racontant à qui veut bien l’entendre ses souvenirs de guerre, pas vraiment fier de ses oeuvres passées, sans trop savoir s’il doit se tourner vers la félicité d’être encore en vie ou la désorientation due à un parcours pas franchement idyllique et à des fêlures impossibles à refermer définitivement.

Succès et fracas

Né aux yeux du public au début des années 2010, en pleine effervescence Rap Contenders, Guizmo pose la semelle dans les incompréhensions dès ses premiers pas : sa proximité avec l’Entourage, et notamment l’omniprésence de Nekfeu, Alpha Wann & Cie sur son premier album, ainsi que ses choix artistiques -avec ces sonorités jazzy au grain old school- laissent une fausse impression aux yeux d’une tranche d’auditeurs. Si la réussite du crew, associée aux différentes réussites de Guizmo en battles, lui permet de jouir d’une exposition salutaire pour un jeune artiste dont la carrière est encore à construire, elle l’enferme dans une case dont il est toujours difficile de se défaire.

La catégorisation, une malédiction qui va poursuivre Guizmo jusqu’à aujourd’hui, sans jamais que l’on puisse réellement déterminer si le rappeur a cherché à s’en défaire ou s’il a -peut-être inconsciemment- renforcé certains raccourcis à son propos. Si alcool (surtout) et fumette constituent les fils rouges des sa discographie, ils sont désormais indissociables du personnage et de son univers. Pourtant, Guizmo semble aujourd’hui, sinon entièrement guéri de ses addictions, au moins détaché de ses mauvaises habitudes autodestructrices. Les causes de la régression de ses excès sont multiples : son rôle de père de famille compte pour beaucoup évidemment, le rappeur répétant à l’envie qu’il ne serait pas forcément fier de dégager auprès de ses marmots l’image d’un freestyleur défoncé la moitié du temps.

Attention tout de même à ne pas tomber dans le cliché du repenti devenu instantanément clean le jour où il a pris conscience de ses responsabilités : Guizmo reste un écorché vif, le genre de mec qui peut se mettre à insulter Joeystarr en plein milieu d’un morceau ou d’une interview, sans qu’aucun préliminaire n’ait permis d’anticiper le déroulé du propos. A l’image d’autres rappeurs à fleur de peau, Guizmo a tendance à laisser de côté les filtres, pour évacuer sa bile sans se soucier du reste.

Déchéance et rédemption

La relation au père, au beau-père, à la mère, les drames familiaux, les excès divers, la délinquance, la prison, la vie de rue, les nuits dehors : si le parcours chaotique de Guizmo en a fait un écorché vif, le rap, la réussite artistique, le respect gagné par ce biais, et bien sûr la vie de famille, semblent permettre une cicatrisation lente mais salutaire. Toujours hanté par ses démons, difficilement apaisé, Guizy évoque un personnage écrit par Martin Scorsese, passé par la déchéance et désormais tourné vers la rédemption, avec cet équilibre fragile qui laisse la fin du film incertaine. Si l’on imagine le rappeur peu enclin aux concessions d’Henry Hill (sacrilège !) ou de Sebastião Rodrigues pour retrouver un semblant d’accalmie, on peut tout de même s’interroger sur son avenir dans la musique, lui qui estimait en 2011 dans les colonnes de l’Abcdrdusons’arrêter avant la trentaine ”, en se laissant tout de même une porte ouverte pour changer d’avis.

Si je dois continuer à rapper des histoires de rue à trente ans pour vendre des CDs … J’espère qu’à cet âge là j’aurai un pavillon, une femme, des enfants et que je prendrai du bon temps ”, racontait-il alors. Prophétique ? Sa situation actuelle s’en rapproche grandement, et pourtant, le rappeur ne semble trouver aucune contradiction à maintenir un discours bâti sur ses archives de jeunesse, ses vieilles galères et ses relents autodestructeurs. Si le fond reste le même, ce qui a longtemps été rappé à chaud tend de plus en plus à être digéré, et recraché avec un recul qui transforme une situation d’urgence en une réflexion constructive sur le vécu, ses imprévus et ses fautes.

Si j’arrive à cette situation là, je ne pourrai plus rapper , poursuivait-il un peu plus loin au cours de la même interview. Je pense qu’il faut être un peu torturé pour rapper .

De ce point, pas d’inquiétudes : s’il semble avoir trouvé des bases pour atteindre la sérénité, et vaincu quelques démons intérieurs, Guizmo a accumulé suffisamment de noirceur en 27 années d’existence pour pouvoir rapper pendant encore quelques vies.

Crédit photo : capture le Renard Tome 1

+ de Guizmo sur Mouv'